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L'île d'Arcy par une journée ensoleillée en Colombie-Britannique en mai 2022.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Texte et photos : Sarah Xenos En collaboration avec Alexandre Lamic

Il est 7 h. L’équipe de Parcs Canada s’affaire à préparer le bateau. Il faudra environ une heure pour se rendre sur l’île D’Arcy, la plus au sud des îles qui composent la réserve de parc national des Îles-Gulf.

Le soleil est déjà haut dans le ciel sans nuages. De la grisaille aurait toutefois été plus appropriée : le beau temps semble trop joyeux pour ce que nous nous préparons à filmer. Lorsque nous apercevons enfin l’île à l’horizon, Hanna Thomson, qui travaille sur le bateau, nous pointe Pancake Island, l’île de la crêpe, surnommée ainsi en raison de sa forme aplatie.

Pourtant, il y a à peine plus d’un siècle, cette île était plutôt connue sous le sombre surnom de Death Island, l’île de la mort.

L'île d'Arcy en mai 2022 en Colombie-Britannique, la mer est calme, en mai 2022 sur l'ïle d'Arcy en Colombie-Britannique.

À partir de 1891, c’est à cet endroit que la Ville de Victoria abandonnait certains de ses résidents atteints de la maladie de Hansen, ce qu’on appelait autrefois la lèpre.

Les cinq premières personnes étaient des hommes qui ont été trouvés dans le quartier chinois de Victoria en 1891. Ils vivaient derrière un immeuble de la rue Fisgard et, lorsqu’ils ont été découverts par la police, alors qu'ils étaient malades ils ont été envoyés [sur l’île] pour y être isolés, raconte la directrice du parc, Kate Humble.

Entre 1891 et 1924, une cinquantaine de personnes ont été envoyées sur cette petite île. La quasi-totalité d’entre elles étaient d’origine chinoise. Au moins une douzaine y ont péri.

Ce n’est pas ici qu’on aurait envoyé des personnes eurodescendantes souffrant de la maladie de Hansen. Elles étaient plutôt envoyées dans un établissement nettement supérieur à Tracadie, au Nouveau-Brunswick, souligne Kate Humble.

Replonger dans les archives pour étudier l’histoire

La sociologue à l’Université de la Colombie-Britannique et autrice Renisa Mawani s’intéresse à l’histoire de l’île D’Arcy et au traitement réservé à ses résidents depuis une vingtaine d'années.

Sur la côte ouest et en Colombie-Britannique, dès les années 1880 et avant même qu’un cas de lèpre ne soit détecté dans la province, il y avait cette idée que la lèpre était une maladie chinoise, explique-t-elle.

Entre 1891 et 1904, soit l’époque où la Ville de Victoria était responsable du lazaret – un établissement où l'on isole des malades contagieux –, les hommes de l'île D'Arcy étaient quasiment laissés à eux-mêmes.

Ils n’avaient personne pour prendre soin d’eux, aucun accès à des infirmières ou à de la médication. Ils étaient simplement oubliés ici et ne recevaient des provisions qu'une fois tous les trois mois, relate de son côté la directrice du parc.

Impossible de savoir à quoi pensaient ces hommes lorsque le bateau s’éloignait de la rive, les abandonnant à leur sort. C’est une condamnation cruelle que de laisser les éléments naturels et la maladie prendre lentement la vie d'une personne.

Pour éviter de mourir de faim, ceux qui en avaient encore la force devaient se charger d’élever le bétail et d’entretenir le jardin, en plus de prendre soin de leurs semblables et de les enterrer le moment venu.

« Nous sommes au milieu de la mer des Salish. Il pleut beaucoup, alors ils devaient être trempés et frigorifiés. »

— Une citation de  Kate Humble, directrice, Parcs Canada
Un mur délabré par le temps et couvert de graffiti gravés dans la pierre, par la fenêtre au milieu, la mer avec l'île d'Arcy en mai 2022.

La persistance du racisme, malgré l’arrivée de soins

En nous approchant de l’île, nous percevons ce qu’il reste d’une construction : des murs percés de trous et la moitié d’une structure écroulée. Ici, comme à beaucoup d’autres endroits sur l’île, la mousse reprend ses droits et recouvre une bonne partie de ces vestiges d’un autre temps.

Mon pied bute sur une brique rouge perdue dans les hautes herbes. Un peu plus loin, les fondations d’une ancienne maison à bateau émergent du sol. En montant la pente, nous découvrons les vestiges d’un ancien verger et d’un immense jardin où des pierres sont alignées, tout près d’un puits qui s’est asséché depuis belle lurette.

Murs en ruine entourés de végétation sur l'île d'Arcy en mai 2022, en Colombie-Britannique.
Les murs de la maison portent les traces des vagues de voyageurs qui venaient explorer les rivages de l’île. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Nous sommes dans la partie spacieuse de l’ancienne colonie, là où vivait le gardien. Les murs de l’édifice, à moitié écroulés, ont été parsemés de graffitis et de gravures qui marquent le passage des voyageurs au fil du temps.

Kate Humble se réjouit, au moment de notre passage, d’avoir trouvé ce qui semble être une planche de bois ayant vraisemblablement fait partie de la construction du deuxième étage de la maison.

La maison du gardien était spacieuse pour l’époque. Composée de cinq pièces, dont une salle de bain privée, elle contrastait singulièrement avec l’état des quartiers réservés aux malades, composés de cellules plus petites encore que des cellules de prison. Un lit simple dans chaque pièce et un poêle en fonte pour se chauffer et cuisiner constituaient alors l’ensemble du mobilier.

En 1907, lorsque le gouvernement fédéral a pris le contrôle du lazaret – administré depuis 1904 par le gouvernement de la Colombie-Britannique –, les conditions ont changé, et un aide-soignant a été envoyé.

Toutefois, lorsque l’homme est arrivé sur l’île, les résidents déjà présents ont dû être déplacés sur la petite île D’Arcy, l’île voisine.

« Même lorsqu’un aide-soignant a été envoyé sur l'île de manière permanente, le racisme était à ce point complet et profond qu’on a déménagé tous ces patients encore plus loin. »

— Une citation de  Kate Humble, directrice, Parcs Canada

Seule une toute petite poignée de personnes d’origine européenne, aussi atteintes de la maladie de Hansen, ont pu rester et vivre à proximité.

Le fait qu’ils étaient autorisés à rester et à vivre près du gardien, alors que les résidents chinois étaient déplacés sur une autre île en dit long. Cela nous indique que la peur était moins en lien avec la maladie qu’avec l'origine ethnique des personnes, dit Kate Humble.

Selon la sociologue Renisa Mawani, il est important de considérer l’histoire de l’île D’Arcy comme faisant partie de la période de restrictions sur l’immigration qui étaient imposées à la communauté chinoise de la fin du 19e jusqu’au début du 20e siècle.

Ce n’est pas une coïncidence : le lazaret a été en activité de 1891 à 1924, ce qui coïncide avec la période d’exclusion chinoise en matière de restrictions à l’immigration, rappelle-t-elle en citant l’exemple de la taxe d’entrée que devait payer chaque immigrant chinois à son arrivée au pays.

« Dans les faits, les hommes de l’île D’Arcy étaient envoyés sur l’île en attendant une expulsion vers la Chine ou la mort, peu importe ce qui venait en premier. »

— Une citation de  Renisa Mawani, sociologue à l’Université de la Colombie-Britannique et autrice
Un petit bateau qui arrive dans une crique de l'île d'Arcy en mai 2022, en Colombie-Britannique.

Nous quittons la berge pour nous diriger de l’autre côté de l’île, là où se trouvait le premier lazaret et où se situent maintenant les emplacements de camping pour les voyageurs qui décident de s’y arrêter pour la nuit.

Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus rien. Lorsque le lazaret a fermé, en 1924, les bâtiments ont presque tous été brûlés. Seul un œil aguerri pourrait remarquer certaines pierres qui marquent encore l’endroit où se trouvait l’ancien bâtiment.

Pour le commun des mortels, seule une petite plaque, installée par la Ville de Victoria en 2000, commémore la mémoire de ces personnes qui ont terminé leur vie ici dans les pires conditions qui soient. Accrochée sur le flanc d’un rocher, elle est facile à manquer.

Une plaque commémorative de la ville de Victoria sur un rocher, dans la nature, en mai 2022 sur l'île d'Arcy en Colombie-Britannique.
Les noms de 14 personnes « mortes de la lèpre et des préjugés » entre 1891 et 1906 dans la colonie lépreuse ont été ajoutés à une plaque de bronze installée par le maire de Victoria en octobre 2000.Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

En 1924, les personnes atteintes de la maladie de Hansen ont été transportées sur l’île Bentinck, au large de Metchosin. L’endroit était alors plus près non seulement de la terre, mais également des installations de William Head, une station de quarantaine qui servait notamment lorsque des immigrants arrivaient au pays.

Des années plus tard, Parcs Canada a pris le contrôle de l’île et l’a officiellement intégrée à sa réserve de parc national des Îles-Gulf en 2003. La petite île D’Arcy est quant à elle devenue une île privée où une belle demeure s'élève sur son cap isolé.

La mémoire des personnes qui ont été forcées de vivre dans ce lazaret a depuis été quelque peu oubliée.

Ce n’est pas une histoire que la Ville de Victoria ou la Colombie-Britannique ou même le gouvernement fédéral souhaitait commémorer, considérant la violence dirigée envers les hommes qui ont été envoyés là-bas, affirme la sociologue Renisa Mawani.

Les archives et les ruines viennent pourtant encore témoigner de ce que beaucoup de gens considèrent comme l’une des pages les plus sombres du racisme au Canada.

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