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Des terres agricoles à proximité d'une autoroute.
Radio-Canada

L'étalement urbain qui s'étend maintenant au-delà de la grande région de Toronto menace le territoire agricole du sud de l'Ontario. Malgré certaines mesures de protection, la province perd parmi les meilleures terres agricoles au pays.

Texte et photos : Benoît Livernoche

Âgé d'à peine 30 ans, Dean Orr suit les traces de son père. Il gère avec lui la ferme familiale à King City, tout juste au nord de Toronto. C'est une ferme où les cultures sont très diversifiées. On y fait pousser du soja et des haricots biologiques, qui sont vendus localement. Il y a également une érablière de taille modeste. On produit environ 1200 litres de sirop d'érable chaque année, affirme Dean Orr, qui nous raconte que c'est probablement la plus grosse production de sirop d'érable de toute la région de Toronto. Un secret bien gardé! poursuit-il.

« J'ai toujours su que l'agriculture était faite pour moi et que ça me rendrait heureux. »

— Une citation de  Dean Orr, agriculteur de King City, en Ontario

Toutefois, cet enthousiasme de Dean cache une dure réalité. Les terres sur lesquelles lui et son père cultivent, y compris l'érablière, ne leur appartiennent pas. Ils en sont locataires. C'est en fait la réalité pour la majorité des agriculteurs tout près des zones urbanisées de Toronto. Mes parents n'ont jamais pu s'offrir une ferme par ici. Mais on a la chance de pouvoir louer environ 800 hectares, ce qui est suffisant pour pouvoir me payer un salaire et avoir un employé à temps plein.

En 1988, quand les parents de Dean Orr ont lancé leur projet agricole, une terre de 800 hectares à King City coûtait en moyenne trois millions de dollars. Aujourd'hui, en raison de la spéculation immobilière, ces mêmes terres coûtent au minimum 12 fois plus cher, voire beaucoup plus. Je ne pourrai jamais me payer une ferme dans le coin, c'est sûr, poursuit le jeune agriculteur, un peu découragé.

Dean Orr marche dans un champ.
Dean Orr ne possède pas ces terres agricoles : il les loue à un promoteur immobilier.Photo : Radio-Canada

Croissance effrénée

L'Ontario fait face à une forte croissance démographique. Selon les projections, d'ici 30 ans, la population de cette province pourrait dépasser les 20 millions d'habitants. Et la moitié de tous ces gens se retrouvera dans la grande région de Toronto. Avec une telle prévision de croissance, le développement urbain se déroule à vitesse grand V. La construction résidentielle et d'édifices est bien visible partout.

Tout cela se passe également dans un contexte spéculatif effréné, car la demande ne cesse de croître. C'est soit un développement hyper intensif avec de hautes tours de condos, parfois même très hautes, soit un étalement à faible densité en périphérie urbaine, précise Mark Winfield, chercheur en urbanisme et en développement territorial à l'Université York.

Dean Orr conduit son tracteur.
Dean Orr est un jeune agriculteur de 30 ans à King City, au nord de Toronto.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Selon lui, la planification et l'aménagement du territoire sont relativement déréglementés, ce qui laisse beaucoup de marge de manœuvre aux promoteurs immobiliers. Ils lotissent selon leurs priorités, selon la seule demande du marché. Bref, on construit en hauteur et on s'étale, poursuit le chercheur.

Toute cette pression immobilière et l'étalement urbain ont un effet sur le territoire agricole autour de Toronto. Quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze pour cent des terres que nous louons appartiennent à des promoteurs ou à des spéculateurs, raconte Dean Orr.

« Ça veut dire qu'à tout moment, ils peuvent les récupérer pour y faire du lotissement. C'est paradoxal, juste à côté d'une ville, d'avoir des terres qui ne valent rien parce qu'elles ont une vocation agricole. Un agriculteur pourrait les acheter et jamais ce ne serait rentable, car elles n'ont de valeur que si on y construit des maisons. »

— Une citation de  Dean Orr

Un peu plus loin, aux limites de Brampton, Tom Dolson connaît cette chanson par cœur. En quelques décennies, le président de la Fédération agricole de la région de Peel, au nord-ouest de Toronto, a vu l'urbanisation frapper aux portes de sa terre familiale.

Nous le rencontrons sur cette terre où, juste à côté, on est en train de construire un boulevard et de nouveaux quartiers résidentiels. Mon arrière-grand-père a acheté cette ferme de 80 hectares ici en 1861 et, depuis ce temps-là, elle a appartenu à notre famille. Il nous montre un vieux bâtiment de ferme sur lequel quelques lettres restantes du nom de la famille montrent que l'agriculture a déjà prospéré ici. Quand je me suis marié, au début des années 1980, nous avions au moins trois ou quatre fermes voisines ici. On y faisait de la production laitière, on y élevait du bétail. C'était entièrement agricole.

La pression urbaine grandissante a finalement eu raison de ces activités. Tom Dolson est tout de même beaucoup plus chanceux que Dean Orr, car il est propriétaire. Mais la pression constante des promoteurs a eu raison de ses activités. Comme tous les autres, Tom Dolson a vendu ses terres. S'il a pu vendre à très bon prix, le sentiment de voir l'agriculture disparaître du secteur le dérange. Nous avons quitté la ferme il y a trois ans. Le fait de voir tout ce lotissement urbain jour après jour devenait insupportable. Nous savions que ça s'en venait, mais c'est arrivé beaucoup plus vite que prévu. Ça devenait chaotique.

Une autoroute à Toronto.
L'étalement urbain à Toronto passe par la construction résidentielle, commerciale et routière.Photo : Radio-Canada

Une perte agricole qui s'accentue

L'étalement urbain et la perte du territoire agricole ne sont pas des phénomènes uniques à la grande région de Toronto, mais leur intensité accentue la perte de terres parmi les meilleures au pays. Nos villes s'étendent sur la plus grande concentration de terres fertiles du pays et même du continent, précise le chercheur Mark Winfield, de l'Université York.

Depuis des décennies, l'Ontario perd en moyenne 90 hectares de terres agricoles par jour. Et depuis quelques années, cette perte de territoire s'accélère. Selon les données du dernier recensement, la province a perdu près de 5 % de ses terres agricoles productives de 2016 à 2021, soit l'équivalent de 130 hectares de terres par jour. Ce n'est pas une surprise. Nous savions depuis 25 ou 30 ans que cela allait arriver, affirme Tom Dolson, qui croit que les pressions urbaines sont trop intenses pour maintenir des activités agricoles.

Le simple fait de déplacer la machinerie agricole avec toute la circulation ici est devenu infernal, précise l'agriculteur. Un jour, nous atteindrons un point où nous n'aurons plus de terres et où certaines personnes vont dire : oups! ironise Dean Orr.

L'escarpement du Niagara.
L'escarpement du Niagara est une formation géologique unique longue de 725 km dans le sud de l'Ontario.Photo : Greenbelt Foundation

Une ceinture verte pour protéger le territoire ontarien

Bien qu'il possède certaines des meilleures terres cultivables au pays, l'Ontario a choisi de ne pas protéger la totalité de son territoire agricole. Contrairement au Québec et à la Colombie-Britannique, où des commissions de protection du territoire agricole encadrent les activités sur l'ensemble des terres cultivables, l'Ontario s'est plutôt tourné vers une approche de protection ciblée : les ceintures de verdure.

Cette idée a été empruntée à l'Angleterre, qui a établi la première ceinture verte (Green Belt) dans les années 1930 autour de la ville de Londres. L'idée consiste à maîtriser l'urbanisation, à maintenir des espaces verts de conservation et à protéger le territoire agricole. La première ceinture de verdure en Ontario a été créée en 1950 autour de la ville d'Ottawa. Gérée par un organisme fédéral, cette ceinture protège aujourd'hui plus de 20 000 hectares de terres agricoles et de conservation autour de la capitale fédérale. Cependant, pour ce qui est de Toronto, il a fallu attendre 2005 pour assister à l'établissement de la plus vaste ceinture de verdure au monde.

Cette ceinture verte comporte trois éléments importants qui ont été protégés à différents moments.

Au début des années 1970, on a d'abord protégé l'escarpement du Niagara, une formation géologique longue de 725 km qui établit une démarcation dans le paysage du sud de l'Ontario. Un de ses attraits principaux est bien sûr les chutes du Niagara. Mais l'escarpement du Niagara compte aussi une forêt de feuillus unique au pays : la forêt carolinienne, qui n'existe que dans cette région de l'Ontario. Grâce à un climat très favorable, cette forêt renferme plus d'espèces d'arbres et plus d'espèces de plantes que les autres forêts au Canada.

La ceinture de verdure assure également la protection de la moraine d'Oak Ridges, une autre formation géologique d'importance. Longue de 160 km, cette moraine est un amas de débris rocheux érodés, devenu avec le temps un sol poreux. Elle a été formée par le recul des glaciers. Cette moraine permet la filtration et la rétention de l'eau. On dit même de la moraine d'Oak Ridges que c'est la plus grande réserve d'eau de pluie du sud de l'Ontario.

Le troisième élément qui a complété la ceinture a été l'ajout de plus de 300 000 hectares de terres agricoles autour de Toronto et dans la péninsule du Niagara. On protège ainsi parmi les meilleures terres au pays ainsi que les régions viticoles et fruiticoles du Niagara et du nord de Toronto. L'espace protégé, qui occupe maintenant 800 000 hectares de forêts et de terres agricoles, englobe une zone plus grande que l'Île-du-Prince-Édouard. C'est une zone habitée avec des villes et des villages. La protection agricole de la ceinture de verdure s'apparente au modèle du zonage agricole au Québec et en Colombie-Britannique.

La ville de Mississauga.
La ville de Mississauga, à l'ouest de TorontoPhoto : Radio-Canada

Les effets pervers de la ceinture de verdure

Partout dans le monde, la ceinture verte de l'Ontario a été saluée comme une réussite en matière de conservation. Toutefois, près de deux décennies après sa création, la zone protégée est menacée par le développement immobilier et commercial. En fait, les menaces sont exactement les mêmes aujourd'hui que celles qui avaient mené à la création de cette zone protégée.

Sans le vouloir, l'établissement de la ceinture de verdure a accéléré la course à l'urbanisation en dehors de ses limites. La création de la ceinture de verdure a été la bougie d'allumage. Dès qu'on en a eu établi les limites, les promoteurs se sont dépêchés d'acheter les terrains limitrophes, et ça a accentué la pression, nous raconte Tom Dolson. C'est un avis que partage le professeur en urbanisme Mark Winfield à l'Université York. Comme plusieurs le prévoyaient, il y avait un risque de développement excessif au-delà de la ceinture verte. Et c'est exactement ce qui s'est produit.

À Barrie, à une heure et demie au nord de Toronto, Bernard Pope se bat pour protéger le territoire agricole. Dans cette région, il n'y a aucune protection du territoire agricole puisque nous sommes au nord de la ceinture de verdure. Cependant, l'effet de l'urbanisation galopante est bien réel ici. L'autoroute 400 qui relie Barrie à Toronto est très achalandée. L'étalement urbain à la torontoise se déroule ici aussi. On passe par-dessus la ceinture de verdure protégée et on fait du lotissement. Ce que nous voyons ici, c'est ce qu'il reste d'une énorme ferme laitière. C'est une terre riche de première qualité, nous raconte Bernard Pope devant un terrain où on voit de la machinerie lourde qui sert à préparer le terrain pour y construire des bâtiments et des infrastructures.

Bernard Pope et Margaret Prophet sont debout sur le bord d'une route.
Bernard Pope et Margaret Prophet se battent contre l'étalement urbain à Barrie, au nord de Toronto.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

On va construire un parc industriel ici. Et là-bas, de l'autre côté de la route, il y aura un nouveau quartier résidentiel de 40 hectares, poursuit l'agriculteur. Quand j'étais jeune, il y avait des familles ici, une communauté. On mangeait ce que la terre nous donnait. Mais aujourd'hui, quand je vois toute cette zone en train d'être pavée pour des lotissements et des parcs industriels, j'ai l'impression d'entrer dans un cimetière.

Lors de notre rencontre, Bernard Pope est en compagnie de Margaret Prophet, qui dirige une coalition d'organismes écologistes et d'agriculteurs qui demandent à ce que la ceinture de verdure autour de Toronto soit considérablement agrandie. Si la ceinture de verdure avait été prévue pour protéger davantage de territoire agricole, ce que nous voyons ici aurait été protégé, précise Margaret Prophet. Pour elle, il est évident que si la zone protégée se rendait suffisamment loin de Toronto et des fortes pressions urbaines, il y aurait moins de mauvais développement, selon ses dires.

« Construire des maisons ou un parc industriel sur une terre agricole est une récolte. Et une fois que c'est fait et que le sol est pavé, nous avons perdu le sol. Il n'y aura plus jamais de récoltes à cet endroit. »

— Une citation de  Bernard Pope, agriculteur à Barrie, en Ontario
Une partie de la forêt carolinienne.
Il reste seulement 1 % de la forêt carolinienne dans le sud de l'Ontario.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Un modèle pas près de changer

Toutefois, un agrandissement substantiel de la ceinture de verdure pour protéger davantage de territoires agricoles ne figure pas dans les projets du gouvernement de l'Ontario. En fait, c'est plutôt le contraire qui risque de se produire. Depuis quelque temps, le gouvernement de l'Ontario demande aux municipalités de prévoir leur développement urbain pour les trente prochaines années en tenant compte des prévisions démographiques.

Déjà, plusieurs villes optent pour la poursuite de l'étalement urbain, même dans la ceinture de verdure, où on demande à obtenir plus de terrains à lotir. En effet, pour les élus, la demande est là. Beaucoup de gens rêvent d'avoir une cour pour y organiser des barbecues en famille. Ils veulent une maison unifamiliale. D'une certaine manière, nous devrions nous éloigner de ce type de construction, mais la demande reste forte, précise Nando Iannicca, président du conseil municipal de la région de Peel, à l'ouest de Toronto.

Toutefois, pour le professeur Mark Winfield, il vaudrait mieux utiliser les terres disponibles pour le développement urbain dans les limites déjà existantes et il faudrait surtout accroître la densité. À un moment donné, nous devrons nous questionner sur les limites du développement. Est-ce souhaitable et durable de maintenir indéfiniment un tel rythme de croissance?

En prévision d'une croissance de la population, le gouvernement provincial se garde aussi la possibilité de construire des infrastructures publiques à travers la ceinture de verdure. C'est prévu dans les règles. Donc, des lignes de transmission ou bien des autoroutes peuvent être construites pour répondre aux besoins de la population. Et aujourd'hui, trois projets d'autoroutes qui traversent la ceinture de verdure sont en processus d'analyse, ce qui soulève les passions. Ça sera une autoroute comme toutes les autres. Elle sera congestionnée, polluante pour les cours d'eau, source d'émissions de gaz à effet de serre et bruyante, croit Dean Orr.

Dean Orr dans son champ.
Dean Orr sur sa terre où il cultive du soja. Cette terre ne lui appartient pas : il la loue à un promoteur immobilier.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

À King City, Dean Orr est bien mal placé dans toute cette histoire. Une des autoroutes projetées, la 413, passera directement sur ses terres louées. Dean est non seulement établi en dehors de la ceinture de verdure mais surtout locataire; face à tout ce développement, il n'a que ses mots pour se défendre. Nous n'obtiendrons rien. Nous aurons tout au plus un bon coup de pied au derrière. C'est ce que nous obtiendrons, déclare-t-il en riant. Si j'ai l'air de plaisanter à ce sujet, c'est parce que c'est tellement ridicule que je ne peux pas m'empêcher de rire.

Le jeune agriculteur de 30 ans croit qu'il est urgent de revoir la gestion et la protection du territoire agricole en Ontario. C'est frustrant de ne pas avoir de véritable plan global de protection des terres agricoles ni aucun plan pour inciter les jeunes agriculteurs à rester dans la région. Il faudrait s'assurer que les gens qui ont grandi ici puissent y vivre encore longtemps.

« J'aimerais que les promoteurs de ces grands projets viennent ici, qu'ils voient ce que je vois, qu'ils prennent cette terre dans leurs mains et qu'ils prennent conscience de tout ce qu'elle peut nous donner. »

— Une citation de  Dean Orr, agriculteur de King City, en Ontario

Le reportage de Benoît Livernoche est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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