•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Extrait du journal intime de Marie-Francis MacEachern.
Radio-Canada / André Perron

Ils ont perdu une fille, une amie, un proche. Ils sont nombreux. Les opioïdes et autres drogues frelatées font des ravages au Québec.

Texte : Simon Coutu Photographies : Patrick André Perron

Le 19 avril dernier, Marie-Francis MacEachern passe une soirée avec un ami à Montréal. Ils prennent de la cocaïne et des Xanax, une benzodiazépine d’ordonnance fréquemment contrefaite.

La jeune femme de 23 ans ne se réveillera jamais de cette fête. Son compagnon l’a retrouvée inanimée dans la salle de bain le lendemain. Il a tenté de la ranimer, sans succès.

On n’a pas encore les résultats de l’autopsie, mais on pense qu’elle a fait une crise de convulsion et son cœur s’est arrêté, dit sa mère, Geneviève Vézina-Lévesque. C’était un gros mélange de drogues.

Extrait du journal de Marie-Francis MacEachern.
Radio-Canada
Photo: Extrait du journal de Marie-Francis MacEachern.   Crédit: Radio-Canada

Dans son journal intime, retrouvé après son décès et dont sa mère me lit un extrait, la jeune femme parlait fréquemment de sa dépendance.

« J'ai mis une aiguille dans mon bras et je t'ai poussée en moi. Tout est devenu noir. Mais pas comme le sommeil. Tout était plus sombre. Héroïne, pourquoi es-tu comme ça? Pourquoi prends-tu la vie d'autant de personnes ? Pourquoi t'ai-je laissé contrôler ma vie? Je me suis haïe pour ça. Mais je ne vais pas te donner plus de pouvoir. »

— Une citation de  Extrait du journal de Marie-Francis MacEachern

Malheureusement, la drogue aura eu raison de Marie-Francis, qui n’en était pas à sa première surdose. Déjà, quatre ans plus tôt, elle avait failli y passer après s’être injecté de l’héroïne. Heureusement, un ami était là pour lui prodiguer les premiers soins. Depuis, elle suivait un traitement de substitution à la méthadone.

On a tout fait pour l'aider, son père et moi, affirme sa mère, la gorge nouée. Elle était malade. Par trois fois, elle a fait des thérapies pour vaincre sa dépendance. Elle voulait s’en sortir et retourner à l’école. Elle rêvait de devenir travailleuse sociale.

La jeune fille en blouson de cuir sourit.
Marie-Francis MacEachern.Photo : Gracieuseté de la famille

Depuis une dizaine d’années, le pays traverse une épidémie de surdoses. C’est pour éviter des morts comme celle de Marie-Francis MacEachern que le gouvernement fédéral a décidé de déjudiciariser la possession simple de drogues en Colombie-Britannique, dès l’an prochain, jusqu’en 2026.

Cette décision démontre qu’Ottawa reconnaît maintenant que la dépendance aux drogues n’est pas une question criminelle, mais bien de santé publique.

Elle lit sur un banc de parc.
Radio-Canada / André Perron
Photo: Geneviève Vézina-Lévesque, mère de la jeune Marie-Francis MacEachern décédée à 23 ans d'une surdose.  Crédit: Radio-Canada / André Perron

« On a toujours accueilli Marie-Francis malgré sa dépendance. On a compris que c’était une maladie, que ce n’était pas de sa faute, comme le cancer. Aimez vos enfants. N’arrêtez jamais d’espérer qu’ils s’en sortent. »

— Une citation de  Geneviève Vézina-Lévesque

Au Canada, près de 27 000 personnes sont mortes d’une intoxication apparemment liée aux opioïdes entre janvier 2016 et septembre 2021. Plus de 9000 décès ont eu lieu en Colombie-Britannique.

De 2019 à 2020, les décès ont doublé pour atteindre plus de 6000 par année, soit 17 personnes qui perdent la vie chaque jour.

Le 9 juin, la directrice régionale de la santé publique de Montréal, Mylène Drouin, a elle aussi demandé au gouvernement fédéral de décriminaliser la possession simple de drogues sur son territoire.

Si le Québec a autrefois été relativement épargné par ce fléau, la province est aujourd’hui rattrapée par de sinistres statistiques, notamment en raison de la pandémie de COVID-19. Au cours des deux dernières années, environ 1000 personnes y sont mortes de surdose.

Les intervenant tentent de maintenir sa respiration.
Une victime de surdose reçoit les premiers soins.Photo : Radio-Canada

Briser les tabous pour sortir de l'isolement

Alexandra me donne rendez-vous dans la maison de chambre de Saint-Jérôme où elle habite depuis quelques mois. Intervenante en toxicomanie pour l’organisme Le Dispensaire, elle consomme des opioïdes depuis plus de 25 ans.

Il y en a qui vont s’acheter une bouteille de vin avec leurs amis, dit la femme frêle à la poitrine tatouée. Moi, mon plaisir, c’est de faire un peu d’héro.

Elle a d’ailleurs accepté de s’injecter une dose devant moi, pour abattre, dit-elle, le tabou qui entoure la consommation d’opioïdes. La crise des surdoses, c’est notamment à cause de la stigmatisation, dénonce-t-elle. Les gens se cachent. Si on pouvait en parler, il y aurait beaucoup moins de personnes qui consommeraient seules.

Avant d’entamer son rituel, elle m’offre une courte formation sur la naloxone, l’antidote aux dépressions respiratoires causées par les surdoses d'opioïde. Au cas où ça tournerait mal. Alexandra sort ensuite un petit sachet de son sac à main contenant une roche mauve. On dirait un bonbon. Je suis pas mal certaine qu’il y a du fentanyl là-dedans, avance-t-elle.

Les deux sont penchés pour bien lire ce qu'affiche l'appareil.
Le journaliste Simon Coutu regarde Alexandra évaluer s'il y a du fentanyl dans sa dose à l'aide d'un petit dispositif.Photo : Radio-Canada / André Perron

Pour en avoir le cœur net, elle teste une infime quantité à l’aide d’une bandelette qui réagit à la présence de l’opioïde. Le dispositif ressemble à un test rapide pour la COVID-19. Après quelques secondes d'attente, le résultat est sans équivoque : Du fentanyl, définitivement , dit-elle.

Elle décide de le consommer quand même, en faisant attention au dosage. Et de toute manière, on ne trouve quasiment plus d’héroïne qui n’est pas contaminée au fentanyl au Québec depuis deux ans.  Elle est consciente des risques. Je me tiens fin prêt à intervenir avec mes fioles de naloxone, si ça tournait mal. Elle a d’ailleurs fait deux surdoses qui l’ont amenée à l’hôpital au cours des dernières années.

Alexandra entame son rituel de consommation. Elle chauffe sa drogue dans une cuillère afin de la liquéfier pour ensuite l’aspirer à l’aide de la seringue. Elle enroule un garrot autour de son bras pour faire ressortir ses veines et s’injecte le puissant opioïde.

L’entrevue est maintenant terminée. Et, heureusement, je n’aurai pas eu à mettre en application mes nouvelles connaissances en matière de réanimation.

Une flamme est appliqué sous le mélange contenu dans le petit bol métallique.
Alexandra se prépare une dose. Photo : Radio-Canada

Distinguer le vrai du faux pour freiner les surdoses

Après un an d’attente, le Dispensaire, l’organisme communautaire de Saint-Jérôme pour lequel Alexandra travaille, vient d’obtenir une exemption du gouvernement fédéral pour pouvoir manipuler des drogues afin d'en faire l’analyse.

Cactus Montréal, un organisme qui intervient auprès des personnes utilisatrices de drogue, offre le même service baptisé Checkpoint depuis près d’un an. Son directeur général, Jean-François Mary, est persuadé que cette initiative a permis de sauver des vies.

Récemment, on a identifié de l’héroïne qui contenait de l’étonitazène, un opioïde très puissant qu’on ne peut pas détecter avec des bandelettes, dit-il. Les gens devaient couper la dose normale en 20 pour ne pas faire de surdose. C’est sûr qu’on a évité des décès avec ça.

Cactus rejoint annuellement plus de 70 000 personnes au centre-ville de Montréal, notamment grâce à son service d’injection supervisée. Savoir ce qui circule dans la rue, quasiment en temps réel, est un outil inestimable pour les intervenants de l’organisme communautaire.

Il est assis avec son sac, des haillons.
Un toxicomane dans la rue, devant une entrée de métro.Photo : Radio-Canada / André Perron

Entre le 1er  juillet 2021 et le 31 mars 2022, plus de 320 personnes se sont prêtées à l'exercice de faire analyser leurs drogues. Selon M. Mary, l’initiative permet aussi de rassurer les consommateurs. La plupart du temps, ils reçoivent exactement la substance pour laquelle ils ont payé. Par exemple, sur les quelque 140 échantillons de cocaïnes testés, moins de 3 % contenaient du fentanyl.

La plus grande surprise qu’on a eue depuis le début du programme, c’est la bonne qualité générale des substances. La cocaïne presque pure, ce n'est pas rare à Montréal. C’est plutôt la cocaïne de mauvaise qualité qui est l'exception.

Par contre, le fléau des comprimés médicaux contrefaits, comme celui consommé par Marie-Francis MacEachern, se confirme à la lumière des résultats de cette première année d'analyse. C’est du grand n’importe quoi et les dosages sont aléatoires, dénonce le directeur de Cactus Montréal. Et ils sont tellement bien faits qu’on n’avait plus la capacité de différencier visuellement un vrai d’un faux. Avec l’analyse de substance, on est capables de le faire.

Jean-François Mary, directeur général de Cactus Montréal

Les ravages de l'épidémie de surdoses

Photo : Radio-Canada / André Perron

Décriminalisation ou légalisation

Si l’analyse de substance et les services d'injection supervisés sont d’excellents outils pour combattre la crise des opioïdes, ils ne sont qu’un pansement sur une hémorragie qui n’est pas près de s’arrêter, observe Jean-François Mary.

Ça n’arrêtera pas! lance-t-il. Est-ce qu’on a moins d’anxiété par rapport à l’avenir? Au contraire. C’est sûr qu’on peut sauver des vies, mais on est en train de vider un océan avec une petite cuillère.

Au Québec, certains médecins prescrivent de l’hydromorphone à leurs patients aux prises avec des dépendances. Depuis 2020, le gouvernement fédéral a accordé du financement à une vingtaine de projets pilotes qui offrent un approvisionnement sécuritaire en drogue. Des initiatives semblables ont fait leurs preuves aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Le Canada a aussi connu son projet pilote nommé NAOMI (Initiative nord-américaine pour les médicaments opiacés) à Vancouver et à Montréal, entre 2005 et 2008, avant d’être aboli par le gouvernement conservateur.

Mais Jean-François Mary va plus loin. Il demande la fin de la prohibition : Les gens veulent des drogues de qualité à un prix non prohibitionniste. Combien de mères ont perdu leurs enfants parce qu’elles consommaient des substances, même si elles étaient capables de s'en occuper ?

Elle affiche un air lointain, perdue dans ses pensées.
Radio-Canada / André Perron
Photo:  Geneviève Vézina-Lévesque, la mère de la jeune Marie-Francis MacEachern décédée d'une surdose à l'âge de 23 ans.  Crédit: Radio-Canada / André Perron

Des mères comme Geneviève Vézina Lévesque, qui fait aujourd’hui le deuil de sa fille Marie-Francis.

Je pense que je ne réalise pas non plus à 100 % qu’elle est partie, dit-elle, des sanglots dans la voix. Mais je me sens en paix de savoir que finalement, elle est libre de cette dépendance.

Partager la page