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Après Daech, le cauchemar sans fin des enfants canadiens détenus en Syrie

Après Daech, le cauchemar sans fin des enfants canadiens détenus en Syrie

Texte : Sabrina Myre – Photos : Julie Astoul

Publié le 12 juin 2022

Des enfants de présumés djihadistes canadiens sont détenus avec leur mère dans un camp du nord-est de la Syrie, géré par les Kurdes. Plus de trois ans après la chute du groupe armé État islamique, le Canada refuse toujours de les rapatrier. C’est pourtant ce que demandent ces petits Canadiens qui paient le prix des choix de leurs parents.

Des frères font tourner une toupie au fond d’un seau en plastique au beau milieu d’une rue poussiéreuse du camp de Roj. L’un d’eux observe attentivement le mouvement de rotation. Je veux devenir ingénieur, nous confie-t-il, ambitieux. Mais ce Canadien, né à Montréal, doit plutôt apprendre à se défendre. Car ici, ceux qui tournent le dos au groupe armé État islamique sont menacés par ses sympathisants les plus radicaux. Des enfants apprennent à frapper les autres enfants avec des pierres, utilisées comme des armes. C’est un vrai cauchemar, souffle Maryam* (nom fictif), en montrant les cicatrices sur le crâne de son fils.

Les six enfants de cette Montréalaise veulent rentrer à la maison. Ils ne sont pas les seuls. Près de trente petits Canadiens, dont les parents sont soupçonnés d’avoir rejoint les rangs du groupe armé État islamique, sont coincés depuis des années, dans le nord-est de la Syrie. Certains d’entre eux ont été amenés en Syrie, d’autres sont nés dans le califat autoproclamé de l’organisation terroriste. Or, aucun n’a choisi cette vie dans un camp.

Nombre total de Canadiens coincés dans le nord-est de la Syrie

Chiffres fournis par Families Against Violent Extremism (FAVE) (Nouvelle fenêtre)

La quasi-totalité des femmes et des enfants sont détenus dans le camp de détention de Roj. Les hommes sont en prison.

  • Enfants : 27
  • Femmes : 10
  • Hommes : 8

Ni le Canada ni les Kurdes ne partagent leurs chiffres.

En mars 2019, la Coalition internationale anti-État islamique, dont fait partie le Canada, a réduit en cendres ce qu’il restait de son territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak. Trois ans plus tard, une question demeure toujours en suspens : que faire des milliers d’enfants de djihadistes laissés derrière? Malgré les demandes répétées des Nations unies et des organisations de défense des droits de la personne, le Canada n’a toujours pas rapatrié ses citoyens : silence radio.

Maryam et ses enfants, eux, ont été jetés dans un camp bien avant la bataille finale de Baghouz, dernier bastion détenu par l’EI. La mère de famille affirme s’être rendue à Raqqa en 2015 pour aider sa sœur aux prises avec des problèmes psychologiques et non pour faire le djihad. La cuisine, le ménage, prendre soin des enfants… C’est tout ce que j’ai fait avec Daech. Je n’ai commis aucun crime, jure la femme de 37 ans. La famille aurait été livrée aux autorités kurdes par un passeur qui devait l'aider à fuir vers la Turquie. Son mari, lui, est en prison, comme tous les autres hommes.

La véracité de son histoire est difficile à vérifier. Maryam n’a jamais eu droit à un procès.

Maryam accompagnée d'un enfant.
Maryam (nom fictif) vit dans le camp avec ses six enfants. Photo : Julie Astoul

« Je t’aime, maman, mais pourquoi as-tu pris cette décision? »
« Je t’aime, maman, mais pourquoi as-tu pris cette décision? »

Depuis cinq ans, les enfants de Maryam s’entassent ainsi dans une petite tente en toile, été comme hiver. La famille canadienne a d’abord été détenue dans le camp de Hol, puis transférée dans celui de Roj, plus petit et jugé plus sécuritaire. Tous les enfants canadiens qui sont actuellement détenus se trouveraient dans ce camp, situé à mi-chemin entre les frontières turque et irakienne, selon l’organisation canadienne Families Against Violent Extremism (FAVE).

Peu importe l’endroit, l’aînée de presque 14 ans n’aime pas vivre dans un camp. Je m’ennuie de mes amies à Montréal, de mon école, des livres de ma bibliothèque de quartier… et du sirop d’érable aussi!, raconte-t-elle, en souriant timidement. Mais elle n’ose pas parler de son quotidien à Roj. En fait, l’adolescente ne peut s’exprimer librement, car une gardienne kurde nous talonne tout au long de notre visite.

Sa mère hésite, elle aussi, avant de vider son sac contre les autorités du camp. Ils traitent mal les enfants. Ils leur crient dessus, explique Maryam. Ils essayent toujours de les humilier, car en les humiliant, ils nourrissent le sentiment que nous ne sommes pas humains ici.

Maryam et ses enfants font dos à la caméra.
Maryam (nom fictif) est assise avec deux de ses enfants dans le camp de Roj. Photo : Julie Astoul

Les conditions de vie sont à des années-lumière de respecter la Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée par le Canada en 1991, dénonce l’ONG Save the Children dans son dernier rapport publié l’an dernier (Nouvelle fenêtre). Eau contaminée, travail forcé, manque d’accès à des soins médicaux, violence quotidienne, agressions sexuelles… Chaque jour est vécu comme un nouveau traumatisme d’abandon et de négligence. En essayant de se réchauffer l’hiver, des enfants meurent dans l’incendie de leur tente causé par un appareil de chauffage. Ce n’est pas acceptable de les laisser grandir dans ces camps, plaide la responsable des communications, Kathryn Achilles.

Je me sens fière d’être Canadienne, j’ai encore espoir de revenir à la maison. Mais pourquoi ai-je toujours à me justifier?, se demande l’autre fille de Maryam, du haut de ses onze ans. Elle a du mal à comprendre l’inaction de son pays et elle se sent trahie par ses propres parents. Je t’aime, maman, mais pourquoi as-tu pris cette décision de te rendre en Syrie?, répète-t-elle chaque jour.

Les Kurdes demandent au Canada de prendre ses responsabilités
Les Kurdes demandent au Canada de prendre ses responsabilités

Au total, les camps de Roj et Hol abritent plus de 10 000 étrangers, principalement des femmes et des enfants d’une soixantaine de nationalités. De ce nombre, plus de 7000 sont des enfants. À cela s’ajoutent tous les hommes, dont des Canadiens, qui croupissent dans des prisons mouroirs.

Les camps en chiffres

Camp de Roj

  • 2297 étrangers
  • 299 Irakiens
  • 64 Syriens

Total : 2660 personnes


Camp de Hol

  • 8138 étrangers
  • 29 497 Irakiens
  • 19 140 Syriens

Total : 56 775 personnes


Source : Administration autonome du nord-est de la Syrie, mai 2022

Tous ces détenus représentent un fardeau sur les épaules des Kurdes qui contrôlent de larges pans du nord-est de la Syrie. Ils n'ont ni les ressources humaines ni les ressources financières pour tout gérer. Après être allés au front contre l’EI, ils se sentent abandonnés par leurs alliés.

Portrait d'Abdel Karim Omar.
Abdel Karim Omar, coresponsable des Affaires étrangères de l'Administration autonome kurde du nord-est de la Syrie Photo : Julie Astoul

Nous avons une demande pour le gouvernement canadien. Prenez vos responsabilités et rapatriez vos citoyens, en particulier les enfants. Ce sont des victimes, soutient Abdel Karim Omar, coresponsable des Affaires étrangères pour l’Administration autonome du nord-est de la Syrie.

Depuis des années, le Canada répond que la situation sécuritaire sur place ne lui permet pas d’envoyer ses diplomates. En 2012, un an après le début de la guerre civile syrienne, le Canada a fermé son ambassade et son consulat (Nouvelle fenêtre). Depuis, plus aucun service consulaire n’est offert en Syrie.

Vous êtes Canadienne et pourtant vous êtes ici, dans mon bureau! Chaque jour, nous recevons des délégations diplomatiques. Il y a deux jours, c’étaient les Danois; avant cela, les Belges, relativise Abdel Karim Omar. Le problème pour le Canada n’est pas sécuritaire, il est politique.

Des tentes.
Les tentes du camp de Roj, où les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Photo : Julie Astoul

La position officielle du Canada
La position officielle du Canada

La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, se dit préoccupée par la situation des enfants canadiens détenus en Syrie. Affaires mondiales Canada indique que les agents consulaires canadiens collaborent avec les autorités kurdes syriennes et les organisations internationales présentes dans la région pour obtenir des renseignements sur les citoyens canadiens en détention et leur fournir de l’aide.

Pour leur part, les détenues canadiennes affirment que le Canada n’est jamais entré en contact avec elles pour prendre des nouvelles.

Réponse d’Affaires mondiales Canada dans un courriel envoyé le 3 juin 2022

Nous sommes conscients que des Canadiens sont détenus dans le nord-est de la Syrie et nous sommes particulièrement préoccupés par les cas d'enfants canadiens. La sûreté et la sécurité des Canadiens demeurent toujours la priorité absolue du gouvernement du Canada. La capacité du Canada à fournir une assistance consulaire en Syrie est extrêmement limitée. Le gouvernement du Canada continue d'exhorter les citoyens canadiens à éviter tout voyage en Syrie.

En catimini, le Canada s’est doté l’an dernier d’une nouvelle politique – dont nous avons obtenu copie – qui précise les critères auxquels doit répondre un Canadien pour être rapatrié.

Par exemple, pour que le Canada envisage d’offrir une aide extraordinaire, un enfant doit être non accompagné. Or, tous les enfants canadiens détenus dans le camp de Roj sont accompagnés de leur mère. Le Canada pourrait aussi offrir son soutien à une personne dont l’état de santé met sa vie en danger. À condition que cette personne ne représente aucune menace à la sécurité nationale.

Le gouvernement du Canada prend très au sérieux les menaces potentielles posées par les voyageurs extrémistes canadiens (VEC). Assurer la sécurité publique est une priorité du gouvernement du Canada, précise Sécurité publique Canada.

En 2020, le Canada a rapatrié une enfant orpheline de cinq ans. L’année suivante, une autre enfant et sa mère ont pu rentrer au pays grâce à l’influence d’un ancien diplomate américain, Peter Galbraith, qui entretient des liens privilégiés avec les Kurdes depuis des décennies.

Depuis, c’est le statu quo.

Le Canada n’affiche aucune volonté claire de mener une opération de rapatriement de ses ressortissants, comme le font d’autres pays, comme l’Allemagne ou le Danemark.

Sans l’autorisation du Canada, les citoyens détenus ne peuvent quitter le camp et rentrer chez eux par leurs propres moyens.

Des enfants courent dans une allée près de tentes dans un campement.
Le camp de Roj, dans le nord-est de la Syrie, où sont détenues 2660 personnes, dont des Canadiens. Photo : Julie Astoul

Quel avenir pour les enfants laissés derrière?
Quel avenir pour les enfants laissés derrière?

Jawad (nom fictif) tient un cahier d’exercices entre les mains. Il tente de lire une phrase simple en appuyant sous chaque mot avec son doigt. Les silences entre les syllabes sont lourds.

À cet âge, il devrait être capable de lire des romans jeunesse ou une bande dessinée. Mais le petit Canadien n’arrive pas à enchaîner plus de trois ou quatre mots. Assise à côté de lui, sa mère tente de ravaler ses sanglots. Je suis triste parce qu’il est très intelligent, mais il n’a pas la chance d’avoir une bonne éducation. J’ai le sentiment qu’on la lui a volée, explique-t-elle.

Dans le camp où il est détenu depuis trois ans, l’ONG Save the Children offre aux enfants quelques heures de cours par semaine. C’est bien, mais je n’apprends pas grand-chose. Je ne lis pas l’arabe, dit le petit anglophone. Il n’allait pas plus à l’école pendant ses quatre années passées à vivre au sein de l’EI, qui entraînait des enfants aussi jeunes que lui à devenir de futurs combattants.

Sa mère, une Canadienne convertie à l’islam, soutient avoir été forcée de suivre son mari en Syrie. Je regrette d’être venue ici. Mais si je n’avais pas suivi mon mari, il serait parti avec les enfants. Il serait parti avec eux parce qu'il m'a dit que les garçons sont à lui. Alors que pouvais-je faire?, se demande-t-elle. Son mari a été tué. Puis, elle a été remariée à un autre combattant. Elle était enceinte de huit mois lorsqu’elle a été arrêtée par les Forces démocratiques syriennes lors de la défaite militaire de l’EI à Baghouz en 2019. Depuis, cette mère de famille est détenue avec ses trois enfants dans un camp.

Un enfant porte un sac sur ses épaules.
Un enfant sort de l'une des classes mises sur pied par l'ONG Save the Children dans le camp de Roj, en Syrie. Photo : Julie Astoul

C’est sale ici. Je veux retourner dans mon pays, le Canada, où il y a de la neige. Tu peux skier et faire plein de belles choses!, s’enthousiasme Jawad.

Mais aura-t-il la chance d’apprendre à skier? Sa mère craint qu’il soit bientôt transféré dans une prison, comme d’autres garçons de son âge. Des cas ont bel et bien été recensés par différentes ONG. C’est ma plus grande peur. Je ne sais pas quand ils viendront prendre mon garçon, s’inquiète-t-elle. Ça peut être n’importe quand. Ils vont le jeter en prison, sans possibilité de communiquer avec lui. Je ne crois pas qu’il pourra survivre à ça.

Survivre à la prison, où sont enfermés des milliers de présumés djihadistes du groupe armé État islamique. Véritable incubateur pour la prochaine génération de combattants.

La ville de Derik la nuit.
La ville de Derik, dans le nord-est syrien. Photo : Julie Astoul

La nouvelle stratégie de Daech
La nouvelle stratégie de Daech

L’organisation État islamique n’a plus de territoire, mais a toujours des hommes et des armes dans le Nord-Est syrien.

C’est une erreur de croire que Daech a été complètement éliminé avec la bataille de Baghouz. Son idéologie est toujours bien vivante. Ces terroristes se réorganisent dans les camps et les prisons. Il y a même des cellules bien actives dans nos villes. Ils sont dangereux, nous devons être prêts à les combattre de nouveau, analyse Syamiud Ali, qui se présente comme le responsable des opérations spéciales dans les camps pour les Unités de protection du peuple (YPG).

Syamiud Ali dans une salle avec portraits au mur et une bibliothèque.
Syamiud Ali, porte-parole et responsable des opérations spéciales dans les camps pour les Unités de protection du peuple (YPG). Photo : Julie Astoul

La menace est bel et bien grandissante.

En janvier dernier, l’EI a organisé une attaque d’envergure contre la prison de Gwayran, à Hassaké, la plus violente depuis sa défaite militaire il y a trois ans. Le but? Libérer ses sympathisants de l’un des plus grands centres de détention où vivent quelques milliers de présumés combattants étrangers, dont au moins cinq Canadiens, et environ 700 enfants et adolescents (Nouvelle fenêtre), selon Human Rights Watch. Les combats pour reprendre le contrôle de la prison ont duré plus d’une semaine : quelque 130 combattants des forces kurdes et 375 membres de l’EI ont été tués.

Des Syriens à l'entrée d'un bâtiment.
Des Syriens qui vivent à quelques mètres de la prison de Gweyran, à Hassaké. Photo : Julie Astoul

Des Syriens qui vivent à un jet de pierre de cette prison sont excédés. Dans la rue, un garçon nous montre la porte en métal de sa maison. Elle est criblée de balles, comme tous les bâtiments voisins.

Voiture piégée, coups de feu, tirs à l’arme lourde, djihadistes en cavale… Sa tante raconte que toute la famille a été forcée de fuir. Nous avons dormi dans la rue pendant des jours. Nos voisins nous on dit que dix membres de Daech se sont même cachés dans notre maison, rapporte Shira, 30 ans.

Une femme se cache avec un voile.
Une femme se cache le visage dans la ville de Hassaké, en Syrie, où la population locale souhaite le départ des combattants étrangers détenus dans la prison de Gwayran. Photo : Julie Astoul

L’une des pièces a été saccagée. Leur argent a été volé. À leur retour, il y avait même des excréments sur le sol.

Nous ne voulons plus de ces prisonniers étrangers comme voisins. Rapatriez-les, implore cette Syrienne. Nous voulons enfin vivre en sécurité dans notre maison.

*Les noms des personnes détenues ont été changés pour protéger l’identité des enfants.

Ce reportage a été financé par le Fonds québécois en journalisme international.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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