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Image : Corbeau.

Au-delà du paysage unique et spectaculaire, les Rocheuses canadiennes sont aussi l'un des derniers remparts de la nature face à l'être humain.

Un texte de Vincent Bonnay

Dans les montagnes, le long de leurs versants, sur leurs crêtes, au creux de leurs vallées, la nature se retrouve préservée. Mais pour combien de temps?

De nombreux résidents des parcs nationaux y sont viscéralement attachés. Ils sont à la fois témoins des changements qui s’y opèrent et acteurs de la protection des richesses naturelles qu’on y trouve.

C’est le cas de Paulette Trottier, qui est venue vivre à Jasper lorsqu’elle avait 16 ans, en 1973.

Depuis 37 ans, elle y vit la plus grande aventure de [sa] vie. Là, sur les rives de la rivière Maligne, où se trouvent de petits chalets en bois, elle a tenu l’auberge de jeunesse, vu passer des générations de randonneurs, élevé deux filles et côtoyé la faune sauvage. Le tout, sans eau courante et avec de l'électricité depuis seulement 20 ans.

Une femme dans la soixantaine aux cheveux longs gris et avec des lunettes fumées pose de profil devant une forêt de conifères.
L'enseignante à la retraite, Paulette Trottier, est passionnée d'environnement et de francophonie. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

La maison est petite, mais la cour est grande, dit-elle dans un sourire. Ce qui est grand, c'est la nature, le sauvage. Nous sommes dans un état sauvage. Cette vie proche de la nature, elle en rêvait et ne l’a jamais quittée. Quand je suis arrivée ici, je ne connaissais pas la différence entre un wapiti puis un orignal, dit-elle.

Dans son chalet aussi chaleureux que minimaliste, la porte s’ouvre. Volker Schelhas, son mari, rentre et s’approche du calendrier pendu près de l’entrée. Sous la date du jour, des mentions manuscrites. Comme la veille, et le jour d’avant et tous ceux qui ont précédé depuis plus de 30 ans, il note les animaux qu’il voit et les chants d’oiseaux qu’il entend dans la vallée Maligne.

Sur l’étagère, entre les encyclopédies animalières et ouvrages sur les oiseaux d’Amérique, une mémoire de la faune compilée par la passion d’un seul homme. Des archives qui ont même été numérisées par Parcs Canada, précise l’enseignante à la retraite.

Quand on quitte les parcs nationaux, il n’y a plus de sauvage. Ce n’est pas qu’il n’y a plus d’animaux, mais on ne les voit pas comme ici; ils ont peur. Les parcs nationaux doivent rester purs, car ce sont les seuls endroits qu’il leur reste.

Paulette Trottier
Un wapiti dans la neige attends à côté de rails devant un train qui roule.
Plusieurs initiatives sont mises de l'avant à Jasper pour favoriser la cohabitation entre la faune et l'humain. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Quand toutes les fenêtres ouvrent sur la nature, que l’on vit avec elle, on apprend à la comprendre, et son regard est celui d’un observateur averti, conscient de ses variations. Plusieurs années qu’ils n’ont plus vu de porc-épic. Les loups? On les voit moins, mais on espère qu’ils sont toujours là. Cependant, le grand absent, c’est le caribou. Il en resterait quelques-uns dans une autre vallée. Les mouflons? Paulette et sa famille pouvaient se réveiller autrefois entourées d’une soixantaine d'entre eux traînant autour des cabines, mais ce n'est plus le cas.

Une forêt de pins aux teintes vert foncé et orangé devant une montagne pointue enneigée.
Image : Une forêt de pins aux teintes vert foncé et orangé devant une montagne pointue enneigée.
Photo: Des millions d’hectares de forêts ont déjà été dévastés par le dendroctone du pin en Colombie-Britannique et en Alberta.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Les séquelles du dendroctone du pin

Lorsque nous regardons vers les crêtes à Jasper, nous apercevons immédiatement les pins qui nous toisent.

En ce mois de janvier, les nuances orangées d’un automne au Vermont détonnent. Les pins se meurent. La faute à des hivers peu rigoureux qui ont épargné un insecte ravageur : le dendroctone du pin. Ce dernier se délecte des forêts vieillissantes, les ronge, et les laisse sans vie. Une forêt entière de bois mort qui deviendra un danger l’été venu.

Une forêt avec des tons orangés.
Les pins se meurent en raison d'un insecte ravageur : le dendroctone du pin.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Mais Paulette Trottier est loin de répéter le refrain du « C’était mieux avant ». Des efforts sont faits pour que l’humain et l’animal puissent vivre ensemble, et elle s’en réjouit. Le rafting faisait fuir le canard arlequin, on a banni le rafting. Des vallées entières sont fermées l’hiver venu pour préserver l’habitat du caribou. On pourrait simplement dire “Y en a plus”, mais c'était l'environnement où ils étaient, affirme Paulette, alors il faut espérer qu’ils reviennent.

La protection offerte par le parc national est la plus grande force de Jasper et ce qui fait que les gens y viennent. Si la fréquentation grandissante du parc inquiète, Paulette insiste sur l’importance d’offrir au plus grand nombre la chance de vivre ne serait-ce qu’un instant cet état sauvage et de saisir l’importance qu'il en revêt. Si l’on n’apprécie pas le sauvage, comment est-ce qu’on va apprécier la nature? Comment est-ce qu’on va essayer de sauver ce qu’on a sur cette belle planète où tout est fait pour nous?

Une énorme montagne couverte de neige avec à l'avant-plan une bande de pins.
Le slogan de la ville de Jasper est Wonderful. By Nature et en français Formidable. Naturellement. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Savoir s’ouvrir à la nature

Plus au sud, un autre parc national, celui de Banff, et un autre couple d’amoureux de la nature : Harvey Locke et Marie-Eve Marchand.

Elle, a grandi au Lac-Saint-Jean, entourée de fraises, de framboises et de bleuets. Étudiante à Montréal, elle se pensait citadine. Jusqu'à sa découverte de l’Ouest, un voyage de jeunesse avec un sac à dos de Yellowstone jusqu'en Alaska. De retour à Montréal, l'évidence : c’est cette nature qui lui manquait. Dès lors, elle s’est plongée dans sa protection.

Lui, est montagnard de naissance. Il a grandi à Banff, face aux sommets des Three Sisters, mais son désir d’engagement est né dans les Alpes. Jeune, il pensait que la nature était protégée dans le monde entier de la même façon que dans ses Rocheuses. Ce, comme il l’a rapidement découvert, n’était pas le cas.

Une femme dans la quarantaine et un homme dans la cinquantaine en habits d'hiver posent devant un décor magnifique de sommets de montagne. Ils sont souriants et leur regard est vers le ciel.
Le couple formé de Marie-Eve Marchand et Harvey Locke est fort impliqué dans la préservation de la nature à Banff avec diverses initiatives. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Dans les montagnes, il y a toujours une forme de mouvement. Comme l’eau qui descend des glaciers, les montagnes te poussent à toujours avancer. Elles ne sont pas statiques. Si tu la regardes chaque jour, la même montagne sera différente.

Marie-Eve Marchand, écologiste

Tous deux œuvrent pour la protection de l’environnement depuis plusieurs décennies à différents endroits dans le monde, du plateau tibétain aux Andes, des Alpes à l’Himalaya et jusqu’en Afrique.

Marie-Eve travaille à la réintroduction du bison dans le parc de Banff, et Harvey a mis sur pied un corridor qui connecte et protège l’habitat naturel de Yellowstone au Yukon.

Une grande affiche plantée dans la neige en forêt indique que la route est fermée pour l'hiver. Corridor faunique. On y voit l'image d'un loup.
Des corridors ont été installés dans les parcs nationaux des Rocheuses afin de protéger diverses espèces. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

J'ai quasiment envie d’embrasser la terre quand je reviens chez moi. C’est mon endroit préféré sur la planète… et je connais pas mal la planète, plaisante-t-il.

Pour l'environnementaliste, la montagne est non seulement un combat quotidien, mais aussi là où [son] cœur reste toujours.

Il y a vraiment quelque chose au niveau de l'âme, se sentir bien, intégré à la création, à l'évolution, cette conscience qu’il y a des esprits plus grands que le quotidien. Tout cela prend tout son sens en montagne si votre esprit est prêt à le recevoir.

Harvey Locke, conservationniste
Deux personnes vues de loin, sur un lac gelé, avec des montagnes en arrière plan.
Image : Deux personnes vues de loin, sur un lac gelé, avec des montagnes en arrière plan.
Photo: Lac Minnewanka, près de Banff  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

L’équilibre entre partager et préserver

À l’heure où le nombre de touristes croît de façon exponentielle dans cette région du pays et inquiète ceux qui chérissent ces parcs nationaux inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, Harvey Locke pense qu’il faut instaurer des quotas : Comme un théâtre ou un stade de football, quand c'est plein, c'est plein.

Ceux qui y verraient une volonté de garder jalousement ses trésors uniquement aux initiés en repoussant les envahisseurs font fausse route. Loin du concept de petit village gaulois retranché, au contraire, comme Paulette Trottier à Jasper, le couple de Banff insiste sur l’importance de partager « ses » montagnes avec le plus grand nombre. Il en va de l’avenir du combat écologiste.

Le sommet d'une montagne pointue couverte en partie de neige avec quelques pins.
Les parcs des montagnes Rocheuses canadiennes à la frontière entre l'Alberta et la Colombie-Britannique ont été inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1984. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Harvey Locke croit qu’il faut préserver le lieu et l'expérience de ceux qui le visitent, pour que tous aient la chance d'être frappés au cœur par la nature, par quelque chose de plus grand que [soi]. On doit aller d’une relation où l’humain se sent dominant pour prendre une place de participant à la vie, avec les autres formes de vie. »

Une relation profonde avec la nature, spirituelle, voilà qui serait la clé de la volonté de protection de l'état sauvage et avec lui, de la planète. Une vision qui est celle des Premières Nations, de certaines sociétés traditionnelles, de l’hindouisme, du taoïsme ou encore des Gaulois, selon le conservationniste.

Pour lui, il faut donc veiller à ce que le plus grand nombre puisse vivre cette connexion, que chacun puisse emporter dans sa mémoire un instant de Rocheuses et ainsi étendre cette volonté écologiste au monde, un visiteur à la fois.

Harvey Locke et Marie-Eve Marchand voient Banff tel un microcosme de ce qui devrait se faire ailleurs puisque la ville, étant dans un parc national, ne peut s’étendre afin de ne pas empiéter sur la nature sauvage. Il faut alors trouver des solutions puisqu’aucun être, tant humain qu’animal, ne veut vivre perdu dans les glaces des sommets l’hiver venu, il faut apprendre à partager la vallée et faire des concessions.

À écouter le couple, on comprend surtout que l’environnement et la préservation des écosystèmes de la montagne ne dépendent pas d’un changement de mentalité individuel, mais d’un changement de société, du fait de se « redéfinir en tant qu'être humain », et changer « l’idée de l'imaginaire partagé de l'humanité ».

Un homme et une femme sont assis de dos sur les énormes racines d'un arbre et regardent les sommets des montagnes.
Harvey Locke a d'abord pratiqué le droit avant de se lancer dans la conservation de l'environnement et Marie-Eve Marchand a, elle, étudié en sciences environnementales. Ils préparent la Conférence sur la biodiversité en octobre 2020, à Pékin. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

C’est quoi, une belle vie? Depuis une cinquantaine d'années, c’est d’avoir plus de biens matériels, plus d’argent, l’individualité. Moi, moi, moi. Ça sert bien à court terme, mais en ce moment, on doit plutôt penser à nous, nous, nous. Et “nous”, ça inclut toute la vie.

Harvey Locke

Cette sagesse n’est pas innée, mais voulez-vous le secret de ceux et celles qui l’ont acquise? Posez téléphones et appareils photo, puis observez pleinement la montagne qui s’offre à vous cinq minutes. Fixez-la. Ça finira par atteindre le cœur, et c’est le premier pas à faire, parole de montagnards!

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Consultez le dossier complet Chère montagne

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