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Image : Un planchiste sur une montagnee l'Ouest canadien.

Pour plaire aux touristes et garder des parcelles de terrain secret pour les initiés, les villes des montagnes de la chaîne Columbia et des Rocheuses canadiennes doivent donner aux uns sans brimer les autres.

Un texte de Julie Landry

Ils ont été invités, et ils sont venus. Depuis plus de 100 ans, les voyageurs du monde entier découvrent les célèbres pics des Rocheuses canadiennes et les montagnes à perte de vue de la chaîne Columbia. Plus récemment, ce sont les amateurs de plein air qui ont joint le bal en s’appropriant l’arrière-pays.

Parmi ces deux groupes, plusieurs choisissent de s’établir en montagne et d’y faire leur vie. Ils doivent ainsi apprendre à partager leur coin de quiétude avec un nombre croissant de touristes. Une réalité qui entraîne son lot de défis, mais également certains avantages.

Route qui mène au centre du village, nichée dans les montagnes.
Image : Route qui mène au centre du village, nichée dans les montagnes.
Photo: Banff, Alberta.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Banff : un air des Alpes

Il est 11 heures, au centre-ville de Banff. En sortant d’un café rue Bear, je croise un chevreuil qui se promène entre les voitures stationnées et les bancs le long de la rue. Facile d’identifier les touristes qui, comme moi, sortent leur téléphone pour capter ce moment qui nous paraît inusité.

Les gens de la place, eux, continuent de s’adonner à leurs tâches. Un homme me dit de ne pas trop m’approcher de l’animal, pour ne pas le déranger et parce qu’il peut être dangereux. Pour les résidents de cette ville de montagne albertaine, c’est tout à fait normal.

Preuve que Banff continue d’être une petite ville nichée dans une nature sauvage, malgré l’explosion de touristes au cours des dernières années.

Un couple formé d'un skieur et d'une planchiste traverse une rue et on voit à l'arrière plan une énorme montagne enneigée.
Les skieurs et les planchistes qui visitent Banff ont le choix de trois principaux centres de ski situés à moins de 50 minutes de route. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Le plus ancien parc national du Canada attire, depuis 2016, plus de 4 millions de visiteurs par an. La majorité y passe pendant l’été. C’est très rare qu’une personne qui aime la montagne ne passe pas à Banff, constate le résident et conservationniste Harvey Locke.

Il faut bien partager les beautés naturelles de Banff avec les touristes, selon lui. Il précise cependant qu’il faut en contrôler l’accès. Je suis fier qu’ici [à Banff], on ait une loi qui ne permet pas l'agrandissement de la ville. Harvey Locke croit que cette politique devrait exister dans tous les villages de montagne, pas seulement les parcs nationaux.

Ce n’était pas mieux avant, c’était différent, nous dit une propriétaire de boutique de souvenirs. Nombreux sont ceux qui dénoncent les problèmes de stationnement l’été. Mais il y a moyen d’éviter les touristes, qui se retrouvent souvent tous aux mêmes endroits, selon plusieurs résidents.

Une affiche en bois indique le nom de Banff et la date 1886 avec une femme en maillot de bain d'époque les pieds dans l'eau.
Les sources thermales Upper Hot Springs de Banff sont l'un des endroits achalandés par les touristes.Photo : Radio-Canada / Marylene Têtu

L’artiste Michael Corner, qui habite cette ville aux allures de carte postale depuis 19 ans, dit ne pas avoir traversé l’avenue Banff, de jour, depuis une décennie. L’avenue Banff, c’est celle que fréquentent les touristes pour ses nombreux bars et boutiques de grandes chaînes canadiennes et américaines.

C’est ce qu’il y a autour de Banff, tout près, qui le fait rester. Où que tu sois à Banff, tu peux te retrouver en nature sauvage en dix minutes de marche, affirme avec l’œil brillant l’artiste peintre et ex-planchiste.

Reflets du soleil sur un village au pied de montagnes, l'hiver.
Image : Reflets du soleil sur un village au pied de montagnes, l'hiver.
Photo: Village de Jasper, en Alberta.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Jasper : protégée mais au maximum de sa capacité

Chaque personne croisée à Jasper parle avec fierté du fait qu’elle vit dans un parc national. Ça fait toute la différence, explique Loni Klettl, née dans cette municipalité d’environ 4500 résidents, parce que la nature, la faune et la flore font partie de la communauté. Et que cette communauté travaille fort pour protéger la nature sauvage qui attire tant les touristes.

Des mouflons sur un glacier.
Des mouflons dans le champ de glace Columbia, près de Jasper.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

On peut dire que Jasper, ça se mérite. Il faut rouler un minimum de quatre heures de l’aéroport le plus près, celui d’Edmonton, alors que Banff est à environ une heure et demie de Calgary. Et il faut s’y prendre d’avance pour en profiter l’été, si on veut y faire du camping.

Caroline Roy, employée de Parcs Canada, qui y vit depuis 22 ans, se souvient du temps où il était possible de décider d’aller camper à Jasper sur un coup de tête, en pleine saison estivale. Ça ne fonctionne plus comme ça. Il faut réserver trois, six, huit mois à l’avance, se désole-t-elle.

Reste-t-il des endroits sauvages à explorer en randonnée, loin des touristes? Oui, nous disent les locaux, sans toutefois révéler leurs secrets.

Un groupe de trois hommes et trois femmes tout sourire sont assis à une table et regardent la caméra.
Rien ne peut atténuer la passion pour les montagnes de ces francophones installés à Jasper.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

La démographie des touristes à Jasper a beaucoup changé avec les années. Jean-François Bussières, le propriétaire de l’entreprise de location d’équipement sportif Pure Outdoors, a observé que les baby-boomers en voyages organisés ont été remplacés par des jeunes actifs qui louent de l’équipement de plein air. Et la démographie de la ville change aussi. Elle est devenue beaucoup plus cosmopolite.

Un homme en habit de ski grimpe une piste avec ses skis dans les bras devant une affiche avec le noms de quatre pistes.
Charlie Findlay, Ontarien d’origine et mordu de ski, savait qu’il n’habiterait jamais dans une grande ville et Jasper était le choix idéal selon lui car c'est une petite ville plus isolée. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Charlie Findlay, un résident depuis plus de 40 ans, ingénieur du Canadien National à la retraite, s’en réjouit. Il est ravi d’entendre de plus en plus de français et de gens de partout. C’est beaucoup plus multiculturel, mais le sens de la communauté est resté, constate-t-il.

Des commerces avec des devantures de style western.
Image : Des commerces avec des devantures de style western.
Photo: Rue principale du village de Fernie, en Colombie-Britannique.  Crédit: Radio-Canada

Fernie : le tourisme comme ressource naturelle

La petite ville de Fernie se trouve du côté ouest des Rocheuses canadiennes, en Colombie-Britannique, dans ce qu’on a surnommé les Rocheuses des Kootenay, ou, pour les fervents de sports d’hiver, la route de la poudreuse. Une ville d’abord construite autour de l’industrie minière et forestière et non d’un parc national.

La famille de l’artiste Laura Nelson est établie à Fernie depuis cinq générations. La femme qui peint la nature sur canevas se souvient quand rien n’était aménagé pour les touristes : Il y avait de la chasse, de la pêche et de la récolte de baies, mais pas de vrai développement. Le développement du centre de ski, de sentiers de randonnée et de vélo de montagne a tout changé, selon elle.

Une femme dans la soixantaine est posée de profil avec un pinceau à la main devant une toile sur laquelle on voit une forêt peinte.
Laura Nelson tente de capter l’énergie des montagnes : « Le pouvoir de l’endroit, on le sent ici, dans les montagnes. »Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Le tourisme est devenu une nouvelle locomotive de l’économie.

De plus en plus de gens venaient, et comme communauté, on a réalisé que la beauté naturelle de notre paysage était également une de nos ressources.

Laura Nelson

Depuis, la nature est beaucoup mieux préservée, mais le défi de trouver le juste équilibre entre les industries et le respect de la vie sauvage demeure entier. Laura Nelson croit que Fernie est près d’atteindre un point de non-retour, en raison de sa popularité et de l'augmentation du développement.

Rosemary Brydon dans son chalet perché au bout d’une route escarpée vis-à-vis des montagnes.
Rosemary Brydon dans son chalet perché au bout d’une route escarpée vis-à-vis des montagnes.Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Rosemary Brydon, la mère de la skieuse olympique Emily Brydon, s’inquiète aussi du développement rapide et du déboisement, mais croit que la Fernie d’aujourd’hui en sort gagnante : La Main est tellement mieux qu’avant, quand la moitié des commerces étaient fermés. La septuagénaire se réjouit de la vitalité des jeunes familles qui profitent des sentiers dans la nature entourant la ville.

Une classe d'élèves de 9 à 11 ans pose à l'extérieur dans la neige avec des montagnes en arrière-plan.
Le nombre d'élèves est en hausse à l'école francophone Sophie-Morigeau, à Fernie. Les élèves de la classe de 4e à 6e année sont tous amateurs de plein air. Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Ce qui a changé en mieux, d’après Laura Nelson, est l’arrivée de nouveaux passionnés des montagnes qui se sont installés pour fonder des familles et créer des entreprises. Elle rappelle que Fernie est reconnue pour sa résilience, s’étant reconstruite après deux incendies destructeurs au début des années 1900. Aujourd’hui, les montagnes attirent le même genre de personnes, pleines de ressources, résilientes, humbles et passionnées par la montagne, constate fièrement la mère de famille.

Des montagnes traversé par des nuages, avec une bande de forêt devant.
Image : Des montagnes traversé par des nuages, avec une bande de forêt devant.
Photo: Les montagnes près de Golden, une petite ville nichée à la frontière des Rocheuses canadiennes et des montagnes Purcell.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Golden : figée dans le temps

Petite ville nichée à la frontière des Rocheuses canadiennes et des montagnes Purcell, Golden, avec sa station de ski Kicking Horse, devient de plus en plus populaire. Malgré tout, son caractère rustique et accessible semble plus préservé que dans les autres villes de montagne avoisinantes.

Un jeune homme dans la trentaine est dans une cuisine de restaurant et tient des pains pitas dans une main.
« Je décrirais Golden probablement mieux comme étant un petit village pris un peu dans les années 1950-60, avec un chemin de fer qui passe à travers », affirme Joël Falardeau du Double Black Café de la station de ski Kicking Horse. Photo : Radio-Canada / Marylene Têtu

C’est ce qui a attiré le Québécois Joël Falardeau. L'homme d'affaires, cuisinier et barista au Double Black Café à la station Kicking Horse est passé par Golden par hasard, il y a 7 ans, et n’est jamais reparti. Pour avoir fait le tour de toutes les petites communautés de ski dans l'Ouest, [je peux dire qu’ici], c'est celle qui demeure, à mon avis, la plus authentique. Il n'y a pas une grosse communauté dans le village de Golden, on parle d'environ 4000 personnes maximum. [...] C'est des gens simples, c'est des gens passionnés. [Golden] est un lieu qui a été un peu oublié par le temps, en quelque sorte, note-t-il.

La famille Rousseaux le soir dehors dans une station de ski.
La famille Rousseaux : Pauline, pâtissière, Raoul, technicien dans l’industrie du pétrole, Zoé (10 ans), Léa (7 ans), Solène (4 ans) et Gaspard (4 mois)Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

La pâtissière d’origine française Pauline Rousseaux apprécie également la petite taille de Golden. La mère de quatre enfants dont le mari part régulièrement pour des contrats en Alberta est rassurée par l’esprit d’entraide qui règne dans la communauté.

Si quelque chose arrive à quelqu’un, tout le monde se sent concerné. J’aime bien ce petit côté “on se connaît tous”, ça fait plus ambiance familiale, remarque celle qui a grandi en Haute-Savoie et qui a choisi Golden avec sa famille pour son coût de la vie un peu moins élevé qu’ailleurs dans la région.

On n’a pas encore autant de touristes. Ça reste quand même une ville basée sur l’industrie du rail et puis de la scierie. Ça commence à se développer, mais ça reste un peu plus naturel et sauvage autour, observe-t-elle.

Des enfants et quelques adultes sont dans un restaurant avec des ballons d'anniversaire.
La communauté francophone est petite, mais très dynamique à Golden. Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

Sauvage et accessible oui, mais pour encore combien de temps? Pauline Rousseaux est consciente que le coût de la vie augmente et que des gens plus aisés achètent des maisons secondaires à Golden. Ça reste quand même plus accessible que d’autres communautés locales, mais on voit que ça prend le même chemin, s’inquiète-t-elle.

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Image : Station de ski à Revelstoke.
Photo: Station de ski à Revelstoke.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Revelstoke : Un secret de moins en moins bien gardé

De la neige, en voulez-vous? En voilà! C’est à Revelstoke, Revy pour les intimes, qu’elle tombe. Le centre de ski, qui n’a ouvert ses portes qu’en 2007, est situé sur le mont Mackenzie, qui fait partie des montagnes Selkirk.

Au début de février, plus de huit mètres de neige étaient tombés cette saison. C’est aussi la station de ski qui offre la plus grosse chute verticale en Amérique du Nord. Outre la station, la ville attire aussi les amateurs d’arrière-pays et d’héliski, dont plusieurs décident de s’y installer, faisant de Revy une ville de montagne qui s’est complètement transformée en dix ans.

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Des pistes de ski dans l'arrière pays sont accessibles à partir du centre de ski de fond et de raquettes de Revelstoke. Photo : Radio-Canada / Marylene Têtu

Simon Hunt y est depuis 19 ans et y constate une plus grande diversité et de plus en plus de services.

Autre observation : la saison touristique est de plus en plus longue, été comme hiver. Un boom que ce DJ et travailleur social perçoit avec optimisme, tant et aussi longtemps que ça ne croît pas trop vite.

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Simon Hunt croit que Revelstoke est en quelque sorte protégée par le fait qu’elle est loin des gros aéroports : « On a du mal à y accéder, mais on a du mal à la quitter. »Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Il faut être certain de garder l’intérêt de la communauté en tête et ne pas perdre les qualités que nous aimons à propos de notre communauté. Nous ne voulons pas devenir un autre Banff ou un autre Whistler.

Simon Hunt, résident de Revelstoke

Mélanie Bernier connaît bien Whistler, où elle a habité et commencé sa carrière d’architecte. Cette championne du monde de ski d’alpinisme a fini par opter pour Revelstoke. « J’adorais Whistler, c’était le Walt Disney du ski, mais c’était trop achalandé. »

Revelstoke lui convient mieux parce qu’elle est davantage montagnarde, a une communauté tissée plus serrée et est moins envahie par les touristes. Du moins pour l’instant…

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L'une des pionnières du ski d'alpinisme en Amérique du Nord, Mélanie Bernier, s'est installée à Revelstoke, il y a une dizaine d'années, après avoir habité Whistler. Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

La skieuse craint des changements trop abrupts dans sa ville d’adoption. Elle aimerait bien que cette dernière réfléchisse à un plan de développement à plus long terme pour que les changements se fassent de façon plus organique, pour que l’esprit de communauté demeure fort. Le changement est inévitable, mais il faut que ça se fasse de la bonne manière, conclut l’architecte.

La capacité d’adaptation est souvent l’une des caractéristiques des personnes qui ont choisi de vivre au cœur des montagnes. Loin des centres, en pleine nature sauvage, ils font preuve de créativité et se réinventent pour vivre parmi ces sommets majestueux.

Ils vivent souvent aussi avec le deuil : celui de leurs amis qui sont repartis vivre dans l’est du pays ou ailleurs dans le monde, ou celui, encore pire, de leurs proches qui ont péri en montagne, dans une avalanche ou sur la route si périlleuse.

Ces villes semblent, d’abord et avant tout, rassembler des gens qui ont une force et une résilience, qui savent que ces énormes montagnes restent là à veiller sur eux tels des anges gardiens.

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Consultez le dossier complet Chère montagne

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