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Malnutrition infantile : un drame silencieux se joue en Afghanistan

Envoyée spéciale

Malnutrition infantile : un drame silencieux se joue en Afghanistan

Texte et photos : Marie-Eve Bédard

Publié le 15 juin 2022

Ils arrivent ici aux portes de la mort. Comme Safa. On ne voit plus que ses yeux sombres et surdimensionnés, soulignés au khôl, dans son visage émacié par la faim. Elle a la peau flasque et ridée. Ses côtes sont protubérantes et son abdomen, tendu. Cet être décharné n’a que six mois. Son état s’aggrave depuis trois mois, dit sa grand-mère, soit depuis que sa mère est morte.

L’unité de malnutrition de l’Hôpital Mirwais à Kandahar compte 32 lits pour les plus petits et les plus émaciés de ses patients. Mais le nombre d’admissions explose. Alors il faut bien composer avec la situation, indique Mohammad Sadiq, le chef des soins pédiatriques.

Une femme donne à manger à un bébé grâce à une seringue et un tube qui passe par le nez.
On estime que 97 % des Afghans vivent aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté et ne mangent pas à leur faim. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

« Vous voyez que, dans chaque lit, nous avons deux patients. C’est terrible. Mais que peut-on faire? Nous n’avons pas le choix. »

En fait, dans plusieurs des lits, ce sont souvent trois petits patients qui oscillent entre les pleurs et la difficulté à respirer.

Le docteur discute avec une patiente, photographiée de dos.
Le docteur Mohammad Sadiq est le chef des soins pédiatriques à l'Hôpital Mirwais, de Kandahar, en Afghanistan. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les jumeaux Hazeat Musa et Hazrat Esaa bataillent pour survivre depuis trois semaines ici.

Nous n’avons rien à manger à la maison, nous sommes pauvres. Mon mari ne sort plus travailler, explique leur mère, Zarghona.

Elle pense avoir autour de 45 ans. Elle a déjà perdu neuf enfants dans le passé. De quoi sont-ils morts? Elle n’est pas certaine. Ce qu’elle sait, c’est que les quatre enfants toujours en vie qu’elle a laissés derrière pour venir ici depuis son village de Spin Boldak ne vont pas beaucoup mieux.

Une mère prend dans ses mains un de ses enfants.
Zarghona est la mère des jumeaux Hazeat Musa et Hazrat Esaa, qui sont traités depuis trois semaines à l'Hôpital Mirwais, de Kandahar. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les enfants sont malades, mais on n’a pas les moyens de les soigner, soupire-t-elle.

Des jumeaux qui souffrent de malnutrition sont couchés sur un lit.
Les jumeaux Hazeat Musa et Hazrat Esaa sont à l'Hôpital Mirwais, de Kandahar, depuis trois semaines. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

L’UNICEF dit qu'il s'agit d’une urgence silencieuse. Les problèmes de malnutrition ne sont pas nouveaux en Afghanistan. Mais les derniers chiffres sont alarmants, souligne l’organisme.

D’août à décembre 2021, une période qui a débuté avec le retour au pouvoir des talibans, le nombre d’enfants admis dans les hôpitaux afghans a doublé, passant de 2407 à 4214.

Le taux de dépérissement, cet état de malnutrition aiguë qui réduit les poupons de l’Hôpital Mirwais à la peau et aux os, s’élève à près de 10 %.

Une mère prend son enfant dans ses mains.
Selon le docteur Mohammad Sadiq, l'ignorance est un facteur aggravant de la malnutrition. « Les mères ne savent pas qu’en donnant des pois ou des fèves à leurs enfants, elles leur offriraient les protéines qui leur sont essentielles. » Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La pauvreté est une des grandes responsables de cette situation. On estime que 97 % des Afghans vivent aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté et ne mangent pas à leur faim.

Mais selon le directeur des soins pédiatriques de l’Hôpital Mirwais, l’ignorance est un facteur aggravant pernicieux.

« L’analphabétisme est trop élevé ici. Les mères ne savent pas qu’en donnant des pois ou des fèves à leurs enfants, elles leur offriraient les protéines qui leur sont essentielles. »

— Une citation de   Docteur Mohammad Sadiq, chef des soins pédiatriques à l’Hôpital Mirwais, à Kandahar

Le docteur Sadiq travaille dans le département de pédiatrie depuis 17 ans. C’est un des rares centres de soins encore opérationnels depuis que le gouvernement d’Achraf Ghani s’est effondré. Ailleurs, le taux d’absentéisme du personnel de santé ne fait qu’augmenter avec les besoins. Les gens ne sont plus payés. C’est difficile de faire un suivi adéquat. Tous les salaires des employés du plus grand hôpital de Kandahar sont payés par la Croix-Rouge internationale.

Le docteur discute avec une femme.
Le docteur Mohammad Sadiq, qui travaille à l'Hôpital Mirwais, de Kandahar, est assiégé de demande d’aide financière et alimentaire par les mères et les grands-mères qui accompagnent les patients. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

L’homme qui se prépare à la retraite est assiégé de demandes d’aide financière et alimentaire par les mères et les grands-mères qui accompagnent les patients.

On peine à croire que la petite Sayera a quatre ans. C’est pourtant ce qu’indique son dossier. C’est sa grand-mère qui l’a amenée pour être soignée. À la maison, sa mère s’occupe d’un autre enfant. Elle n’a que 12 ans, dit la grand-mère.

Une femme s'occupe d'un enfant couché au sol.
Selon l'ONU, plus d'un million d'enfants afghans pourraient souffrir cette année de malnutrition sévère. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Cette année, plus d’un million d’enfants afghans pourraient souffrir de malnutrition sévère, prévient l’ONU. Une situation catastrophique qui est aggravée par une sécheresse d’une ampleur que l’Afghanistan n’a pas connue depuis près de trois décennies.

Zergaï pose devant un arbre fruitier, l'air inquiet.
« Quand il n’y avait pas la sécheresse et que la météo était bonne, un arbre donnait 40 kilos de grenades. Mais cette année, nous croyons que ce sera plutôt 10, 12 kilos au plus pour chaque arbre », explique Zergaï. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Au milieu de ses grenadiers, Zergaï se dit très inquiet. Le professeur à la retraite et agriculteur voit bien que ses arbres ne seront pas généreux cette année.

Quand il n’y avait pas la sécheresse et que la météo était bonne, un arbre donnait 40 kilos de grenades. Mais cette année, nous croyons que ce sera plutôt 10, 12 kilos au plus pour chaque arbre.

Zergaï craint de perdre 70 % de ses revenus cette année, au moment où l’inflation fait son œuvre. Que ce soit la farine, l’huile et l’essence dont il a besoin pour faire fonctionner sa pompe afin d’irriguer ses champs, tout augmente au marché. Déjà, il s’est endetté pour payer le salaire de son employé.

Zergaï, l'air inquiet, regarde à l'horizon.
Zergaï craint de perdre 70 % de ses revenus cette année. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

« Nous aurons assurément du mal à survivre pour l’année qui vient. Et nous craignons que les prix de tous les produits essentiels grimpent encore. »

— Une citation de   Zergaï, producteur agricole
Un homme marche sur sa terre avec une pelle.
Nematullah craint de perdre tout son travail et celui de ses ancêtres. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Dans le jardin voisin, Nematullah craint des conséquences à beaucoup plus long terme. La terre familiale et tout le travail de ses ancêtres avant lui pourraient être anéantis.

Un homme assis regarde au loin.
Le père de Nematullah est assis au sol, le dos appuyé contre un bloc de béton. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Il faut 100 ans de dur travail pour avoir un jardin qui donne de bons fruits. Mes ancêtres ont travaillé très fort pour planter ces arbres et prendre soin de cette terre.

Des canaux d'irrigation.
Les canaux d'irrigation de Nematullah sont complètement à sec depuis des mois. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Ses canaux d’irrigation sont complètement à sec depuis des mois. Il lui reste un peu moins de deux semaines pour sauver ses arbres qui commencent à dessécher croit-il.

Un homme vérifie le niveau de son puits.
Le puits de Nematullah est à sec. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Il faut 10 jours pour que l’eau du barrage arrive ici quand il est ouvert. Mais si le barrage n’a pas assez d’eau, nous aurons beaucoup de problèmes. Nous n’avons pas les moyens de creuser des puits pour empêcher les arbres de dépérir.

Un barrage presque totalement asséché.
Environ 20 000 hectares de la province de Kandahar, en Afghanistan, dépendent du barrage Dahla, construit dans les années 1950. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Quelque 20 000 hectares dans la province de Kandahar dépendent du barrage de Dahla pour être irrigués. Mais le barrage construit dans les années 1950 se fait vieux.

En 2008, le Canada a débloqué 50 millions de dollars pour moderniser le canal principal du barrage et 60 canaux secondaires. Le projet, controversé à l’époque, devait être une vitrine de la présence du Canada à Kandahar. Abandonné en 2012 après des efforts mitigés, il n’est plus que le souvenir d’une promesse non tenue pour les agriculteurs ici.

Un réservoir d'eau rempli.
En 2008, le Canada a débloqué 50 millions de dollars pour moderniser le canal principal du barrage Dahla. Toutefois, ce projet a été abandonné en 2012. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Zergaï se souvient très bien de la présence des soldats canadiens ici. Il aimerait bien les voir revenir pour enfin élargir la capacité du barrage.

Les Canadiens ont promis de le construire, mais ils ne l’ont pas fait. Et nous savons que le gouvernement précédent était corrompu. Et après, les Américains. Mais personne n’a travaillé.

Chez Nematullah, les fruits menacent de tomber avant même la maturité. Il dit tout voir en noir, ou presque.

Un homme tient un petit fruit dans ses mains.
Chez Nematullah, les fruits menacent de tomber avant même la maturité. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard
Nematullah répond aux questions de la correspondante et envoyée spéciale Marie-Eve Bédard.
« Nous avons peur de perdre notre jardin, mais nous n’avons pas peur de manquer de nourriture », confie Nematullah. Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Nous avons peur de perdre notre jardin, mais nous n’avons pas peur de manquer de nourriture. Allah a promis de donner à manger à l’humanité.

À l’Hôpital de Mirwais, il semble pourtant tout aussi impuissant que les mères désemparées à calmer les cris de douleur incessants des plus vulnérables parmi les Afghans.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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