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Le violon est déposé sur une partition près de l'archet.
Radio-Canada / Simon Rail-Laplante

Un texte de Julie Tremblay Photographies par Louis Pelchat-Labelle, Simon Rail-Laplante et Daniel Thomas

C’est un violon qui a joué dans les grandes salles de concert montréalaises à la fin du 19e siècle, puis qui a été oublié pendant des années dans un vieux hangar, avant d’être exposé dans un musée.

L’instrument appartenait à la fondatrice des Jardins de Métis, Elsie Reford, et après avoir été condamné à des décennies de silence, il est sur le point de se remettre à vibrer.

Mais un violon qui n’a produit aucun son pendant plus d’un siècle peut-il encore servir à jouer de la musique?

Nous avons suivi le travail du luthier qui a eu la délicate tâche de lui donner une nouvelle vie.

Une table d'harmonie de violon avec le crayon du luthier.
Une table d'harmonie de violon avec le crayon du luthier.
Jardins de Métis
Photo: Le luthier examine la table d'harmonie et l'intérieur de l'instrument afin de déterminer les prochaines étapes de son travail.  Crédit: Jardins de Métis

Une opération à cœur ouvert

C’est par une journée de neige et de grands vents que l’on se rend aux Jardins de Métis, aux portes de la Gaspésie, où le luthier Olivier Pérot s’est improvisé un atelier pour amorcer la restauration du violon d’Elsie.

En pénétrant à l’intérieur, on entend le bruit des outils qui frottent le bois. Un air classique emplit la pièce. Le violon d’Elsie est éventré sur la table de travail.

Vue d'en haut d'une table de travail où l'on voit la caisse de résonnance d'un violon ouverte.
Le violon d'Elsie a dû être presque entièrement démonté afin de le réparer.Photo : Radio-Canada / Louis Pelchat-Labelle

Le luthier l’a démonté quelques jours avant notre arrivée. Il est à peaufiner une pièce de bois, un tout petit trapèze de quelques centimètres qui se doit d’être parfait pour épouser sans anicroche l’instrument fragile. Le bois dans lequel il a été taillé a été sélectionné avec soin.

Le choix du bois, il réside dans deux choses : la première, c’est l’espacement des pores, et les fameux cernes qu’on compte quand on veut connaître l'âge d’un arbre, raconte le luthier. Donc, on regarde un peu cet espacement-là versus l’espacement des pores de la table pour faire une concordance parfaite.

L’ajout de cette pièce n’est qu’une des nombreuses interventions que devra effectuer le luthier pour redonner la musique à cet instrument oublié. Dans la tête d’Olivier Pérot, les gestes sont déjà pensés et planifiés.

[Ce violon-là] c’est un grand malade, il sort de 100 années de non-son, de non-vibration. Il va falloir lui redonner ces aptitudes-là et faire en sorte que l’instrument soit en mesure de bien jouer, d’avoir le plus de couleurs possible, dit-il.

Le luthier parle de son travail, l’étincelle dans l'œil, et on comprend que lorsqu’il restaure un instrument, rien n’est laissé au hasard. Il doit être aussi minutieux qu’un chirurgien.

Gros plan sur l'intérieur du violon, près des f, où on voit une tache de vernis.
Gros plan sur l'intérieur du violon, près des f, où on voit une tache de vernis.
Radio-Canada / Daniel Thomas
Photo: En ouvrant le violon, le luthier découvre des indices, comme cette tache de vernis par-dessus un taquet, qui laisse présager que le violon a été reverni après une précédente réparation.  Crédit: Radio-Canada / Daniel Thomas

Un instrument comme un livre d’histoires

C’est l’arrière-petit-fils d’Elsie Reford, Alexander Reford – aujourd’hui directeur des Jardins de Métis – qui a confié le violon de son arrière-grand-mère à Olivier Pérot. Il a découvert l’instrument il y a une trentaine d’années, en fouillant parmi un tas de boîtes remplies d’objets ayant appartenu à ses aïeux, dans le hangar de son père.

« Je l’ai sorti, je l’ai donné à un luthier plutôt industriel à l’époque. Il a réparé l’objet pour qu’on puisse le présenter [au musée] parce qu’il n’avait plus de cordes. Il n’était plus très intéressant. »

— Une citation de  Alexander Reford

Le violon a donc été réparé dans les années 1990, mais personne ne s’est remis à en jouer. Il est resté sous une cloche de verre pendant une quinzaine d’années au musée des Jardins de Métis, comme un objet parmi d’autres ayant appartenu à la fondatrice de ce lieu.

« C’était intrigant, c’était un portail vers la vie de mon arrière-grand-mère. »

— Une citation de  Alexander Reford

En fouillant dans les archives d’Elsie Reford, son arrière-petit-fils a découvert qu’elle jouait de la musique quotidiennement pendant sa jeunesse. Elle a fait partie d’ensembles à cordes et a participé à plusieurs concours de musique. Le réputé musicien Paul Letondal – qui a notamment enseigné au créateur de l’hymne national canadien, Calixa Lavallée – a fait partie de ses professeurs.

La dernière prestation en public d’Elsie remonte à 1894, quand elle a interprété le Messie de Haendel dans une église montréalaise.

Elsie jouait jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, explique Alexander Reford. J’estime que lorsque le violon va rejouer pour la première fois cet été, ça va faire minimum 100 ans qu’il n’a pas joué, peut-être même 110 ans.

Elsie avait très certainement un goût pour la musique. Ce n’était pas juste un apprentissage de son côté, c’était une réelle passion, indique la coordonnatrice du département muséal aux Jardins de Métis, Marjolaine Sylvestre.

La musique, ça lui a donné cette espèce de structure mentale, sa rigueur, ajoute Alexander Reford. Cette rigueur lui a ensuite donné la discipline nécessaire pour fonder les Jardins de Métis, pour lesquels on la connaît aujourd’hui, estime son arrière-petit-fils.

Une femme assise sur un banc entourée de fleurs.
Elsie Reford, vers 1940.Photo : Gracieuseté des Jardins de Métis/Robert W. Reford (collection Les Amis des Jardins de Métis)

Mais le violon qui a fait partie du quotidien d’Elsie Reford pendant ses jeunes années existait bien avant elle. Plusieurs indices laissent présager qu’il a été conçu il y a plus de 300 ans.

Inscription à l'intérieur de la caisse de résonnance du violon.
Les luthiers laissent parfois leur signature à l’intérieur de l’instrument, ce qui permet de mieux connaître son histoire. Photo : Radio-Canada / Daniel Thomas

Un violon dans la même lignée que les Stradivarius

Quand on ouvre un instrument, c’est toujours un moment un peu magique, parce que d’un seul coup, c’est un livre qu’on commence à ouvrir, explique le luthier Olivier Pérot. Dès qu’on voit l’intérieur, d’un seul coup, on voit un petit peu les affres du temps.

« Le métier de luthier, c’est de réparer, mais aussi de comprendre l’instrument, d’où il vient, son histoire. »

— Une citation de  Olivier Pérot

Ainsi, en examinant l’intérieur du violon, le luthier découvre qu’il a été fabriqué par la famille Klotz, une grande lignée de luthiers de Mittenwald, dans le sud de l’Allemagne.

Détail du violon.
Le style des esses (la partie en forme de s qui se trouve de chaque côté des cordes du violon) est typique de l’école du luthier italien Amati, observe Olivier Pérot. Photo : Radio-Canada / Daniel Thomas

C’est l’une des plus grandes écoles allemandes. [À partir du] 17e [siècle], 18e, jusqu’au 19e, Mittenwald a vraiment brillé par la qualité de lutherie qui a été faite, raconte Olivier Pérot.

Les Klotz ont étudié la lutherie auprès de l’Italien Nicolò Amati, nul autre que le maître de Stradivarius, qui a fabriqué les illustres violons dont la qualité est encore célébrée aujourd’hui.

Un archet sur une partition.
Un archet sur une partition.
Radio-Canada / Simon Rail-Laplante
Photo: Bien que l’archet porte la signature de Collin Mezin, il a été fabriqué par Joseph-Arthur Vigneron.   Crédit: Radio-Canada / Simon Rail-Laplante

Le violon… et son archet

Si le violon d’Elsie a été fabriqué en Allemagne, son archet, lui, l’a été en France, par Joseph-Arthur Vigneron, vers la fin du 19e siècle. C’était l’un des grands archetiers de l’école française, nous apprend l’archetier Richard Morency, le fidèle acolyte d’Olivier Pérot, qui vient d’arriver à Grand-Métis.

« C'est un archetier qui a travaillé pour une courte période. On n’en retrouve pas beaucoup sur le marché et encore moins dans un état exceptionnel comme celui-là. »

— Une citation de  Richard Morency
Archet et morceau d'arcanson.
L’archet d’Elsie, qui a été fabriqué en France, ainsi qu’un morceau d’arcanson, de la résine de conifère qui est frottée au crin de l’archet pour l’aider à faire vibrer les cordes du violon. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

L’archet, qui vaut aujourd’hui entre 20 000 $ et 30 000 $, est signé par Collin Mezin, un luthier parisien.

Pendant plusieurs décennies, les archetiers ont travaillé dans l’ombre des luthiers, souligne Richard Morency. Les archets étaient vendus aux luthiers, qui y apposaient leur propre signature.

Même après une centaine d’années sans jouer, l’archet d’Elsie était en très bon état. L'archetier n’a eu qu’à le nettoyer, y remettre une mèche de crin, travailler la cambrure, et le tour était joué.

M. Morency à sa table de travail.
Richard Morency a été musicien et luthier avant de se spécialiser dans la fabrication et l’entretien des archets, il y a une quinzaine d’années. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

L’archet, c’est lui qui va être l’extracteur de son, qui est en contact avec le violon, qui va permettre d’aller chercher le maximum de sonorité, d’expression, dit-il.

« On pourrait avoir un super bon Stradivarius, si on n’a pas un bon archet, on n’arrivera à faire rien de bon avec ça. »

— Une citation de  Richard Morency, archetier

L’archet, déjà, est prêt à jouer… mais il doit encore attendre son violon.

Deux hommes penchés regardent un violon.
Deux hommes penchés regardent un violon.
Radio-Canada / Louis Pelchat-Labelle
Photo: L’archetier Richard Morency (à gauche) et Olivier Pérot (à droite), se demandent si Elsie pourrait avoir acheté son violon et son archet en même temps, lors d’un séjour à Londres.   Crédit: Radio-Canada / Louis Pelchat-Labelle

Réparer, méditer, patienter

On retrouve Olivier Pérot quelques mois plus tard, cette fois à Montréal, dans son atelier, pour les dernières étapes de la restauration du violon.

Il faut notamment refermer le violon, et fixer le manche.

C’est vraiment une étape cruciale pour la sonorité du violon.[...] Ce qui est délicat, ce sont les calculs. Il faut vraiment calculer les bons angles de manière à ce que la pression qui va être exercée sur les cordes de l’instrument soit optimale pour le son, explique Olivier Pérot.

Pendant tout le processus de restauration, le luthier a tenté de respecter l’esprit du travail de son prédécesseur, d’en assurer la continuité.

L’instrument est un objet sonore, mais c’est aussi un objet du temps. Il faut faire en sorte d’allier les deux pour l’amener à bon port et qu’il nous survive. C’est vraiment important.

C’est un processus que j’aime appeler monastique ou méditatif, parce qu’on entre dans l’instrument, explique le luthier. Pour ma part, c’est important que je puisse être dans des circonstances qui vont me permettre d’avoir une concentration parfaite, que je ne serai pas dérangé, que je vais être capable de pouvoir me mettre dans l’esprit de l’instrument et d’y rester.

Détail du manche du violon.

Des heures et des heures de travail, d’ajustements, de questionnements.

Et même si le labeur du luthier achève, il reste encore à vernir l’instrument, à poser les chevilles dans la volute, à installer le chevalet et les cordes, puis à réaliser les derniers ajustements.

On est fébriles à ce moment-là parce qu’on a passé énormément de temps pour la restauration et là, on veut l’entendre sonner, mais il faut passer par ces petites choses là! On est comme sur les nerfs! dit Olivier Pérot, dont l’impatience est palpable.

Alexander Reford a aussi très hâte d’entendre enfin le violon qui a appartenu à son arrière-grand-mère : Je croise les doigts pour que l’instrument soit à la hauteur. [...] L’instrument va prendre une autre vie. Les objets voyagent. L’instrument a passé 15-20 ans dans le musée, c’est le temps qu’il passe ailleurs. Son trajet débute encore.

La voix du violon, la continuité d’Elsie

Puis on y arrive enfin. Des mois après le début de cette aventure, par un magnifique après-midi du mois d’août, un concert est donné en l’honneur d’Elsie, dans les lieux mêmes qu’elle a créés il y a 60 ans et qui sont fréquentés par des dizaines de milliers de personnes chaque année.

Six musiciens sont réunis, dont la violoniste Élise Lavoie, qui a eu quelques semaines pour apprivoiser le violon d’Elsie et en faire jaillir la musique.

Près des musiciens, un bouquet de lys a été déposé, les fleurs préférées d’Elsie.

Portrait d'un homme.
Radio-Canada / Simon Rail-Laplante

La voix brisée par l’émotion, Alexander Reford présente les musiciens et le compositeur Mathieu David Gagnon qui a créé une pièce en l’honneur d’Elsie.

Dans mon œuvre, j’ai essayé de prendre le pari du beau. J’ai lu l’histoire d’Elsie, je m’en suis inspiré, explique-t-il, pressé de quitter la scène et de laisser la place aux musiciens.

Et ainsi, le sextuor à cordes nous raconte en musique les débuts d’Elsie, ses balbutiements tout en trilles, puis glisse vers une mélodie plus romantique, inspirée de la musique qu’on jouait à l’époque où Elsie ne faisait qu’un avec son instrument.

C’est rare qu’on ait des objets qui nous racontent le passé, et c’est ce qu’on a aujourd’hui, souligne le luthier Olivier Pérot, qui revient sur terre après avoir écouté le concert – et aussi toute la répétition – avec déférence et enchantement.

Il pousse un soupir de soulagement : il a réussi son pari.

« On travaille sur un instrument, on idéalise le son qu’on souhaite lui donner, mais tout est subjectif! Donc au moment où on entend le violon pour la première fois, on est dans un état complètement liquéfié! »

— Une citation de  Olivier Pérot

C’est vraiment un privilège de dire qu’un instrument a dormi pendant 100 ans et que tout à coup, il rejoue de la musique dans les lieux où Elsie a vécu. [...] C’est vraiment émouvant comme moment, indique la musicienne Élise Lavoie.

Gros plan sur la violoniste.

Le violon d'Elsie reprend vie

Photo : Radio-Canada / Simon Rail-Laplante

Alexander Reford, lui, n’en revient pas du chemin parcouru depuis la découverte du violon dans le hangar de son père.

De penser maintenant que le violon est jouable, mais aussi jouable à une qualité sonore assez élevée, qu’on puisse l’entendre nous tous, lors de concerts… On participe à quelque chose de magnifique : un instrument qui sort du musée et qui est redonné à la collectivité. Je suis fier de ce parcours. [...] C’est poétique et magique en même temps, souligne-t-il avec émotion.

Cette poésie, les visiteurs des Jardins de Métis pourront un peu la retrouver au fil des étés en réécoutant des extraits de l’œuvre créée en l’honneur d’Elsie par l’entremise de boîtes à musique qui ont été installées au milieu des fleurs.

Une boîte dans un jardin.
Deux boîtes à musique créées par l'artiste Félix Marzell permettent aux visiteurs d'écouter un extrait de la pièce musicale inspirée de la vie d'Elsie qui a été composée par Mathieu-David Gagnon. Il suffit de tourner la manivelle et le tour est joué!Photo : Radio-Canada / Julie Tremblay

L’avenir du violon, lui, n’est pas encore fixé, mais il pourra résonner et vibrer sous d’autres doigts, puisqu’il sera confié ultérieurement à un musicien ou une musicienne de l'Est-du-Québec. L’instrument pourra ainsi continuer à s’épanouir et à porter la mémoire d’Elsie vers d’autres temps.

Ont également pris part à ce projet : François Gagnon (caméraman photographe) et Paul Lavoie (preneur de son)

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