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L’Abitibi-Témiscamingue en mode séduction pour attirer infirmières et médecins

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L’Abitibi-Témiscamingue en mode séduction pour attirer infirmières et médecins

Texte : Davide Gentile et Daniel Boily Photographies : Patrick André Perron

Publié le 31 août 2022

Vivre avec des ruptures de services pour des soins de santé, parcourir des kilomètres pour en obtenir. Des citoyens de l’Abitibi-Témiscamingue s’organisent. Certains sont inspirés par le film La grande séduction pour faire venir des infirmières du Maghreb.

Depuis trois ans, Jean-Claude Brault parcourt des milliers de kilomètres pour obtenir des soins de santé spécialisés.

Ce résident de Ville-Marie au Témiscamingue combat un cancer du côlon. Un cancer invasif.

C'est un chemin de croix épouvantable de tests et d’examens qui se font à l'extérieur, affirme ce colosse d’une cinquantaine d’années.

Rouyn-Noranda, Val-d’Or, Gatineau, M. Brault ne compte plus les déplacements qu’il a dû faire pour des examens et des traitements spécialisés.

« Quand tu es en forme, 500 kilomètres, ce n'est pas si pire, mais quand tu as mal partout, ce n’est pas la même chose. »

— Une citation de   Jean-Claude Brault

Flâner aux abords du vaste lac Témiscamingue apaise ses pensées en attendant de possibles traitements supplémentaires à l’automne.

Marie-Lee-Therrien et ses enfants au bout d'un champ.
Marie-Lee-Therrien, qui habite Ville-Marie, n'a pas pu profiter de l'hôpital de sa ville pour mettre au monde son enfant. Photo : Radio-Canada / Partick André Perron

Accoucher à Rouyn
Accoucher à Rouyn

Situé sur les bords du lac Témiscamingue, l’hôpital de Ville-Marie offre plusieurs soins, mais sa direction doit parfois jongler avec des interruptions de service.

Marie-Lee Therrien en sait quelque chose. L’automne dernier, elle n’a pas pu accoucher de son troisième enfant à Ville-Marie.

J’ai dû avoir l'accouchement à Rouyn-Noranda, qui est à une heure trente de route d'ici, explique-t-elle.

Faute de professionnels disponibles à Ville-Marie, Mme Therrien a pris la route dès les premières contractions, à 130 km plus au nord. Rendue là-bas, les contractions ont fini par arrêter [...] mais ils ont dû provoquer l'accouchement parce qu'ils ne voulaient pas me renvoyer chez moi.

La petite Laïla et sa maman.
La petite Laïla a vu le jour à 130 km de chez elle. Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

La maman de la petite Laïla a dû renoncer à l’idée d’un accouchement naturel.

Sans oublier les suivis de grossesse avec des médecins dépanneurs venus de l’extérieur, différents à chaque rendez-vous.

Un témoignage loin de l’expérience patient chère aux fonctionnaires du ministère de la Santé.

Pour avoir une famille, ce n’est pas l’idéal, affirme Mme Therrien. Ce n’est pas normal, on ne devrait pas accepter ça [...] de couper dans ces services essentiels là.

C’est évident qu’on se sent délaissé. Un sentiment maintes fois partagé lors de notre passage en Abitibi-Témiscamingue.

Deux pêcheurs sur le bord de l'eau.
Se trouver un médecin de famille peut donner du fil à retordre à qui s'y aventure. Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Trouver un médecin de famille
Trouver un médecin de famille

La municipalité de Ville-Marie regorge pourtant de médecins polyvalents.

Marc de Ladurantaye, par exemple, fait du suivi de patients en cabinet, mais aussi de l’obstétrique et des heures de garde à l’urgence de l’hôpital.

On est 15 à 20 médecins actifs, mais on est probablement à la moitié de ce dont on aurait besoin pour tout couvrir, incluant la première ligne, la prise en charge, explique le médecin de famille qui a commencé sa pratique en 2017.

Selon lui, la lourde charge de travail nuirait à la rétention de jeunes médecins.

Les jeunes couples de médecins qui arrivent et qui n’ont pas de famille ici sont presque tous partis à cause de ça, affirme le docteur de Ladurantaye, lui-même papa de trois enfants avec une conjointe également médecin.

« Les jeunes femmes médecins en âge d'avoir des enfants, si on leur demande de travailler à temps plein 40, 50, 60 heures semaine, ça devient difficile. »

— Une citation de   Marc de Ladurantaye

Selon sa collègue Kimi Valet, le recrutement est devenu un enjeu central en raison des retraites prévisibles des médecins.

Sur les neuf médecins qui font tourner l’hospitalisation [à Ville-Marie], on est cinq à avoir dépassé les 55 ans, à vouloir diminuer notre tâche, mais on ne peut pas. On n'acceptera jamais de diminuer notre tâche, sinon c'est la rupture.

D’origine française, arrivée dans la région en 2014, la docteure Valet cumule elle aussi des tâches notamment à l’urgence, en CHSLD, au CLSC et en soins à domicile.

Comme l’appréhende le président de l’Association des médecins omnipraticiens du nord-ouest du Québec, le Dr Jean-Yves Boutet, la région de l’Abitibi-Témiscamingue pourrait enregistrer une hausse importante du nombre de patients orphelins sans médecin de famille. Il faut comprendre que beaucoup de médecins vont prendre leur retraite, on a des baby boomer aussi en médecine et, dans les deux prochaines années, on s'attend à une grosse affluence de patients orphelins que les GMF vont tenter de prendre en inscription collective, mais il y a des limites.

Ce dernier estime que la liste pourrait augmenter de 5000 patients.

Fin juillet, environ 14 000 patients figuraient sur la liste d’attente pour un médecin de famille, un nombre qui a doublé en quatre ans.

Selon les données disponibles, le nombre de médecins omnipraticiens en Abitibi-Témiscamingue a baissé de 223 en 2015 pour atteindre 198 en juillet dernier. L'ensemble du Québec a pourtant enregistré une hausse.

Une des solutions, selon le président de l’Association des médecins omnipraticiens du nord-ouest du Québec, serait de demander aux étudiants en médecine un engagement 50 % à Montréal et 50 % en Abitibi pendant trois ans, après quoi ils seraient libres de quitter l'Abitibi pour s'installer à Montréal.

Entre-temps, des patients comme Jean-Claude Brault de Ville-Marie figurent sur la liste des patients sans médecin de famille en dépit d’un cancer.

Si je vais à l’urgence, on me dit : "Écoutez, vous n’êtes pas urgent, allez voir votre médecin de famille." [...] Et quand je vais passer des tests à l’extérieur, on me dit qu’on va envoyer les résultats à mon médecin de famille, mais je n’en ai pas!, rappelle M. Brault.

Ce dernier se dit reconnaissant malgré tout de pouvoir compter sur des médecins en oncologie qui lui envoient directement les résultats d’examens.

Un panneau officiel de la ville sur lequel est inscrite la date de fondation de la municipalité.
La Sarre veut attirer des infirmières dans sa ville. Photo : Radio-Canada / Patrick Andre Perron

La grande séduction d’infirmières
La grande séduction d’infirmières

Un peu partout en Abitibi-Témiscamingue, une autre pénurie frappe, celle des infirmières.

Dans le sud du Témiscamingue, par exemple, le manque d’infirmières a forcé la fermeture jusqu’au 12 septembre de l’urgence la nuit du Centre multiservice de santé de Témiscaming-Kipawa.

Une situation que déplore la porte-parole du Comité pour des soins de santé durable au Témiscamingue, Nicole Rochon. On est un secteur éloigné dans une région éloignée [...] mais on est des citoyens québécois comme les autres et on devrait avoir droit aux mêmes services, affirme-t-elle.

Des infirmières vues de dos.
Poste des infirmières à l'hôpital de La Sarre. Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

De mémoire, je pense qu'on devrait avoir 17 infirmières à temps plein alors qu’on en a 6, précise l’ex-mairesse de la ville de Témiscaming.

Comme le mentionnait au mois de juin la présidente-directrice générale du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, Caroline Roy, on a 700 infirmières en poste, alors que 1000 seraient requises pour maintenir tous les soins et services. Elle ajoutait du même souffle avoir entrepris des démarches ces dernières semaines de recrutement à l’international.

Plus au nord, les citoyens de La Sarre, en Abitibi, se préparent d’ailleurs à offrir un accueil privilégié à une vingtaine d’infirmières du Maghreb attendues ces prochains mois.

Portrait de Sylvain Trudel.
Sylvain Trudel, président comité citoyen la grande séduction Photo : Radio-Canada / Patrick Andre Perron

L'objectif de la grande séduction, c’est de rentrer des infirmières à l'hôpital [...] ça nous obsède, on travaille là-dessus jour et nuit, affirme le président comité citoyen la grande séduction, Sylvain Trudel.

Plus d’un million de dollars ont été amassés dans la communauté, inspirée par le film culte La grande séduction, sorti en 2003.

Ça va servir à donner des incitatifs financiers aux infirmières, financer notre présence dans des salons de recrutement, s'assurer d'avoir des logements quand les infirmières arrivent et les meubler, ajoute M.Trudel.

Sans oublier les services de garde en milieu familial. On veut s’assurer que les efforts de recrutement du CISSS portent le plus grand résultat possible.

Les infirmières cliniciennes de l’hôpital de La Sarre en sont ravies. C'est vraiment motivant de voir que les gens sont prêts à se mobiliser pour qu'on ait nos soins de santé ici, que l’on conserve nos soins de santé, affirme Arianne Beaudette.

Deux infirmières consultent leurs dossiers.
Plusieurs infirmières recrutées en dehors de l'Abitibi quittent la région après quelques années. Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Mathieu Fortier, directeur adjoint à la Direction des ressources humaines, communications et affaires juridiques au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, demeure réaliste face aux départs anticipés ces prochaines années.

Notre objectif est de se rapprocher d’un point d’équilibre en 2025-26 [...] nous avons encore besoin d'énormément de main-d'œuvre indépendante, explique-t-il.

Ce dernier précise notamment qu’une équipe est dédiée à l’attraction d’infirmières et fera la tournée de 15 villes en France cet automne.

Pour le président de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Jean-Sébastien Blais, la rétention des infirmières venues de l’étranger demeure cependant un défi de taille. On a beaucoup de difficultés avec la rétention quand on va à l'international, dit-il.

Selon M. Blais, sur la dernière cohorte de 20 infirmières françaises qui sont arrivées, 19 ont quitté et il n'en reste qu'une seule [...] On a des infirmières françaises qui viennent d'arriver et elles parlent déjà de quitter.

« L’Abitibi-Témiscamingue doit être reconnue comme une région éloignée [...] afin d’offrir des primes de rétention régionale. »

— Une citation de   Jean-Sébastien Blais

Dans ses campagnes promotionnelles, l’Abitibi-Témiscamingue aime bien souligner que la région est un terrain de jeu de 65 000 km2.

Un vaste territoire qui représente un casse-tête d'organisation des soins de santé.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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