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Des images d'un match de hockey dans une télé d'époque, laquelle se trouve dans une pièce avec tapisserie des années 1970
Radio-Canada

Un texte de Jean-François Chabot

Le 28 septembre 1972, une majorité de Canadiens fébriles – plus de 16 millions sur un total de quelque 22 millions – est devant un téléviseur. Ils ne seront pas déçus. À Moscou, leur équipe s’impose 6-5 sur l’Union soviétique grâce à un but spectaculaire de Paul Henderson en fin de troisième période pour remporter ce que plusieurs qualifieront de plus grand événement de l’histoire du hockey : la Série du siècle.

Cette série inédite de huit matchs entre une sélection de professionnels canadiens de la Ligue nationale (LNH) et l’équipe qui raflait tout sur son passage sur la scène internationale devait fournir une réponse à savoir quelle était la meilleure nation sur la planète hockey.

Un demi-siècle plus tard, au-delà des images encore omniprésentes dans les esprits de ceux qui l’ont vécue, il se dégage un legs qui a modifié à jamais le visage de notre passion commune et du sport d’équipe le plus rapide du monde.

Trois importants témoins de l’époque ont accepté de partager leurs réflexions sur la Série du siècle et sur son influence dans l’histoire du hockey : Ken Dryden, acteur de première ligne en tant que gardien du Canada, Scotty Bowman, entraîneur émérite gagnant de neuf Coupes Stanley, dont cinq avec le Canadien de Montréal, et le professeur Georges Larivière, grand cerveau du hockey au Québec et ancien directeur du programme d’éducation physique de l’Université de Montréal.

Un constat s’impose : ces huit matchs de septembre 1972 ont changé le hockey à jamais.

« Au final, le système européen ou celui des Russes a eu plus d’influence sur le nôtre que l’inverse. J’ai l’impression que les Russes ont gagné. »

— Une citation de  Georges Larivière, professeur à la retraite

La mutation ne s’est pas faite du jour au lendemain, car après tout, même de justesse, les Canadiens en sont sortis vainqueurs. Et pourquoi changer le sport qu’ils ont eux-mêmes inventé?

Les Soviétiques n’avaient-ils pas aussi laissé entendre qu’ils étaient venus pour apprendre?

Le fil de la série

MATCH 1, 2 septembre, Forum de Montréal (URSS 7 - Canada 3)

Le Canada inscrit les deux premiers buts, mais se fait ensuite tailler en pièces. Ken Dryden ne sait plus où donner de la tête pendant que son homologue Vladislav Tretiak brille. Valeri Kharlamov marque deux buts spectaculaires, dont celui de la victoire en deuxième période.

Joueurs, entraîneurs et amateurs de partout au pays découvrent, pantois, l’ampleur du défi des prochaines semaines.

Un joueur avec un chandail blanc fait un signe de paix
Valeri Kharlamov avant le premier match à MontréalPhoto : La Presse canadienne

MATCH 2, 4 septembre, Maple Leaf Gardens de Toronto (URSS 1 - Canada 4)

L’entraîneur Harry Sinden opte pour Tony Esposito pour protéger le filet du Canada. En deuxième période, Phil Esposito, le frère du gardien, et Yvan Cournoyer, en avantage numérique, touchent la cible, puis Peter Mahovlich, à court d’un homme, se moque des défenseurs adverses avant de déjouer habilement Tretiak.

La série est égale 1-1.

Des hockeyeurs canadiens lèvent les bras en l'air après avoir marqué.
Le Canada a remporté le deuxième matchPhoto : La Presse canadienne / Peter Bregg

MATCH 3, 6 septembre, Winnipeg Arena (URSS 4 - Canada 4)

Tout se joue en deuxième période. Yuri Lebedev et Alexander Bodunov permettent à l’URSS d’effacer un retard de deux buts pour créer l’égalité 4-4.

MATCH 4, 8 septembre, Pacific Coliseum de Vancouver (URSS 5 - Canada 3)

Ken Dryden retrouve le filet canadien. Le capitaine soviétique Boris Mikhailov lui fait mal avec deux buts en avantage numérique.

L’équipe canadienne quitte la glace sous les huées. Indigné par la réaction de la foule, Phil Esposito, en direct à la télévision, se porte à la défense des siens avec une sortie bien sentie pour réclamer le soutien des partisans à la veille du départ pour Moscou.

Sur cette photo en noir en blanc, un joueur en blanc déjoue un défenseur qui lui donne un coup de bâton
Vladimir Shadrin (à gauche) marque le dernier but des Soviétiques dans une victoire de 5-3 à Vancouver le 8 septembre 1972Photo : La Presse canadienne / Peter Bregg

MATCH 5, 22 septembre, Palais des glaces Loujniki de Moscou (Canada 4 - URSS 5)

Encouragés par plus de 3000 de leurs partisans qui ont fait le voyage en URSS, les joueurs du Canada amorcent la rencontre du bon pied. Jean-Paul Parisé, Bobby Clarke et Paul Henderson marquent et c’est 3-0 après 40 minutes.

La troisième période tourne au cauchemar. La défense craque de partout et les Soviétiques en profitent pour réussir quatre buts en l’espace de 11 minutes contre Tony Esposito.

Avec trois rencontres à disputer, le Canada (1-3-1) n’a plus droit à l’erreur.

MATCH 6, 24 septembre, Palais des glaces Loujniki de Moscou (Canada 3 - URSS 2)

Les écarts de conduite sont nombreux dans cette rencontre. Bobby Clarke reçoit une pénalité majeure et une de match pour avoir violemment cinglé Valeri Khalamov, au point de lui fracturer une cheville.

Dennis Hull, Yvan Cournoyer et Paul Henderson, avec son premier but vainqueur de la série, marquent pour le Canada.

Yuri Lyapkin et Alexander Yakushev donnent la riposte pour l’URSS, mais le Canada résiste et garde espoir.

MATCH 7, 26 septembre, Palais des glaces Loujniki de Moscou (Canada 4 - URSS 3)

Phil Esposito inscrit deux buts en première période, mais Yakushev et Petrov répliquent.

Rodrigue Gilbert brise l’égalité de 2-2 tôt en troisième, mais Yakushev ramène tout le monde à la case départ trois minutes plus tard.

À la suite d’une remise de Serge Savard, Paul Henderson bat Tretiak d’un tir précis avec 2 min 6 s au cadran.

Il fait la différence pour un deuxième match de suite.

Des joueurs en blanc s'enlacent pour célébrer un but près d'un gardien en rouge la tête basse
Paul Henderson a marqué dans le septième match de la Série du siècle en 1972, à MoscouPhoto : Getty Images / Melchior DiGiacomo

MATCH 8, 28 septembre, Palais des glaces Loujniki de Moscou (Canada 6 - URSS 5)

Les Soviétiques mènent 5-3 après 40 minutes. Phil Esposito prend les choses en main en troisième période avec un but et une passe sur le but égalisateur d’Yvan Cournoyer.

Enfin, lors d’une dernière incursion en zone soviétique, Esposito récupère une rondelle libre et la remet devant le filet. Paul Henderson, qui s’est fait oublier après une chute, se retrouve seul devant Tretiak avant de loger la rondelle derrière lui.

C’est 6-5 Canada à 34 secondes de la fin. Henderson devient un héros national. Le Canada gagne in extremis la série.

Le conditionnement physique

Au moment où la confrontation tant attendue va commencer, l’Union soviétique vient de remporter les trois derniers tournois olympiques et neuf Championnats du monde d’affilée.

Malgré tout, dans la tête des dirigeants canadiens et dans celle de presque tous les amateurs de hockey, cette série n’est qu’une simple formalité, voire une partie de plaisir avant la « vraie » saison des étoiles dont les succès se mesurent en Coupes Stanley ou en saison de 50 buts.

Il y avait une sous-évaluation, une estimation faible des capacités de l’équipe russe, se souvient le professeur Georges Larivière. Je ne dirais pas que ça allait jusqu’à l’arrogance, mais on était les meilleurs et les autres (les Russes) formaient une équipe amateur.

Pour les joueurs de hockey nord-américains, septembre, c’est habituellement le moment où l’on veut retrouver la forme en prévision de la prochaine saison. À l’époque, il n’est pas rare d’arriver au camp avec 10, 15, voire 20 livres en trop.

En plein mois d’août, quand les 35 joueurs invités se rapportent à Harry Sinden, à Toronto, le souffle et le cardio sont loin d’être optimums.

Les joueurs canadiens rentraient tout juste de vacances. C’était à une époque où ils passaient l’été en mode repos. Les camps d’entraînement servaient à la remise en forme. Il n’est pas surprenant alors que les premiers matchs disputés au Canada aient été pénibles pour nous, rappelle Scotty Bowman.

« La première différence notoire entre les deux systèmes de hockey se situait sur le plan de la condition physique des joueurs. Du côté soviétique, on patinait et s’entraînait 11 mois par année. Et ils ne passaient pas leur temps à disputer des matchs. »

— Une citation de  Scotty Bowman, ancien entraîneur dans la LNH

Ken Dryden se montre très candide au sujet des habitudes d’entraînement de l’époque, que ce soit avec Équipe Canada ou le Tricolore.

Les athlètes canadiens et américains, peu importe le sport, ne s’entraînaient pas comme les sportifs d’aujourd’hui. On détestait vraiment ça. On le faisait parce que le coach nous disait qu’il fallait le faire. De nos jours, les joueurs adorent ça, constate-t-il.

On peut voir n’importe quel joueur aller au gymnase durant l’été. Les joueurs adorent l’ambiance du gymnase. La compétition y est aussi relevée que sur la glace. On y retrouve la même impression que dans une équipe. Donc, tout ça a changé depuis l’époque de la Série du siècle.

Les Soviétiques, eux, étaient physiquement prêts en septembre 1972. Sans les moyens de pays mieux nantis comme le Canada, où le hockey était passé d’un sport de plein air à un sport d’arénas, ils avaient trouvé d’autres façons de s’entraîner, ajoute Ken Dryden.

Sachant que le hockey ne se pratiquait que sept mois par année au Canada, les Soviétiques ont fait le choix d’ajouter l’entraînement hors glace pour ainsi gagner quatre mois d’expérience chaque année, mentionne-t-il.

Au Canada, on pouvait développer des habiletés sur la glace ou même en jouant au hockey dans la rue. Les Soviétiques le faisaient aussi, mais ils développaient également leur condition physique et leur force musculaire en gymnase et même en plein air durant l’été. Ainsi, ils profitaient de ce qu’ils avaient au lieu de se morfondre sur ce qu’ils n’avaient pas.

Gros plan de deux joueurs de hockey qui se rafraîchissent
Des joueurs soviétiques boivent de l'eau pendant un entraînementPhoto : La Presse canadienne

Le hockey soviétique, qui n’a pris son envol qu’après la Deuxième Guerre mondiale, s’est beaucoup inspiré du bandy, sport sur patins pratiqué sur des surfaces de la dimension d’un terrain de soccer ou de hockey sur gazon, rappelle aussi Ken Dryden. Il s’appuyait sur d’habiles patineurs qui n’avaient d’autre choix que d’être en forme, comme au bandy. Le conditionnement physique des hockeyeurs a donc ici des racines historiques.

Vous aviez 11 joueurs de chaque côté et beaucoup d’espace, explique Dryden à propos du bandy. Le patinage devenait primordial. Les tirs étaient beaucoup moins importants parce que vous deviez trouver une façon de vous rapprocher du but adverse pour avoir une chance de marquer. Vous ne pouviez pas prendre un tir frappé de loin comme dans la LNH.

Aussi, il n’y avait aucun changement ou substitution durant le jeu. Vous deviez donc être un excellent patineur tout en sachant que vous ne pouviez couvrir toute la surface de jeu à vous seul. D’où l’importance du jeu de passes. On pouvait voir toutes ces facettes du jeu soviétique en 1972, le jeu de passes et le conditionnement physique avec beaucoup moins d’accent sur la qualité des tirs.

Un joueur en rouge tire au but, son adversaire en blanc étend son bâton pour le gêner
Photo: Bobby Clarke tente de bloquer un tir d'Alexander Yakushev dans un match de la Série du siècle à Moscou  Crédit: Getty Images / Melchior DiGiacomo

Le style de jeu

Le hockey est né en sol canadien et n’a longtemps été pratiqué que par des Canadiens. Le hockey d'ici, dans la tête d’une majorité d’experts et d’observateurs, était ainsi le meilleur du monde en 1972. La Série du siècle devait rétablir sa suprématie une fois pour toutes.

S’il y avait quelques voix discordantes, celles-ci étaient balayées du revers de la main par les bonzes de la LNH.

Georges Larivière était de ceux qui, tout comme les Charles Thiffault et Dave King, observaient l’évolution du hockey hors de nos frontières. Ils ont voulu y aller d’une mise en garde contre l’excès de confiance.

Il faut toujours chercher à améliorer les choses. Mais nous étions mal perçus parce que nous n’étions pas des joueurs de hockey professionnels. Nous n’avions ni joué ni brillé dans les rangs juniors. Le hockey universitaire existait, mais ce n’était pas du hockey de haute performance, reconnaît celui qui a brièvement dirigé les Bisons de Granby pendant la première moitié de la saison 1985-1986.

Le jeu nord-américain est très physique, poursuit Georges Larivière. La mentalité veut que lorsqu’on traverse la ligne rouge, et on le voit encore aujourd’hui, quand on ne sait pas quoi faire, au lieu de se regrouper, on lance la rondelle au fond de la zone adverse. On court après, on frappe le porteur et on espère qu’il va commettre une gaffe qui va nous donner une chance de marquer.

Un joueur étendu sur la glace regarde un adversaire prendre possession de la rondelle
Pat Stapleton (à gauche) étendu sur la glace près de Yuri Lebedev dans le match no 2 à TorontoPhoto : La Presse canadienne / archives

Le style de jeu pratiqué par les Soviétiques, plus cérébral, a frappé l’imaginaire. Scotty Bowman n’avait jamais vu pareil contrôle de la rondelle. Dans n’importe quel match, ils en faisaient une priorité et en avaient possession 60 ou 70 % du temps, se souvient-il.

Face à la précision de leurs passes et à l’utilisation continue du mouvement, il faut toujours être très prudent en défense face aux Russes. La façon qu’ont leurs défenseurs de s’échanger la rondelle en sortie de zone avant de repérer un attaquant patinant déjà à haute vitesse créait des situations délicates à contrer.

Les Russes ne lançaient jamais bien souvent au filet, ajoute l’ancien entraîneur. Leur jeu reposait sur des patineurs rapides et non pas sur une approche individuelle. Comme ils lançaient peu, ils ne possédaient pas des tirs frappés ou des tirs des poignets foudroyants comme ceux d’Yvan Cournoyer, de Dennis Hull, de Gilbert Perreault, de Guy Lapointe ou de Pat Stapleton. C’était là l’une de leurs rares faiblesses.

Un joueur en blanc contourne un adversaire en possession de la rondelle
Les Canadiens ont dû s'adapter au style soviétique.Photo : La Presse canadienne

Les Soviétiques faisaient circuler la rondelle, et jamais de la même façon. Ken Dryden l’a constaté à la dure devant la cage canadienne. Le jeu se déplaçait de l’arrière à l’avant, mais aussi de gauche à droite. Cette dernière facette ne lui donnait d’ailleurs pas le temps de bouger assez vite pour protéger l’ouverture du filet devenue béante, admet-il.

C’est peut-être pour cette raison qu’il n’a pas connu de grands matchs contre les Soviétiques, comme le montrent les sept buts inscrits contre lui sur un total de 30 tirs dans le premier match à Montréal, de même que les trois rondelles qui ont échappé à sa vigilance sur 13 tirs, trois ans plus tard, lors du fameux match du 31 décembre 1975 entre l’Armée rouge et le Canadien.

Les Russes étaient plus collectifs. Ils travaillaient différemment et tentaient de créer des surnombres dans des espaces restreints. Et, en plus, ils se préparaient ensemble depuis des mois, dit Georges Larivière.

C’était deux mentalités qui s’affrontaient, cela a ouvert bien des yeux, rappelle-t-il.

« On a commencé à se dire qu’au Canada, on était forts, on avait des équipes professionnelles. Mais on pouvait aussi regarder ailleurs pour s’améliorer. Ç’a été une prise de conscience surtout après n’avoir gagné qu’un seul des quatre matchs en sol canadien. »

— Une citation de  Georges Larivière, professeur à la retraite
Cinq hommes près d'une glace où se trouve un hockeyeur
Georges Larivière (l'homme avec une moustache à gauche) a fait un voyage en URSS avec une délégation canadienne en 1974 pour en savoir plus sur les méthodes soviétiques. Le joueur étoile Alexander Yakushev (à droite) est allé à la rencontre du groupe. On voit aussi sur la photo Charles Thiffault (l'homme avec les lunettes à gauche), Christian Pelchat, Gaston Marcotte et Claude Chapleau (les trois sont au centre).Photo : Georges Larivière

Georges Larivière n’a pas assisté aux quatre matchs de la Série du siècle disputés en URSS, mais a fait partie d’un groupe de 25 entraîneurs canadiens qui s’est rendu à Moscou deux ans plus tard afin d’étudier les méthodes de préparation soviétiques.

Cette confrontation de 1972 était venue valider certaines des préoccupations que l’on avait et qui étaient souvent mal reçues. Je le dis sans amertume, mais j’ai été qualifié de théoricien du hockey et parfois de pelleteux de nuages (rires). Au début, ça m’agaçait. Mais j’ai ensuite pris ça comme un compliment, se souvient-il.

Des joueurs en blanc et en rouge se serrent la main sur la glace
Photo: Canadiens et Soviétiques se serrent la main après un match à Moscou  Crédit: Getty Images / Melchior DiGiacomo

Une adaptation progressive

S’il apparaît clair aujourd’hui qu’un amalgame entre les deux styles a donné naissance au hockey tel qu’on le connaît, cela n’a pas été le résultat d’un coup de baguette magique pour autant.

Les vieilles mentalités ont trouvé dans la victoire canadienne la justification que leur méthode était la bonne. Ken Dryden a sa propre analyse pour expliquer la lenteur du changement qui allait finir par s’imposer.

Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. Deux choses prévalaient dans nos esprits. D’abord, nous avions gagné. Oui, on a eu besoin de huit matchs et le dernier but a été inscrit avec 34 secondes à jouer, mais nous avions gagné. Nous avions trouvé le moyen de transformer un désastre en triomphe en gagnant les trois derniers matchs à Moscou en étant moins bien préparés qu’eux. Avec la saison de LNH à nos portes, nous étions vite passés à autre chose.

Quatre ans plus tard, en marge de la Coupe Canada, Scotty Bowman, qui y a dirigé la sélection nationale, a eu l’occasion de s’entretenir avec Anatoli Tarasov, grand architecte de la méthode soviétique.

De son propre aveu, c’est en vain que Bowman avait ensuite essayé d’implanter certaines des façons de faire et des stratégies de Tarasov dans la dynastie du CH gagnante de quatre Coupes Stanley de suite de 1976 à 1979.

Un homme en complet sourit, la tête penchée vers un grand trophée
La Presse canadienne / Doug Ball

« Il m’avait suggéré d’utiliser davantage la mobilité de défenseurs que je dirigeais avec le Canadien, tels Serge Savard, Larry Robinson et Guy Lapointe. Il prônait un plus grand contrôle de la rondelle en opposition avec la façon nord-américaine de l’envoyer au fond de la zone adverse en espérant forcer une erreur de l’adversaire pour la reprendre. Mais nous avions aussi des attaquants formidables. Guy Lafleur possédait un très bon tir, mais il était surtout un passeur exceptionnel. Steve Shutt était un tireur d’élite. Alors il m’était difficile d’introduire la méthode russe, surtout dans une équipe qui n’allait perdre que huit matchs au cours de la saison. »

— Une citation de  Scotty Bowman

C’est un problème qui est propre aux pionniers, comme ceux qui ont développé le Commodore 64, le premier ordinateur personnel, poursuit Ken Dryden. Ils se disaient peut-être : "Nous sommes les pionniers, pourquoi ferions-nous des ordinateurs comme Steve Jobs? Il doit apprendre de nous, on n’a rien à apprendre de lui".

Bien des années plus tard, derrière le banc des Red Wings de Détroit, où il dirigeait les Sergei Fedorov, Viacheslav Fetisov, Vyacheslav Kozlov, Vladimir Konstantinov et Igor Larionov, Scotty Bowman s’émerveillait encore devant les façons de faire russes.

Au terme d’une petite réunion d’équipe où il échangeait avec les kamarades, il avait lancé cette phrase à Fetisov : Je ne sais pas ce que vous faites sur la glace, mais continuez!

Venant de l’un des plus grands entraîneurs que le Canada et le monde du hockey aient connus, voilà une énorme reconnaissance.

Des joueurs en rouge se félicitent après un but de leur équipe
La filière russe des Red Wings dans les années 1990: Fetisov, Kozlov, Konstantinov, Larionov et FedorovPhoto : Getty Images / B Bennett

L’influence européenne

Dans la LNH, les expansions des cadres du circuit ont suscité une recherche du talent à l’extérieur du continent nord-américain afin de répondre aux besoins des nouvelles équipes.

Ken Dryden se souvient de l’arrivée des Suédois Borje Salming et Inge Hammarstrom avec les Maple Leafs de Toronto en 1973 et de l’avènement de l’Association mondiale (AMH) venu accentuer cette demande.

Les amateurs, les médias et, surtout, les entraîneurs ont vite constaté à quel point les Européens étaient capables de rivaliser avec les Canadiens et les joueurs de la LNH. Ça s’est produit graduellement dans les années 70, puis ça s’est accéléré par la suite, dit-il.

Au sein du personnel d’entraîneurs, les adjoints gagnaient en importance. Ils provenaient des universités américaines. Ils ont ouvert la porte à des méthodes plus sophistiquées et par le fait même à un nouvel engouement pour les joueurs universitaires.

« L’importance qu’aura eue la série de 1972 a été de démontrer que le hockey pouvait être pratiqué au plus haut niveau de plus d’une manière. »

— Une citation de  Ken Dryden, gardien du Canada dans la Série du siècle

Dans le hockey moderne, plus systémique et plus schématique, il est devenu de plus en plus difficile de distinguer les styles de jeu européen et nord-américain, souligne aussi Ken Dryden, parce que le hockey est devenu universel. À l’aveugle, sans numéro et sans le nom du joueur dans le dos, il faut être bien malin pour identifier un joueur formé en Europe, au Canada ou aux États-Unis.

La vitesse et la mobilité, qui étaient deux forces soviétiques en 1972, sont des qualités de base que recherchent toutes les équipes en 2022. Il y a là un legs évident de la Série du siècle, selon l’ancien gardien.

Le jeu est plus rapide et, pour cette raison, les présences sont plus courtes. Le sport est joué avec les cinq joueurs sur la patinoire. Les défenseurs doivent être d’aussi bons passeurs que les attaquants, fait-il remarquer.

Dans son récent livre qu’il consacre à la série de 1972 (La Série du siècle telle que je l’ai vécue, Éditions de l’Homme), Ken Dryden se dit d’avis que Wayne Gretzky est sans doute le joueur d’ici qui a le mieux appliqué les enseignements des Soviétiques.

À l’inverse, Alexander Ovechkin est pour lui l’exemple parfait de l’intégration du style nord-américain par un joueur né en Russie.

C’est en partie pour cela que les amateurs l’aiment tant, qu’ils soient partisans des Capitals ou pas. Ils aiment la façon dont il joue. Il est dur, robuste et puissant et il adore être comme ça. En fait, les Russes sont forts et robustes, rappelle Dryden.

De tous les joueurs canadiens qu’a dirigés Scotty Bowman, Jacques Lemaire est celui qui, à ses yeux, a le mieux assimilé les enseignements soviétiques.

Jacques Lemaire était bon dans sa zone. Il était ma police d’assurance entre Lafleur et Shutt, dit-il au sujet de l’ancien attaquant du Canadien. Il pouvait marquer 30 buts en une saison sans jamais se montrer égoïste.

Deux joueurs de hockey se serrent la main après un match
Photo: Yvan Cournoyer (à gauche) et Vladimir Petrov (à droite) se serrent la main après le premier match, le 2 septembre 1972  Crédit: La Presse canadienne

Le testament

Selon Georges Larivière, il reste encore beaucoup à faire pour améliorer notre sport national.

On ne peut pas transposer les éléments d’un système intégralement dans l’autre système. On regarde aujourd’hui la formation des entraîneurs, cite-t-il en exemple. Ç’a commencé à l’époque et ç’a continué dans le hockey amateur, chez les jeunes, où tous les entraîneurs doivent être certifiés, ce qui n’est toujours pas le cas chez les professionnels.

On a longtemps évalué notre sport selon les critères du hockey professionnel nord-américain. Avant la Série du siècle, la Ligue nationale était la marque de référence. Au Canada, on se sentait supérieur dans tous les aspects du jeu. Cette prise de conscience provoquée par la série de huit matchs a été la meilleure chose qui pouvait arriver.

Pour l’ancien professeur, un choc est survenu à l’issue du quatrième match de la série à Vancouver. Phil Esposito y était allé d’une sortie devant les caméras de la télévision pour défendre la tenue de l’équipe qui n’avait alors gagné qu’un match sur quatre (1-2-1) en sol canadien.

En ayant été hués par leur public avant de s’envoler pour la Russie, les joueurs et les dirigeants ont compris que leur préparation était inadéquate, tant du point de vue de la forme physique que de la cohésion, explique-t-il.

Au cœur de l’héritage de 1972, le hockey d’ici s’est finalement placé au diapason de ce qui se faisait en URSS et ailleurs en Europe.

Il y a à présent des spécialistes pour l’entraînement, le conditionnement physique, la nutrition, l’équipement. Il y a donc eu une influence acquise, mais il a fallu du temps. On est rendus à l’ère moderne, mais il ne faut pas juger ou condamner ceux qui étaient les entraîneurs à l’époque. Ils travaillaient avec les outils qu’ils avaient et de la manière dont ils avaient appris les choses, souligne Georges Larivière.

« Au final, le système européen ou celui des Russes a eu plus d’influence sur le nôtre que l’inverse. J’ai l’impression que les Russes ont gagné. »

— Une citation de  Georges Larivière, professeur à la retraite

Ils sont venus expérimenter et valider plein de choses. Ils sont venus voir une autre dimension pour tester leurs manières de faire. Ils ont amassé beaucoup de données et de statistiques, et ils ont pu adapter leur système. Tout ça a déteint aussi sur d’autres manières de faire en Europe parmi les nations du hockey.

Ç’a aussi ouvert les yeux du hockey nord-américain. On pensait qu’on avait la recette magique, mais ce n’est pas parce qu’on est né au Canada qu’on est bon au hockey. Ce sont souvent des entreprises externes qui ont favorisé le développement, comme l’amélioration de l’équipement devenu beaucoup plus léger, ajoute-t-il.

Georges Larivière insiste aussi sur le format de la Série du siècle. Pour lui, il faut se féliciter que cela ait permis au hockey canadien de faire un véritable examen de conscience.

Les confrontations entre le Canada et la Russie ont perdu de leur intérêt. À l’époque, c’était du nouveau. Cette série était un mal nécessaire, quelque chose qui devait se produire en dehors des cadres traditionnels des tournois (Jeux olympiques ou Championnat du monde). Un événement, mais pas un seul match… Si cela avait été un seul match, ça n’aurait pas donné de résultat.

On aurait dit qu’on n’était pas préparés ou que l’arbitre n’était pas bon. On aurait trouvé des excuses. Là, nous avions une série de huit matchs. Et cela a permis de faire un bilan. Ma déception est que la Ligue nationale aurait pu réagir beaucoup plus vite dans des actions à prendre par la suite. Mais ce fut une prise de conscience qui a fait tellement de bien au hockey.

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