•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Une gardienne de prison marche dans un corridor

Texte - Omayra Issa | Photos - Denis Wong

Ils sont ici parce qu'ils ont commis un crime. Elle, elle est ici par choix. Ils sont souvent plus grands, plus corpulents et plus forts qu'elle, mais personne ne l'intimide. Dans un monde d'hommes, Carol Link, agente correctionnelle, a su tailler sa place et gagner le respect des détenus sous sa gouverne, sans doute parce que sans égard à leurs peines, elle les considère avant tout comme des êtres humains.

Carol travaille au Pénitencier de la Saskatchewan, à Prince Albert, depuis 25 ans. Après avoir travaillé 23 années en sécurité moyenne, elle exerce maintenant sa profession en sécurité minimale, un lieu étonnant où les barreaux et les clôtures n'existent pas.

Qu'ils aient commis un vol à main armée, une agression sexuelle ou un meurtre, les détenus en sécurité minimale font preuve de bonne conduite, et certains sont au seuil de la liberté.

Le temps d'une journée, Carol nous a ouvert les portes de la prison où elle travaille afin de nous permettre de démystifier son quotidien dans cet environnement méconnu.

Image : Jambes de détenus qui font la file
Photo: Ces détenus faisant la file doivent se rapporter cinq fois par jour.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Les dénombrements

11:30. C’est le temps du dénombrement des détenus en sécurité minimale.

OK, on y va!  lance Carol. Nous sommes dans le foyer de l’immeuble de l’administration de la prison.

Elle prend la présence des 130 détenus, dont elle doit connaître l’emplacement. Si l’un d’entre eux manque à l'appel, ce sera assurément la panique. On ira fouiller les maisons , explique-t-elle.

Calmement, les hommes de tous âges se regroupent et font la file. Ils portent pour la plupart des chaussures noires, une paire de jeans et un gilet bleus, ainsi qu’un manteau vert.

Chacun s’identifie et c’est avec un feutre rose que Carole surligne les noms. Elle a un bon mot pour chacun d’entre eux, jusqu’au dernier, qu’elle taquine.

– Comment vas-tu?
– Je vais bien.
Au suivant.
– L’infirmerie t’attend à 13 h.
– Merci.
Au suivant.
– Comment vas-tu?
– Vieux et fatigué.

11 h 37. Vingt détenus manquent à l’appel.
Quelques secondes d’attente. Plusieurs arrivent, le pas pressé.

Elle les recense. Plus que deux détenus sont manquants.

11 h 42. L’avant-dernier se pointe le bout du nez.

11 h 44. Une minute avant la fin du dénombrement, le dernier détenu donne à Carol son nom. Cette dernière le surligne.

Waouh! Les derniers, dit-elle avec enthousiasme.

Et s’il en avait manqué un à 11 h 45? Les autorités auraient attendu une quinzaine de minutes avant de s’alarmer.

En sécurité minimale, les détenus doivent se rapporter ainsi cinq fois par jour.

Carol Link surligne avec un marqueur rose quelque chose sur un papier
Carol Link surligne le nom de chacun des détenus, à mesure que ceux-ci se présentent devant elle. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Si les prisonniers comptent les jours, les mois et les années, Carol, elle, compte ses pas. En une journée de 16 heures de travail, elle en fait 22 000. Elle sillonne les couloirs, ses mains touchent les murs, et son regard est vif.

Contrairement aux détenus en sécurité moyenne et maximale, ceux en sécurité minimale vivent dans des maisons plutôt que dans des cellules.

C’est le temps de leur rendre visite.

Image : Un homme regarde des photos en compagnie d'une gardienne de prison
Photo: Le détenu Antonio Pallares montre des photos de sa famille à Carol Link.   Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Plusieurs vies

Nous entrons chez Antonio Pallares, qui purge une peine de six ans et deux mois pour agressions et attouchements sexuels. Il obtiendra sa libération d’office en juillet 2020.

Carol et lui se connaissent depuis quatre ans, mais c’est la première fois que le détenu lui montre des photos de famille.

– Ça, c’est ma fille.
– Elle est belle. Elle est vraiment belle, Antonio.
– Merci!
– Je suis triste. Tu es ici. Ils sont là-bas.
– Moi aussi.

Le père de quatre enfants se frotte le bras gauche avec véhémence. Il est visiblement mélancolique. Carol le remarque.

– Je n’aime pas ça quand tu es triste. Je n’aime pas ça. Alors, il faut que tu travailles fort pour sortir.
– J’espère aussi.
– Moi aussi.

Antonio Pallares
Antonio Pallares est d’origine colombienne et il a vécu à Drummondville et Gatineau, avant de se rendre à Saskatoon. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Les cheveux noirs, les traits tirés et le dos un peu courbé, Antonio a eu plusieurs vies. Sa première a été en Colombie, son pays natal, où il était sergent dans l’armée.

J’ai vu des choses dans l’armée que j’ai tenté de copier et ce n’était pas la bonne chose à faire. Ce n’était pas bien pour moi  , raconte-t-il. Il y a 14 ans, il a quitté la Colombie pour s’offrir un nouveau départ au Québec.

Il s’est d’abord installé à Drummondville, ensuite à Gatineau. Après quelques années dans la Belle Province, où il a appris le français, il s’est rendu à Saskatoon, en Saskatchewan, en 2014 pour se faire de l’argent.

Il était parmi les 21 000 personnes qui ont alors élu domicile dans cette province des Prairies pour profiter de la croissance économique de l’époque.

Jamais, jamais dans toute ma vie, n’ai-je pensé que j’allais finir ici, mais il y a des choses qui changent le cours d’une vie très facilement , témoigne-t-il.

Un detenu assis dans sa cellule
La chambre d’Antonio Pallares, au Pénitencier de la Saskatchewan. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Dans cette épreuve, Carol demeure une lueur d’espoir pour lui : Elle est toujours là pour moi..

Arrivé au pénitencier sans connaître l’anglais, Antonio s’est senti seul. Tout a changé le jour où un officier lui a indiqué qu’une agente correctionnelle parlait français.

C’est une personne spéciale, dit-il en décrivant Carol.

La foi religieuse aide Antonio à survivre.

Chaque jour, il a le même rituel. Il se réveille à 6 h du matin pour assister au dénombrement. Il va à la chapelle du pénitencier deux fois par jour et à l’église à Prince Albert chaque dimanche. Sa femme lui rend visite. Elle a déménagé à Prince Albert pour être plus proche de lui, après avoir perdu leur maison à Saskatoon.

Je me sens bien. La maison ici, c’est comme ma maison. On mange bien, dit Antonio.

Image : Carol Link dans la chapelle
Photo: Carol Link, dans la chapelle du pénitencier   Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Survie, spiritualité et fierté

La chapelle du pénitencier, où Antonio va se recueillir, est un lieu inclusif pour les détenus de toutes confessions. On y trouve autant des exemplaires de la bible que du coran. De plus, un imam vient sur place tous les vendredis.

L’espace rempli de chaises et de tables rappelle une salle de classe. Une machine à café et un four à micro-ondes dans un coin indiquent que le lieu est aussi propice aux échanges.

Nous croisons deux hommes. Ils lisent la bible. L’un d’entre eux, le commis de chapelle, échange des blagues avec Carol.

C’est facile de sentir qu’on n’appartient plus à la société et qu’on ne peut plus nous accepter, mais je n’ai jamais eu un sentiment négatif de sa part, nous confie-t-il.

C’est un plaisir de te revoir, lance-t-elle.

Après quelques minutes, on repart avec Carol.

On croise un détenu qui nettoie un couloir. Désolée, on salit ton plancher, dit-elle, s'excusant de marcher sur la surface encore mouillée.

Un détenu qui passe le balai
Carol Link gère les dossiers de cinq détenus en particulier, dont celui-ci. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Cet homme figure parmi les cinq prisonniers qui sont sous sa responsabilité. Tous les agents correctionnels gèrent les dossiers de quelques prisonniers en particulier, qu’ils suivent de près.

Elle lui demande comment se déroule son cheminement au sein du programme en 16 étapes. Similaire à Narcotiques Anonymes, ce programme aide les prisonniers à sortir de l’engrenage des dépendances. Sa particularité : il est strictement destiné aux détenus autochtones en sécurité minimale, y incorporant leur culture et leur spiritualité.

Le détenu assure à Carol que sa participation au programme se passe bien. Il compte d’ailleurs en entamer un autre. L’agente lui indique qu’elle ajoutera cette information dans son rapport. Il éclate de rire en guise de réponse.

Carol prépare un rapport sur ses cinq détenus tous les 45 jours.

Il y a visiblement une complicité entre elle et celui-ci.

– Tu as besoin de quelque chose?
– Non.

L’homme porte un chapeau, sur lequel on peut lire Native Pride (Fierté autochtone).

Il fait partie des centaines de détenus autochtones du pénitencier.

Des détenus qui marchent à l'extérieur
Le taux d’incarcération chez les Autochtones est de six à sept fois supérieur à la moyenne nationale, selon un rapport de l’enquêteur correctionnel du Canada. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le nombre d’Autochtones derrière les barreaux dans les établissements fédéraux a atteint de nouveaux sommets cette année. Leur taux d’incarcération est de six à sept fois supérieur à la moyenne nationale, selon ce que précise l’enquêteur correctionnel du Canada dans un rapport publié en janvier dernier.

Bien que les Autochtones représentent 5 % de la population canadienne en général, ce sont plus de 30 % d’entre eux qui purgent une peine de ressort fédéral, toujours selon ledit rapport.

Au Pénitencier de la Saskatchewan, c’est deux fois la moyenne nationale, soit 60 % des détenus, qui sont autochtones. Ils sont 465 sur près de 800 prisonniers.

Ça m’attriste qu’il y ait tant d’Autochtones en prison, affirme Carol.

Cette fois-ci, nous sommes dans le centre spirituel destiné aux prisonniers autochtones, où se trouve le buste d’un bison, animal sacré des nations autochtones des Prairies depuis des millénaires. Des plantes sacrées, dont de la sauge, du tabac et une longue tresse de foin, figurent sur une table.

Comme par devoir de mémoire, on trouve sur un babillard au mur la célèbre photo de Thomas Moore Keesick, l’enfant devenu un des visages emblématiques des pensionnats autochtones, rappelant cette période sombre de l’histoire canadienne. On y voit le petit de 8 ans avant et après avoir été amené dans un pensionnat autochtone.

En 1891, il a été le vingt-deuxième enfant inscrit au pensionnat Regina Indian Industrial School. Il figure parmi les 150 000 enfants autochtones qui ont fréquenté ces établissements dans le contexte d’une politique canadienne d’assimilation du premier ministre John A. MacDonald visant à sortir « l'Indien de l'enfant » pour résoudre le « problème indien », causant ainsi un génocide culturel.

Pour cette raison, je ne peux pas m’empêcher de constater le fort symbolisme de la citation « Apprends ta culture. Vis ta culture », écrite en grands caractères sur un des murs du centre spirituel.

Le pensionnat a eu une courte vie et a fermé en 1910. Le Pénitencier de la Saskatchewan, lui, a ouvert ses portes un an plus tard, en 1911.

L’établissement fédéral centenaire est situé à un kilomètre à l’ouest de la ville de Prince Albert, dans cette province des Prairies qui compte le plus grand nombre d’Autochtones par habitant au pays. Entourée de plusieurs réserves, la ville est appelée Passerelle vers le Nord.

Une gardienne de prison
Carol Link a côtoyé des centaines de détenus autochtones au fil de sa carrière. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

En un quart de siècle de service, Carol a côtoyé des centaines de détenus autochtones, comme le jeune homme que nous rencontrons au moment où il est en plein nettoyage des résidus provenant d’un ancien feu dans la tente à sudation. Des détenus autochtones ont participé plus tôt en semaine à une cérémonie traditionnelle qui consiste à suer autour d’un feu garni de plantes médicinales endogènes aux territoires, notamment de la sauge. Il prépare la prochaine séance, qui aura lieu dans quelques jours.

J’aime travailler avec les Autochtones. J’aime leur sens de l’humour. On se taquine beaucoup, explique-t-elle. Malgré cet humour qu’elle apprécie, il y a derrière ces murs un grand taux de dépendance aux drogues et beaucoup de troubles de santé mentale.

Image : Un homme dans une cuisine
Photo: Michael Wry est derrière les barreaux de différents pénitenciers fédéraux depuis 40 ans.   Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Au-delà de l'institutionnalisation, la famille

Lutter contre les drogues, c’est le combat de Michael Wry. La prison, c’est son monde. L’homme de 66 ans est derrière les barreaux depuis 40 ans et a fréquenté différents pénitenciers fédéraux. Il purge une peine d’une durée indéterminée pour meurtre non qualifié et voies de fait causant des lésions corporelles.

Ancien toxicomane, il est là pour aider les autres. Je lui demande s’il est sobre.

– Oui.
– Depuis quand?
– Quelques années.

Excellente réponse, ajoute Carol avec un rire.

Je suis un conseiller auprès de mes pairs. C’est sûr que je ne peux pas les empêcher de consommer, mais je peux les conscientiser, précise Michael.

Par exemple, les détenus contractent facilement des infections lorsqu’ils se font des tatouages avec des aiguilles improvisées. C’est très fréquent ici. L’ironie, c’est que Michael veut dissuader les autres détenus de se faire tatouer même si ses propres bras sont ornés de tatouages.

C’est toujours comme ça. On regrette nos tatouages quand on devient vieux, lance-t-il avec un éclat de rire.

Il connaît Carol depuis plusieurs années.Elle communique beaucoup et je trouve que c’est bien, affirme Michael. Il apprécie les encouragements de Carol.

Originaire de Terre-Neuve-et-Labrador, Michael est loin des côtes des Maritimes et des siens. Au fil des ans, les liens avec sa famille se sont rompus. Le poids de la solitude, il le connaît très bien.

Tous les membres de ma famille immédiate sont morts. Mes parents, mes frères, mes sœurs... Ils sont tous morts, dit-il.

C’est en partie la raison pour laquelle il apprécie la présence de Carol. Je n’ai pas une superbe santé en ce moment. Elle me demande comment je vais. Elle s’inquiète de mon bien-être, nous confie-t-il.

Michael a récemment repris contact avec ses nièces et ses neveux. Ces derniers l’appellent ou lui écrivent des lettres. La famille, c’est important, dit-il.

Chargement de l’image
La chambre de Michael Wry, au Pénitencier de la Saskatchewan. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

La prison, c’est comme une famille. C’est ce que nous ont dit à la fois Carol et les prisonniers que nous avons pu rencontrer.

C’est le temps de repartir.

Carol est à plusieurs égards une vérificatrice en chef. Des fois à pied dans la prison, des fois en voiture sur le terrain, mais toujours avec un œil aiguisé, elle vérifie tout méthodiquement.

Au volant d’une voiture, elle parcourt le vaste terrain du pénitencier pendant une vingtaine de minutes. Objectif : vérifier que les prisonniers travaillent aux endroits désignés et que le calme règne.

Nous visitons notamment la serre, remplie de différentes plantes tropicales et où un chat a élu domicile. On peut dire que le pénitencier est riche en surprises. Carol nous explique que les prisonniers se rendent à la serre notamment pour canaliser leur énergie et y apprennent à prendre soin des plantes.

Rien à signaler. Carol est soulagée, car ici, tout peut changer en un instant. Une simple altercation peut tout faire dérailler.

Elle repart.

Image : Carol Link est dans son bureau
Photo: Carol Link est devenue agente correctionnelle à 32 ans et elle a dû combattre les préjugés sexistes.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

« Appelle-moi Carol »

« Appelle-moi Carol »

À 32 ans, alors qu’elle était mère au foyer avec un diplôme d’études secondaires et des enfants de 3, 6 et 9 ans à sa charge, Carol a décidé de suivre les pas de son grand frère et de devenir agente correctionnelle au pénitencier.

Être une jeune femme dans une prison pour hommes dans les années 90 l’a obligée à rapidement s’adapter à son nouvel environnement. Au fil des ans, Carol s’est taillé sa place, et sa présence féminine a adouci l’environnement.

Ils m'appellent maman. Je les écoute parler de leurs problèmes, affirme Carol.

La force physique n’est pas tout, remarque Carol. Parler aux prisonniers, gagner leur confiance et les écouter sont de puissants atouts pour assurer la sécurité.

Appelle-moi Carol, c’est son mot d’ordre aux détenus. Elle garde tout de même une distance avec eux et ne parle jamais de sa famille ou de ses enfants.

La gardienne de prison demeure toujours alerte et sur ses gardes, même quand elle est en famille, à la messe du dimanche ou à l’épicerie. La vigilance est son modus operandi. Carol observe tout le monde partout où elle se trouve et repère les sorties de secours dans les lieux publics. Ses nombreuses années passées à surveiller des détenus au travail l’ont poussée à développer un sixième sens.

« Qui ici peut me faire du mal? » est la question qu’elle se pose en tout temps, où qu’elle soit, selon ce que nous confie Carol. Dans une salle, je préfère toujours m'asseoir près du mur.

Image :  Le Pénitencier de la Saskatchewan
Photo:  Le Pénitencier de la Saskatchewan est l’un des cinq centres correctionnels de Prince Albert.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Prince Albert : la ville aux prisons

Le Pénitencier de la Saskatchewan est au cœur de Prince Albert. Son empreinte est indéniable. N’importe qui dans la ville [connaît] quelqu’un dans la prison. Il y a des détenus qui vivent dans la ville après leur libération, raconte Carol.

Prince Albert est une ville de prisons. Le pénitencier figure parmi les cinq centres correctionnels qui abritent des milliers de prisonniers.

Véritable moteur économique dans la ville, le pénitencier est le plus grand employeur de la municipalité de 40 000 résidents. Au total, 700 personnes font carrière derrière ses barreaux pour s’occuper d’environ 772 prisonniers.

Le pénitencier est au cœur de la ville. Ça bénéficie à toute la ville, fait remarquer Carol.

Quand tu dis que tu travailles ici, tout le monde comprend, poursuit-elle.

Image : Le Pénitencier de la Saskatchewan
Photo: L’hiver a recouvert d’un manteau blanc les maisons des détenus en sécurité minimale.   Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

À la recherche du temps qui passe

Carol ne s’en cache pas, le temps passé en prison laisse toutefois des séquelles et cause une certaine usure. L'innocence n’est plus là. Ça te change. Ça change la manière dont on voit les gens, confie-t-elle.

Elle n'oubliera jamais l'émeute meurtrière du 14 décembre 2016. Cette journée-là, trois détenus ont déclenché une bataille au couteau dans l’unité à sécurité moyenne du pénitencier, vers 13 h. Quand les gardiens ont tenté d’y mettre fin, 185 détenus ont refusé de retourner à leurs cellules. Ils ont plutôt érigé des barricades et allumé des feux.

C’était horrible. C’est la fois où j’ai eu le plus peur, dit-elle. Elle nous raconte son expérience, alors que nous sommes dans l’enceinte de l’unité de sécurité moyenne.

Je n’avais pas peur pour ma vie. J’avais peur pour la vie de mes collègues, de perdre le contrôle

Un collègue l’avait appelée pour lui demander de rester immobile dans une section de l’établissement afin qu’elle et les prisonniers sous sa garde soient protégés.

Elle se rappelle de la fumée partout. C’était une zone de guerre Un prisonnier de 43 ans a été tué et plusieurs autres ont été blessés.

Carol rêve maintenant d’une vie à l’extérieur des barreaux. Elle retrouvera bientôt sa liberté. Elle quittera définitivement le pénitencier de Prince Albert lorsqu’elle prendra sa retraite, au cours de la prochaine année.

Je pense que c’est le temps. Je vois la vie dehors. J’aimerais faire d’autres choses que je n’ai pas le temps de faire, note-t-elle.

Sa vie dehors consistera à vivre pleinement ses passions. Grande lectrice, Carol dit qu’elle possède 1000 livres dans sa bibliothèque personnelle. De plus, elle chante dans deux groupes musicaux.

Aujourd’hui, du haut de ses 57 ans, elle a le sentiment du devoir accompli et d’avoir bâti une vie à la mesure de ses espoirs. J’aimerais prendre ma retraite en sachant que j’ai fait une différence, nous confie Carol.

Chargement de l’image
Carol Link quittera le pénitencier avec le sentiment du devoir accompli. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le pénitencier lui a tout donné : une indépendance financière, une identité et une contribution à la vie des autres.

Financièrement, je suis indépendante. Comme femme, c’est vraiment important. J’ai une maison, j’ai une auto et j’ai élevé mes enfants, dit-elle.

Lorsque je lui demande comment elle se sent à l’égard des compliments qu’elle reçoit, ses yeux s’emplissent d’eau et elle n’a qu’une réponse. Je ne fais pas ça pour des [compliments], mais si c’est le résultat de mon travail, je suis heureuse, dit-elle prise d’émotion.

Si à leur sortie de prison, les détenus tenteront d’effacer cette période sombre de leur mémoire, le souvenir de Carol, lui, restera bien vivant. Et lorsqu’une personne leur demandera Comment ça va?, ils penseront à elle et souriront.

Partager la page