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Image : Des policiers sur le trottoir d'une rue commerciale d'un village de montagne, l'hiver.

Chère montagne, au moment d'écrire à l'envers de la carte postale sur laquelle tu resplendis, ces personnes qui t'ont choisie raconteraient aussi parfois des récits moins bucoliques que les paysages que tu leur offres. Leurs témoignages lèvent le voile sur ton autre versant.

Un texte de Nafi Alibert

Son premier hiver dédié à la glisse à l'extérieur du Québec, Joël Falardeau l'a passé à Whistler, en Colombie-Britannique. Il avait 19 ans. C'était le chemin de Compostelle. On voyait tous ces films, et dans notre imaginaire de Québécois, tout le monde devait passer par l'Ouest canadien pour se définir comme snowboarder, se remémore-t-il.

Ce pèlerinage initiatique a fini par l'amener par pur hasard à Golden, en 2013. Je suis débarqué ici d'un autobus Greyhound, à deux heures du matin, avec 200 $ dans les poches. Je n'avais rien du tout, lâche-t-il dans un éclat de rire.

Au fil des ans, Joël a concrétisé par petits morceaux son rêve ouest-canadien. Associé à celui qui l'a recruté la première année comme barista, il est aujourd'hui partenaire d'affaires au café de la station de ski Kicking Horse. En plus de passer ses journées face à face avec la montagne, Joël a trouvé l'amour à Golden et passé la bague au doigt de sa Daphnée cet été.

Un jeune couple composé d'un homme et une femme dans la jeune trentaine posent devant des étagères avec des sacs de café et des bouteilles de vin.
En couple depuis 6 ans, Joël Falardeau et Daphnée St-Pierre détiennent 25 % du Double Black Café à la station de ski Kicking Horse.Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

Trop beau pour être vrai? Non, répond Joël, mais il ne faut pas s'imaginer que c'est un monde parfait, il y a évidemment une réalité qui est difficile et qui demande certains sacrifices, nuance-t-il.

Tout n'est pas rose non plus.

Joël Falardeau, résident de Golden, en Colombie-Britannique

Cet aveu, les montagnes le répètent, comme un écho parasite qui résonne dans toutes les petites villes que nous avons traversées, de Jasper à Fernie.

À mi-chemin entre les deux municipalités, dans son atelier à Banff, l'artiste peintre Michael Corner étale sur sa palette une couleur inattendue pour dépeindre l'atmosphère qu'il respire pourtant depuis deux décennies.

Un jeune homme dans un atelier rempli de matériel d'artiste.
Michael Corner expose ses toiles dans des galeries d'art de Canmore et Calgary.Photo : Radio-Canada / Marylene Têtu


Ici, on vit dans un étrange nuage gris, décrit-il, au sens propre comme au figuré, avec cette amertume qui s'est sournoisement installée en lui après 22 ans passés dans cette ville des Rocheuses.

Je n'arrive pas à vraiment peindre les montagnes; je suis incapable de capturer ce qu'elles provoquent en chacun de nous. [...] J'essaie encore de comprendre exactement ce que c'est, que de vivre dans leur ombre, exprime-t-il.

Des passants sur un trottoir d'une avenue commerciale, avec des montagnes en arrière-plan.
Image : Des passants sur un trottoir d'une avenue commerciale, avec des montagnes en arrière-plan.
Photo: L'avenue principale de Banff est très achalandée en tout temps de l'année avec l'afflux de touristes dans la région.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Contraste

Du haut de ses 27 ans, Kelsey Adam parvient, grâce à son expérience, à mettre des mots sur la face plus sombre de ces petites villes jouxtant les stations de ski.

Fière citoyenne de Revelstoke, elle tient à rappeler qu'avant d'être prise d'assaut par des touristes en habits de ski multicolores, sa ville en était une petite industrielle qui s'est construite autour du chemin de fer et de la foresterie.

Oui, aujourd'hui, il y a la belle station de Revelstoke avec sa neige étincelante, sa magnifique poudreuse... Tout le monde boit un verre en ville après le ski et tout est parfait à Revelstoke, chantonne-t-elle. Mais le noyau dur de la communauté, nous, les locaux, nous vivons encore avec des problèmes bien réels.

Kelsey Adam dans un salon assise par terre à côté d'une meuble sur lequel est déposé un tourne-disque. Des photos sont accrochées au mur derrière elle.
Kelsey Adam a attendu le printemps pour revenir à Revelstoke l'an dernier. Elle craignait trop de tomber de nouveau dans l'alcool si elle y retournait en hiver.Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Kelsey raconte son adolescence, entre ennui et isolement, dans ce qu'elle voyait comme un trou minable d'où on ne pouvait que partir ou mourir. Les montagnes, omniprésentes, ne sont devenues pour elle que des murs de roche infranchissables qui emprisonnent sa ville.

Dans ce genre d'endroit, on se divertit souvent en buvant, ou en se droguant pour s'évader.

Kelsey Adam

Elle avait 15 ans quand la station de ski a ouvert et que des jeunes PVTistes australiens, néo-zélandais, français ou encore québécois sont accourus y travailler dans l'idée de profiter des montagnes.

Une affiche indique en écriture, blanche sur fond noir, en anglais Gone Riding.
Une affiche dans un bar de Revelstoke indique que l'établissement ferme quand il y a trop de neige. Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

La majorité de ces transients, comme ils se font appeler, y restent de six mois à deux ans.

Ils ont amené avec eux une mentalité de Peter Pan, se plaît à dire Kelsey. Ils aiment faire la fête et n'ont pas à se soucier des responsabilités de la vie d'adultes.

Une jeune femme dans la fin vingtaine tient une tasse dans ses mains et elle est assise à une table le regard vers sa tasse.
Kelsey Adam a pu observer les changements qui se sont opérés après la création de la station de ski de Revelstoke. Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Tandis que ces oiseaux migrateurs reprenaient cycliquement la route vers une autre vie, Kesley faisait du surplace à Revelstoke. Quand les portes des bars fermaient, ses amis éphémères ne la voyaient pas pleurer. Dans l'ombre, personne ne la voyait sombrer dans l'alcoolisme et la toxicomanie.

Sobre depuis un an, après un exil salvateur et une cure de désintoxication, il était « hors de question » qu'elle revienne à Revelstoke en plein hiver, un temps de l'année qu'elle associe désormais à une saison de débauche nocturne, qui peut être bon enfant et appréciable certes, mais sur laquelle elle a choisi de tirer un trait.

Trois jeunes hommes dont deux avec des guitares et un au clavier font un concert de musique dans un bar sombre.
La soirée « open mic » attire de nombreux musiciens québécois au Bruno’s, à Banff. Ce bar attire une clientèle éclectique. Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

À Banff, Michael Corner a aussi fait le choix de se tenir à l'écart de ces foules, qu'il observe de plus en plus loin.

C'est forever 21 [21 ans éternellement] dans les rues, lâche celui qui ne se reconnaît plus parmi ces jeunes dans la vingtaine attirés pas les sensations fortes que leur réserve cette ville au cœur du premier parc national établi au Canada.

La photo montre une dizaine de jambes avec des chaussures et des bottes aux pieds de gens qui sont debout sur un trottoir en hiver.
Il y a des soirées thématiques tous les soirs de la semaine dans les divers pubs et bars de la ville de Banff. Ce qui attire de nombreux touristes qui arrivent en autobus voyageurs de Calgary, entre autre. Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

Avant entouré de sa bande de compagnons de planche, Michael Corner se sent aujourd'hui seul. Flirtant avec la dépression saisonnière, plus il se sent seul, plus il s’enferme dans sa bulle.

Il n’a d’ailleurs pas mis les pieds sur la principale artère commerciale de la ville depuis 10 ans. Avec ses allures de « centre d'achat bizarre », l’avenue Banff, qui traverse la ville, a été complètement dénaturée à ses yeux.

Une rue commerciale avec des boutiques dont une affiche indiquant Wild Bills et plusieurs passants qui marchent devant.
Le taureau mécanique du bar saloon au Wild Bill's sur l'Avenue Banff attire les touristes et les habitués. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay


Les autorités locales disent entendre régulièrement des témoignages teintés d'amertume de la part de certains résidents, qui se sentent envahis. Mais [ces gens] oublient souvent que Banff est, et a toujours été, une ville de service dont la vocation est d'accueillir les touristes qui visitent le parc national, rappelle la directrice des services communautaires à la Ville de Banff, Alisson Garrets.

L'écriteau de bienvenue à l'entrée de la ville de Jasper.
Image : L'écriteau de bienvenue à l'entrée de la ville de Jasper.
Photo: Le slogan de la Ville de Jasper : Formidable, naturellement.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Coûte que coûte

« Privilège. » C'est un très beau terme choisi par Jean-François Bussières pour parler de la chance qu'il a de vivre et d'exploiter un commerce à Jasper.

En même temps, on est un peu pris au piège [...] avec le fait qu'on soit une municipalité au cœur d'un parc national, ajoute le propriétaire de Pure Outdoors, un magasin de location d'équipements sportifs.

Scellées dans l'espace, les limites des villes de Jasper et de Banff ne peuvent s'étendre au-delà de leurs frontières actuelles.

C'est normal, parce que le mandat vient de Parcs Canada, et c'est la conservation [qui est primordiale], reconnaît Jean-François Bussières. On est pris entre l'arbre et l'écorce dû à la popularité de [ces] destinations.

Un homme dans la cinquantaine souriant pose à l'extérieur devant quelques arbres et une montagne au loin.
Le manque de logements est un problème de plus en plus préoccupant, à Jasper, selon Jean-François Bussières. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Avec les millions de visiteurs qui affluent chaque année en plus grand nombre dans les deux municipalités, les employeurs ont besoin de plus d'employés [pour faire] vivre le cœur de l'endroit, poursuit-il.

Mais où les héberger? Les logements sont surchargés, indique Jean-François Bussières, et il y a très peu de places additionnelles qui [peuvent] être créées.

Personne ne peut résider à Banff ou à Jasper sans y travailler. Les seuls retraités qui y vivent sont ceux qui ont été actifs pendant des années dans la communauté. Malgré ces mesures, le taux d’inoccupation dans les deux villes oscille entre 0 et 1 %.

Pour ne pas décourager davantage les employés qu’il a déjà du mal à recruter, le propriétaire du restaurant Fiddle River, Patrice Fortin, a investi dans une maison qu'il a transformée en staff accom, diminutif communément utilisé pour décrire ces logements mis à disposition des travailleurs par leurs employeurs.

C'est dans un logement similaire qu'habite Maxime Perreault à Banff. On est dix dans une maison avec cinq chambres. Ça coûte 5000 $ en tout et pour tout, par mois, explique ce guide touristique passionné de 23 ans qui conduit des attelages de chevaux. 500 $ [pour chacune des chambres], c'est un des prix les plus bas à Banff, où on peut facilement s'attendre à payer le double.

Un jeune homme dans la vingtaine avec une barbe et une casquette avec un image de cheval pose tout sourire devant une clôture et une montagne en arrière-plan.
Dans la jeune vingtaine, Maxime Perreault dit que ça ne lui dérange pas trop que certains de ses locataires rentrent dans leur résidence partagée à toute heure de la nuit. Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

Dans cette toute petite ville de moins de cinq kilomètres carrés, les travailleurs n'ont d'autres choix que de s'entasser. Les plus chanceux peuvent le faire dans des maisons, comme Maxime. D'autres, comme Charles, ont vite déchanté en découvrant un tout autre type de staff accom.

De l'extérieur, ces bâtiments se confondent à première vue aux façades des hôtels. À l'intérieur, ce sont des chambres cordées les unes à côté des autres, un peu comme dans un hôpital… Dans les couleurs, dans l'ambiance aussi, tout est brun-beige, s'est laissé surprendre ce serveur québécois.

Une pièce qui contient un lit superposé, des vêtements qui traînent et une table.
De nombreux jeunes qui travaillent à Banff se logent dans ce qui est surnommé des staff accom, un diminutif pour les hôtels de chambres destinés aux employés. Photo : Courtoisie Charles L.

Charles décrit ce qui l'a choqué lorsqu'il a découvert les petites chambres en colocation des staff accom :

À 10 $ la nuit soustraits de son salaire, Charles préfère s'endormir sur un lit superposé qu'il partage dans une petite chambre avec un inconnu plutôt que de se retrouver à débourser le tiers de ses revenus dans son loyer, comme près d'un habitant de Banff sur trois.

Charles dispose alors d'une cuisine et d'un salon, partagés avec 60 autres personnes. Des inspecteurs y passent toutes les semaines vérifier que chacun remplit ses tâches ménagères. Si ce n'est pas fait, tu as un avis écrit et des frais sont ajoutés à ton loyer, prévient-il.

C'est l'exemple parfait d'esclavage moderne: tu travailles, tu habites, tu manges au même endroit, tout est lié à la même compagnie.

Charles, serveur à Banff

Charles relate les mésaventures d'un ami provenant de l’étranger et venu travailler à Banff. En raison d'une faute professionnelle, ce dernier a perdu son emploi, et par conséquent son logement :

Au bout de trois longs mois, la trop grande promiscuité couplée à un sentiment de manque de liberté pousse Charles à partir pour une maison qui fait office de staff accom l'été, mais que les propriétaires louent en chambres individuelles l'hiver.

Là encore, l'état des lieux contraste avec l'idée du havre de paix qu'il pense avoir trouvé. Il y a de la moisissure partout, se plaint-il auprès des gérants du logement qui refusent, selon lui, d'investir pour assainir la maison. Ils sont au courant, ils viennent laver avec un petit produit, avec une guenille, ils partent et ils attendent que ça revienne, dit-il, choqué.

Un jeune homme dans la fin vingtaine avec une tuque et une barbe est posé de profil et regarde une rue commerciale.
Charles croit que de nombreux locataires craignent de dénoncer des problèmes liés à leur logement, dont de la moisissure, car leur employeur est aussi propriétaire de ces mêmes logements.Photo : Radio-Canada / Marylène Têtu

Ils profitent du fait que c'est Banff, dit-il en parlant des employeurs sur lesquels il est tombé. Les gens sont ici deux ans, un an, six mois. Tu as 18 ans, tu as un visa, ce n'est pas toi qui vas commencer à faire des entrevues à Radio-Canada pour dire qu'il y a des problèmes dans les logements.

Bien que Patrice Fortin tente au contraire de faciliter l'installation de ses employés à Jasper, il constate que les prix des loyers en ville entraînent certains à cumuler les emplois.

Un homme dans la cinquantaine pose à l'extérieur devant une affiche indiquée en anglais Fiddle River.
Patrice Fortin a eu un coup de foudre pour les montagnes en arrivant à Jasper il y a 30 ans. Conscient des difficultés de trouver du logement, il possède maintenant une résidence pour loger des employés qui travaillent à son restaurant. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

L'été passé, j'avais deux employés qui faisaient des chambres toute la journée. Ils rentraient ici à 17 h et ils lavaient la vaisselle jusqu'à 23 h. Et ces gens-là ont quitté au mois d'août, car ils n’étaient plus capables physiquement de travailler, déplore-t-il.

La situation du logement n'est guère plus reluisante à Fernie, à Golden ou à Revelstoke, où les prix des chambres et des propriétés ont atteint des sommets depuis l'ouverture des stations de ski, quand les emplois du tourisme et des services qu'elles génèrent sont pour la plupart rémunérés au salaire minimum.

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La station de ski Fernie Alpine Resort est visible de l'artère commerciale principale de Fernie. Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Dans les trois villes, le marché immobilier est saturé, au point où Stéphanie Drolet a dû dormir sous une tente pendant deux semaines quand elle est arrivée à Fernie, en septembre, avant d'y devenir enseignante.

Il commençait quand même à faire froid, se souvient celle qui a finalement trouvé une chambre « assez petite » à 850 $ par mois dans une colocation.

Ce n'est pas cher pour ici, mais disons qu'à Québec [d'où je viens], à ce prix, j'aurais un appartement à moi qui a de l'allure, déclare Stéphanie Drolet.

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L'enseignante Stéphanie Drolet originaire du Québec vit à Fernie depuis quelques mois. Photo : Radio-Canada / Nafi Alibert

Se considérant comme plutôt bien payée, elle croit que, comme tant d'autres, elle n'aurait pas fait marche arrière si elle et son conjoint avaient touché le salaire minimum. On aurait probablement travaillé plus d'heures, mais on serait vraiment restés parce qu'on aime la place, pour la montagne et pour le ski, conclut-elle.

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Consultez le dossier complet Chère montagne

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