•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Réal Martel, le fondateur du Sentier national du Québec et Grégory Flayol, directeur général adjoint de Rando Québec sur le sentier Mistikush, dans la réserve faunique Mastigouche.
Radio-Canada / Ivanoh Demers

L'entretien de milliers de kilomètres de sentiers qu'empruntent chaque année des randonneurs avides de nature repose sur les épaules de bénévoles armés de scies et de sécateurs. Ils demandent un soutien financier, en vain. Québec a même récemment refusé d'octroyer une aide exceptionnelle d'urgence, a appris Radio-Canada.

Texte : Julie Marceau Photographies : Ivanoh Demers

Nous sommes à la mi-juin. Les mouches noires et les maringouins ont pris d'assaut le sentier du Lac Joe dans Lanaudière, au nord de Mandeville.

Mais Réal Martel, âgé de 71 ans, ne s'en formalise pas. Il est venu d'urgence depuis sa maison en Estrie, avec la même scie mécanique qu'il traîne depuis une douzaine d'années.

Réal Martel sur le sentier du Lac Joe qui mène au Sentier national du Québec.

C'est une scie de Rando Québec. Moi, je l'entretiens. Je l'ai à l'année parce que les marcheurs, quand ils avisent Rando Québec que le passage est obstrué ou dangereux, ils m'appellent et je viens avec une équipe.

Voyez, là-bas, il y a un arbre qui est tombé là. Il faut sécuriser le passage.

La saison est encore hostile aux touristes. Réal et son équipe, munis d'équipement antimoustiques de la tête aux pieds, tenaient à venir avant que des randonneurs n'empruntent des sentiers où des arbres morts peuvent s'effondrer.

Réal Martel et son acolyte de longue date Martin Stämpfli.
Réal Martel et Martin Stämpfli, deux bénévoles passionnés de randonnée.Photo : Radio-Canada / Julie Marceau


Entre deux coupes d'arbres et le son retentissant de la scie mécanique dans toute la forêt, les passionnés de forêt s'émerveillent :

– Hé Martin! C'est quelle fleur, la boréale?, demande Réal Martel à son acolyte de longue date Martin Stämpfli.

– La clintonie boréale, oui!

Le sentier du Lac Joe mène vers le Sentier national du Québec (Nouvelle fenêtre) qui s'étend de l'Outaouais jusqu'en Gaspésie. C'est Réal Martel qui l'a fondé. En 1989, j'ai sorti mes cartes et j'ai dessiné un sentier qui traverserait la province.

Une carte du Sentier national du Québec.
Le Sentier national du Québec.Photo : Radio-Canada

Bonjour, bonjour!

À l'accueil Catherine de la Réserve faunique Mastigouche, la préposée Manon Beausoleil s'occupe des réservations et informe les visiteurs. Elle connaît bien l'équipe de Réal Martel.

Portrait de Manon Beausoleil.
Manon Beausoleil est préposée à l'accueil Catherine, dans la Réserve faunique Mastigouche. Photo : Radio-Canada / Julie Marceau


Après les tempêtes qu'on a eues, on nous a dit qu'il y avait plusieurs arbres tombés dans le chemin. Mais ces tronçons-là, ce n'est pas entretenu par la Sépaq, c'est vraiment des bénévoles du Sentier national.

Sont-ils importants, les bénévoles? Oh oui! Ils sont importants, les bénévoles!, répond d'emblée Mme Beausoleil, avec un sourire radieux qui honore son nom.

Des bénévoles sécurisent le sentier Mistikush, dans la réserve faunique Mastigouche, près de Saint-Zénon.
Des bénévoles sécurisent le sentier Mistikush qui signifie « forêt de petits bois » en langue atikamekw, dans la réserve faunique Mastigouche.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La Sépaq, le plus grand réseau de plein air du Québec, entretient 1450 kilomètres de sentiers en forêt.

Cela représente moins de 10 % des 17 000 kilomètres de sentiers québécois existants (Nouvelle fenêtre).

Les parcs régionaux, les municipalités et les MRC, à la discrétion des élus, mettent la main à la pâte, mais chez Rando Québec on est catégorique : la majorité des sentiers sont gérés par des OBNL.

C'est administré par des organismes sans but lucratif et par des bénévoles. Donc, ils amènent tout leur matériel, ils achètent des outils, ils amènent des sécateurs, des scies à main, des scies mécaniques. Ils achètent le gaz. Ils donnent leur temps et leur argent pour sécuriser et développer les sentiers, explique le directeur général adjoint Grégory Flayol.

Grégory Flayol, directeur général adjoint de Rando Québec.
Grégory Flayol, directeur général adjoint de Rando QuébecPhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Aide d'urgence : Québec fait la sourde oreille

Après les violentes intempéries du mois de mai et de nombreux signalements de ses membres, Rando Québec a demandé en mai une aide exceptionnelle d'urgence au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, pour assurer la sécurité dans les sentiers de Lanaudière et des Laurentides.

L'organisme a essuyé un refus. Il n’y a pas de programme [de financement] qui s’applique aux sentiers de randonnée, a répondu le ministère.

Réal Martel répare sa scie mécanique.
Réal Martel répare sa scie mécanique sur le sentier du Lac Joe tout en nous faisant remarquer la beauté de la clintonie boréale, la petite fleur jaune à ses côtés.Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Comme si c'était arrangé avec le gars des vues, la scie mécanique de Réal Martel se brise devant nous…

– La chaîne a débarqué, bougonne M. Martel.

– Martin, peux-tu m'aider à chercher les écrous?, demande l'ancien facteur.

– Oh boy!, rétorque l'ingénieur retraité, en réalisant que les écrous sont dispersés sous les feuilles…

À deux reprises, la scie mécanique de Réal Martel brisera, l'obligeant à faire des allers-retours pour aller chercher du matériel de réparation dans son camion.

Ce sont des bénévoles, des organismes sans but lucratif qui s'organisent, qui bricolent pour rendre accessible le milieu naturel à la population. Et s'ils le font gratuitement, ils ne peuvent pas générer des revenus réinvestis dans l'entretien, explique Grégory Flayol.

Réal Martel et son équipe de bénévoles s'apprêtent à aller sécuriser un sentier dans la réserve faunique Mastigouche, près de Saint-Zénon.
Réal Martel et son équipe de bénévoles.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au moment où la scie mécanique est réparée, un autre groupe de bénévoles fait son apparition. Ah bien, ça alors, bonjour!

Ces bénévoles de Saint-Alexis-des-Monts arrivent sur le sentier du Lac Joe. La coopérative de solidarité La Nature d'Alexis entretient une autre voie qui mène au Sentier national.

Ça nous fait du renfort!, se réjouit Réal Martel.

Des bénévoles du groupe La Nature d'Alexis dégagent des arbres dangereux dans la réserve faunique Mastigouche.
Des bénévoles du groupe La Nature d'Alexis dégagent des arbres dangereux dans la réserve faunique Mastigouche.Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Le président de La Nature d'Alexis, Claude Cormier, ne s'explique pas non plus le refus du gouvernement québécois de financer de façon récurrente l'entretien des sentiers pédestres hors Sépaq et, à défaut de le faire, d'octroyer du financement pour des situations urgentes.

Je trouve ça très décevant. La randonnée pédestre, si tout le monde en faisait, ça sauverait des milliards au ministère de la Santé. Et ça coûte pas cher : une bonne paire de bottes et t'es heureux! Je trouve ça aberrant, surtout que [le gouvernement] donne ben de l'argent aux autres fédérations sportives… Les sentiers de VTT et tout ce qui est motorisé, ils ont plus d'argent que nous, beaucoup plus, dit-il.

Un chevreuil traverse une rue.
L'entretien des sentiers de motoneige est notamment financé par le MTQ.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Du financement pour les motoneiges et les VTT

En 2022, le ministère des Transports a investi 15 millions de dollars dans l'entretien des sentiers de motoneige, de véhicules tout terrain (VTT) et de motos hors route. Ces subventions permettent notamment de payer du matériel comme l'achat d'un véhicule pour faire des pistes (surfaceuse), des pièces de rechange et différents accessoires.

Or, aucun programme ministériel annuel n'est voué au financement de l'entretien des sentiers pédestres au Québec.

« Il n'y a pas de gloire à entretenir un sentier. Et pourtant, c'est essentiel. »

— Une citation de  Martin Stämpfli
Un bénévole sur le sentier Mistikush où des arbres ont été déracinés par les violentes tempêtes du mois de mai.
Un bénévole sur le sentier Mistikush où des arbres ont été déracinés par les violentes tempêtes du mois de mai.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L'obligation de « créer de nouveaux projets »

Des enveloppes collectives par appels de projets sont offertes aux 11 fédérations de plein air, aux municipalités et aux MRC, mais elles visent à réaliser une activité ou à l'améliorer, comme construire un parc d'hébertisme ou ajouter de la signalisation sur un sentier pédestre, mais rien pour l'entretien régulier des sentiers.

Chaque année, c'est un stress énorme. On brûle notre monde. On se brûle à essayer de produire plus, à développer des projets pour être capables de payer nos gens. Si l'activité physique de plein air est importante, on devrait pouvoir recevoir une subvention. Chaque année je me demande : "Est-ce que je vais pouvoir garder nos employés ou pas?", confie Grégory Flayol.

Grégory Flayol sur le sentier Mistikush, dans la réserve faunique Mastigouche.
Grégory Flayol sur le sentier Mistikush, dans la réserve faunique MastigouchePhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers


Les fédérations de motoneiges et de VTT estiment que l'aide du MTQ se justifie, puisque ses membres paient des droits d'immatriculation au gouvernement et, donc, que ce sont des utilisateurs-payeurs.

Tarifer systématiquement la marche en forêt? Est-ce la solution? C'est ce que Réal Martel et ses complices veulent éviter à tout prix.

On sent qu'il y a une volonté de tarifer et ça risque de privatiser l'accès aux sentiers. Ce qu'on veut, c'est un plein air démocratique, un plein air accessible, souligne Serge-Alexandre Demers Giroux, bénévole aux côtés de Réal Martel et président de l'OBNL Loisirs et sports Lanaudière.

La « bataille » de Vélo Québec

Tarifer les pistes de vélo : c'est ce qu’avait choisi de faire le milieu du cyclisme au début des années 2000, relate Suzanne Lareau, qui a travaillé pendant 32 ans pour Vélo Québec.

Certaines pistes cyclables comme le P'tit Train du Nord ou la [Vélo]route des Bleuets avaient des problèmes de financement, donc ils se sont mis à imposer des tarifs. On s'est dit : "Ça n'a pas d'allure de payer pour une piste cyclable alors qu'on circule gratuitement en voiture dans tout le Québec!", se rappelle l'ex-PDG de Vélo Québec.

Vélo Québec s'est battue avec le ministère des Transports, selon Suzanne Lareau. C'est de là qu'est né le programme de financement de l'entretien de la route Verte qui a permis d'abolir la tarification, raconte-t-elle.

Le ministère des Transports octroie aujourd'hui plus de 3,5 millions de dollars par année à l'entretien de la route Verte. C'est devenu le plus grand itinéraire cyclable de l'Amérique du Nord.

Pendant la pandémie, le gouvernement Legault a incité à plusieurs reprises les Québécois à faire des activités de plein air. Quand vous êtes tout seul, vous allez prendre une belle marche dans la forêt, ça va vous calmer, déclarait le docteur Horacio Arruda lors du premier confinement, en mars 2020.

Portrait de Réal Martel.
Le fondateur du Sentier national du Québec, Réal MartelPhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les sentiers ne s'entretiennent pas tout seuls, fait valoir Grégory Flayol. On ne peut pas se baser sur une force bénévole et penser, en 2022, que c'est un modèle économique viable.

Et cette force bénévole qui a développé la randonnée dans les années 1970, elle vieillit, souligne-t-il.

Réal Martel, facteur à la retraite, père de quatre enfants et grand-père de six petits-enfants, n'est pas du genre à s'étendre sur la politique. C'est un homme d'action. Là, tu vois, c'est sécurisé. Le passage est clair. C'était le but de notre intervention.

Portrait de Réal Martel.
Réal Martel dans la réserve faunique MastigouchePhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il ne le dira pas dans ces mots-là, mais le Sentier national est pour lui le projet d'une vie. Et il aimerait, justement, qu'il puisse lui survivre.

Avec la collaboration d'Aude Garachon

Partager la page