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Un tuyau orné du logo de Facebook et d'une manivelle. D'un côté, le logo de Québec Fier. De l'autre, le logo du Parti conservateur du Québec et le visage de son chef, Éric Duhaime.
Illustration Émilie Robert

Le groupe de pression qui rejoint environ 100 000 personnes par jour sur Facebook se dit non partisan, mais son président a milité pour Éric Duhaime, et des experts estiment qu’il se coordonne avec le Parti conservateur du Québec sur les réseaux sociaux.

Un texte de Nicholas De Rosa Illustration par Emilie Robert

Le 29 novembre 2021, le groupe de pression Québec Fier partage sur Facebook une photo du chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), Éric Duhaime, à ses 85 000 abonnés. Une citation de M. Duhaime concernant les mesures sanitaires abusives est superposée sur la photo. Les passages importants du texte, écrit entièrement en majuscules, sont surlignés en rouge. Êtes-vous en accord avec le chef du Parti conservateur du Québec?, peut-on lire dans la description qui accompagne la publication. Pensez-vous qu’il est temps d’arrêter de paniquer à chaque fois qu’un nouveau variant de COVID-19 est découvert?, renchérit-on.

Quatre heures plus tard, le Parti conservateur de M. Duhaime publie une image identique sur sa page Facebook, accompagnée de la même description : Êtes-vous en accord avec le chef du Parti conservateur du Québec? Pensez-vous qu’il est temps d’arrêter de paniquer à chaque fois qu’un nouveau variant de COVID-19 est découvert?

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Ces publications Facebook de Québec Fier (gauche) et du Parti conservateur du Québec (droite) sont identiques. Elles contiennent la même image et la même description.Photo : Facebook Québec Fier / Parti conservateur du Québec

Ce n’est pas un cas isolé. Selon notre analyse des activités en ligne de Québec Fier et du PCQ, il s'agit d'un phénomène récurrent : les deux organisations ont publié des images identiques sur leurs pages Facebook respectives à 65 reprises depuis avril dernier, parfois accompagnées d’une description identique, et parfois publiées sur les deux pages avec 15 minutes d’écart.

C’est un exemple concret de comment l’univers numérique en général peut être utilisé à des fins politiques de façon efficace pour mobiliser des gens, analyse Philippe Dubois, doctorant en science politique à l’Université Laval et étudiant-chercheur au Groupe de recherche en communication politique (GRCP).

Sans dire qu’ils ont une influence à tout casser, Québec Fier a probablement eu un rôle dans l’émergence du Parti conservateur. Ce parti-là n’existait pas, à proprement parler, il y a quelques mois. Aujourd’hui, ils sont premiers dans le financement populaire, ajoute M. Dubois. Il faut le prendre pour ce que c’est : 85 000 personnes sur une population de 8 millions, mais ce sont des personnes qui peuvent être mobilisées.

Une enquête de Radio-Canada révèle d’ailleurs que le président de Québec Fier, Nicolas Gagnon, a milité pour la candidature d’Éric Duhaime dans la course à la direction du PCQ et qu’il a publié plus de 270 fois dans un groupe Facebook de militants du chef, dont il était également le modérateur. Dans des publications que nous avons retrouvées sur les réseaux sociaux, M. Gagnon a invité les sympathisants de M. Duhaime à entrer leurs coordonnées et un montant maximal de dons dans un formulaire en ligne. Ces informations devaient ensuite être transmises à l’équipe de campagne de l’ancien animateur de radio.

Dans une déclaration écrite fournie à Radio-Canada, Nicolas Gagnon nie pour sa part tout lien entre Québec Fier et le PCQ ou l’entourage de son chef. En mon nom, je tiens à mentionner que je n’ai aucun lien avec la course au leadership d’Éric Duhaime ni avec sa direction actuelle à la tête du PCQ. Je n’ai d’ailleurs aucun membership actif, que ce soit au provincial ou au fédéral.

Nicolas Gagnon soutient que Québec Fier partage des opinions qui s'alignent parfois sur certaines positions du PCQ, mais cela n'est pas coordonné ni même délibéré, ajoutant que le groupe appuie des politiques et non des partis.

En ce qui concerne le matériel de Québec Fier que le PCQ aurait partagé, que ce soit en reprenant nos images ou certains de nos textes, sachez que nous n’y voyons aucun inconvénient. Les médias sociaux ont été créés dans le but de partager du contenu et nous sommes heureux de voir que notre matériel est souvent viral, grâce aux partages des gens ordinaires comme de certaines personnalités publiques ou politiques, a déclaré le président du groupe de pression par écrit.

Les activités partisanes de Nicolas Gagnon et de Québec Fier n’enfreignent aucune loi électorale au Québec.

Le Parti conservateur du Québec n’a pas répondu aux multiples demandes d’entrevue de Radio-Canada.

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La page d'accueil du site web de Québec Fier.Photo : quebecfier.org

Le Québec selon Québec Fier

C’est en mettant en ligne des dizaines de publications à saveur politique par semaine que Québec Fier a su attirer plus de 85 000 abonnés à sa page Facebook depuis sa fondation en 2018 – un plus grand auditoire que ceux du Parti libéral du Québec, de la Coalition avenir Québec ou encore du Parti conservateur du Québec.

Dans une récente entrevue au balado de l’animateur Jeff Fillion (Nouvelle fenêtre), le président de Québec Fier estimait que dans une journée bien ensoleillée où les gens ne sont pas sur les médias sociaux, le groupe pouvait facilement atteindre 100 000 personnes avec ses publications.

Les mèmes – ces images sur lesquelles on superpose du texte que l’on voit partout sur les réseaux sociaux – sont le mode de communication de choix de Québec Fier. Ceux privilégiés par Québec Fier sont de nature politique, mais ils peuvent parfois être plus légers. Le groupe partage également dans ses réseaux sociaux des articles ou des captures d’écran de médias traditionnels et alternatifs.

Québec Fier se colle sur l’actualité, mais il la regarde d’un angle conservateur ou populiste, et il essaie de traduire ça en contenu partageable en retenant seulement l’angle qui l’intéresse, pour que le public puisse en retirer le message qu’il veut souligner au gros crayon gras, analyse Simon Fitzbay, étudiant au doctorat en lettres et communication sociale à l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui effectue des recherches sur les mèmes politiques en tant qu'outil de délégitimation du discours. Il est également membre du GRCP.

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Les mèmes comme celui-ci sont le mode de communication privilégié de Québec Fier.Photo : Facebook/Québec Fier

Selon le chercheur, Québec Fier passe ses messages en partageant des mèmes, des photos de politiciens ou des éléments de nouvelles. Généralement, on va cadrer Legault d’une manière plutôt négative, tandis que Duhaime est toujours présenté sous un angle plus favorable, ajoute-t-il, notant que le groupe a un intérêt marqué pour les enjeux liés au pétrole, et qu’il a accordé une attention particulière à l’opposition aux mesures sanitaires dans la dernière année.

Québec Fier effectue également des sondages informels auprès de son public sur Facebook, en plus de lancer des pétitions sur son site web.

« Ce genre de page là est assez opportuniste dans sa communication. Elle s’adapte très rapidement aux aléas de l’actualité politique pour générer du contenu et générer de l’engagement. »

— Une citation de  Philippe Dubois, chercheur au Groupe de recherche en communication politique (GRCP).

Tout ça sert aussi éventuellement à générer des données, grâce aux pétitions, par exemple. Et les données, c’est maintenant l’or noir en politique. C’est ce qui fait fonctionner les machines électorales, observe Philippe Dubois.

Québec Fier fait partie du réseau Canada Strong and Proud, qui chapeaute des groupes semblables dans d’autres provinces, dont Ontario Strong et B.C. Proud. Canada. Nicolas Gagnon est d’ailleurs le directeur des opérations au Québec et dans le Canada francophone pour Canada Strong and Proud, selon sa biographie (Nouvelle fenêtre) sur le site web du média alternatif Québec Nouvelles.

De pro-Legault à anti-Legault

Perçu au départ comme un groupe anti-libéraux fédéraux et provinciaux, Québec Fier a vu ses préférences politiques évoluer au fil des ans. Si Justin Trudeau est toujours une cible de choix, le positionnement du groupe face à la scène politique provinciale n’est plus le même qu’en 2018, explique Philippe Dubois.

Par le passé, Québec Fier appuyait beaucoup François Legault, et quelques mois après son élection, le groupe est devenu très critique de lui, dépendamment de la saillance des enjeux dans l’actualité. Mais avant d’être attaché à une figure politique, on est dans un groupe d’idées, d’intérêts et de valeurs. Ce sont des gens clairement à droite, clairement nationalistes, analyse le chercheur.

Dans sa récente entrevue avec Jeff Fillion, le président de Québec Fier a soutenu que la mission de Québec Fier est d’engager les Québécois sur des sujets d’actualité, mais aussi de confronter le narratif auquel on est habitués au Québec.

Nicolas Gagnon ne cache pas sa déception face au règne caquiste, notamment en ce qui concerne l’exploitation des hydrocarbures. Dès 2018, on a fait nos premières campagnes là-dessus en disant : "Écoute, Legault, on a voté pour toi et on était contents de se débarrasser des libéraux, qui n’étaient vraiment pas une bonne chose pour le Québec à nos yeux, et c’est le temps d’embrayer sur les changements promis". Malheureusement, depuis ce temps-là, à quelques exceptions près, comme le dossier identitaire, [...] ça fait du surplace, a-t-il dit au micro de Jeff Fillion.

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Le prix de l'essence et l'inflation sont deux des sujets de prédilection de Québec Fier dans les dernières semaines.Photo : Facebook/Québec Fier

Qui est derrière Québec Fier?

Nicolas Gagnon, un consultant en communication stratégique numérique âgé de 28 ans, est à la tête de Québec Fier depuis 2018. Peu d’informations publiques circulent à son sujet.

Dans ses premiers mois d’existence, le groupe était surtout géré par Jean-Philippe Fournier alors qu’il était encore étudiant. Aujourd’hui conseiller politique au cabinet du ministre des Finances du Québec, M. Fournier est également un ancien candidat du Parti conservateur du Canada et du PCQ. Le spécialiste en marketing numérique Maxime Hupé était également l’une des premières personnes à s’impliquer dans Québec Fier. Il travaillait à l’époque pour le sénateur conservateur Larry Smith. Fournier et Huppé ne sont plus actifs au sein du groupe de pression.

Éric Duhaime a été identifié par Jean-Philippe Fournier comme l’un des cofondateurs (Nouvelle fenêtre) de Québec Fier peu après son lancement. M. Duhaime avait toutefois minimisé son rôle dans le groupe, affirmant à Radio-Canada qu’il envoyait une image, une idée, de temps en temps à Jean-Philippe Fournier, en plus de partager des publications de la page. Duhaime a pris ses distances de Québec Fier (Nouvelle fenêtre) quelques jours après que son implication au sein du groupe a été rendue publique, afin d’éviter toute confusion.

Dans une déclaration transmise par courriel, Nicolas Gagnon assure qu’Éric Duhaime ne joue aujourd’hui aucun rôle chez Québec Fier. Duhaime a joué un rôle dans la fondation du groupe à ses débuts, en 2018. Il avait aidé la page à se faire connaître. Sa contribution aura duré moins de deux mois, jusqu’à son départ pour des raisons professionnelles. Il n’a jamais joué aucun rôle auprès de Québec Fier depuis, a écrit M. Gagnon.

Il n'est pas clair combien de personnes œuvrent au sein de Québec Fier. Deux personnes autres que Nicolas Gagnon sont identifiées comme des administrateurs au registre des entreprises du Québec, mais elles n’ont jamais publiquement pris la parole au nom du collectif et ne militent pas activement sur les réseaux sociaux.

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Nicolas Gagnon (droite) et le fondateur du Parti réformiste du Canada, Preston Manning (gauche), au congrès Canada Strong and Free Network, en mai.Photo : Facebook/Nicolas Gagnon

Nicolas Gagnon, militant de la première heure d’Éric Duhaime

Des publications Facebook déterrées par Radio-Canada montrent que Nicolas Gagnon était l’un des militants de la première heure de la candidature d’Éric Duhaime à la chefferie du PCQ et qu’il était en contact avec l’entourage de M. Duhaime à l’automne 2020.

Le 23 octobre 2020, en pleine deuxième vague de COVID-19, Éric Duhaime, alors animateur à l’antenne de CHOI Radio X, à Québec, annonce qu’il songe à se présenter à la chefferie du parti. Il se donne 28 jours pour arriver à une décision finale.

Vous avez été trop nombreux à adhérer au parti cette semaine pour que je rejette votre suggestion du revers de la main. Ça ne faisait pas partie de mes plans de carrière, écrivait-il alors sur sa page Facebook. Plus le gouvernement Arruda-Legault prolonge l’urgence sanitaire, plus il exaspère les Québécois et nous donne le goût de s’impliquer à lui trouver un remplaçant.

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Éric Duhaime a été élu chef du Parti conservateur du Québec en avril 2021 en raflant 95 % des votes des membres.Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Quelques jours plus tôt, un groupe Facebook en appui à sa candidature avait été créé par le Mouvement pour la réouverture économique du Québec et Frédéric Têtu, ami personnel et biographe d’Éric Duhaime. Nicolas Gagnon ainsi que trois membres actuels de l’exécutif du PCQ en étaient alors des modérateurs. Toujours actif, le groupe compte aujourd’hui plus de 19 500 membres.

Le 20 octobre 2020, Frédéric Têtu a invité les membres du groupe à acheter une carte de membre du PCQ pour 15 $, et ainsi mettre de la pression sur Éric Duhaime pour qu'il devienne le prochain chef. Plus de 2000 cartes de membres auraient été vendues en deux jours (Nouvelle fenêtre), selon les sources de Bernard Drainville, alors chroniqueur politique au 98,5 FM. Le parti, qui existait depuis 2009, n’avait que 700 membres avant que cette campagne soit lancée. Il en compte aujourd’hui plus de 57 000.

Le 4 novembre, Nicolas Gagnon partage dans le groupe un formulaire d’appui à Éric Duhaime, qui demande des informations telles que le nom, le numéro de téléphone, l’adresse courriel et le montant maximal que le répondant serait prêt à donner à la campagne d’Éric Duhaime. En remplissant ce formulaire, vous nous autorisez à entrer en contact avec vous concernant la candidature d’Éric et de partager vos informations avec son équipe de campagne, peut-on y lire.

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Nicolas Gagnon a partagé un formulaire d'appui à Éric Duhaime dans un groupe Facebook partisan le 4 novembre 2020. Il affirmait alors que les informations collectées seraient transmises à M. Duhaime.Photo : Facebook (capture d'écran)

Cette publication de Nicolas Gagnon était loin d’être sa dernière dans le groupe Facebook en appui à Éric Duhaime. En fait, il a partagé 270 publications de la page Facebook de Québec Fier dans le groupe de décembre 2020 à janvier 2022. Au total, elles ont été repartagées par les membres du groupe plus de 28 000 fois.

Nicolas Gagnon n’est plus modérateur du groupe depuis la fin avril. Son départ est survenu quelques jours après que le média de gauche Pivot eut mentionné dans un article (Nouvelle fenêtre) qu’il occupait cette fonction tout en étant l’un des responsables de Québec Fier.

Dans une déclaration écrite fournie à Radio-Canada, M. Gagnon reconnaît avoir été modérateur du groupe, mais nie tout lien avec la course au leadership d’Éric Duhaime et affirme n'être membre d’aucun parti politique.

Le groupe "Appuyons Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec (PCQ)" avait initialement été fondé sous un différent nom, alors que le groupe était administré par le Mouvement pour la Réouverture du Québec [sic], fondé au courant de l’année 2020. J’étais modérateur sur le groupe afin d’y partager du contenu de Québec Fier de temps à autre dans le but de rejoindre les quelques milliers d’abonnés qui y discutaient, mais je me suis retiré de ce groupe l’an dernier, a-t-il fait savoir par courriel.

En date du 8 juin 2022, M. Gagnon est toujours membre du groupe Facebook, qui s’appelait initialement J'y vais! Éric Duhaime candidat à la chefferie du Parti conservateur du Qc. Notons que le président de Québec Fier est également modérateur du groupe Facebook du Mouvement pour la réouverture économique du Québec.

Des mèmes au service du Parti conservateur du Québec

Le PCQ n’a jamais partagé de contenu de Québec Fier dans ses réseaux sociaux avant qu’Éric Duhaime prenne la tête du parti en avril 2021. Depuis, Québec Fier et le PCQ relaient régulièrement des mèmes identiques sur leurs pages Facebook respectives. La description qui accompagne les images est parfois identique.

Plus des trois quarts des publications en question sont d’abord apparues sur la page de Québec Fier, et certaines des publications d’abord mises en ligne par le PCQ utilisent la signature visuelle du groupe de pression. Éric Duhaime a également partagé des images provenant de Québec Fier sur son profil plus d’une trentaine de fois.

Si cette situation peut relever de la coïncidence, un mème mis en ligne le 13 avril par Québec Fier et le PCQ fait croire à des chercheurs consultés que les deux entités coordonnent leurs actions sur les réseaux sociaux : si le texte superposé sur les deux images et la signature visuelle sont pareils, le mème publié sur la page du PCQ contient une photo différente du premier ministre François Legault, en plus de ne pas avoir de filigrane Québec Fier. Les deux mèmes ont été publiés à 1 h 20 d’écart, et une partie des descriptions qui les accompagnent sur les deux pages est identique.

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Les similitudes – et les différences – entre ces deux images font croire à des chercheurs que le PCQ et Québec Fier coordonnent leurs actions sur les réseaux sociaux.Photo : Facebook Québec Fier / Parti conservateur du Québec

Voilà qui montre qu’il existe sans aucun doute non seulement une proximité, mais une certaine coordination entre ces différentes pages, estime Philippe Dubois.

En observant ces exemples, j’ai vraiment l’impression d’être face à un effort concerté de ces pages pour diffuser un message qui sert au PCQ, croit pour sa part Simon Fitzbay. Évidemment, on pourrait répondre que ce n’est qu’un partage innocent; que les idées de Duhaime et de son parti se rapprochent naturellement de celles de Québec Fier. C’est une possibilité, mais je me permets une certaine forme de scepticisme.

Michelle Stewart, professeure au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), croit de son côté qu’il est possible que les réseaux sociaux permettent à Québec Fier et au PCQ de se coordonner sans avoir à se consulter.

Ils n’ont pas besoin d’être en communication directe pour être coordonnés, donc c’est difficile d’être certain des liens entre les deux. En France, en Suède et aux États-Unis, des groupes bien subventionnés de droite parlent ouvertement de ce genre de stratégie : ils créent du contenu en suivant les dernières tendances dans l’actualité, et ils le jettent sur le mur pour voir ce qui colle, ce qui pourrait être repris, soutient Mme Stewart. C’est toujours facile de dire ensuite que c’est une coïncidence, que c’est une erreur.

Il arrive que le PCQ publie des versions légèrement altérées de mèmes de Québec Fier. Par exemple, dans le tout premier mème de Québec Fier qu’a repris le PCQ sur Facebook à la mi-mai 2021, le filigrane Québec Fier avait été remplacé par un filigrane Éric Duhaime.

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Ce mème, publié sur la page de Québec Fier et ensuite sur la page du PCQ, n'a qu'une seule différence entre ses deux versions : le filigrane.Photo : Facebook Québec Fier / Parti conservateur du Québec

Québec Fier a publié le 7 avril un mème dans lequel on voit le directeur national de santé publique par intérim, Luc Boileau, et le texte : Si on lève l’état d’urgence sanitaire trop vite, vous allez tous mourir!. Quelques heures plus tard, le PCQ a publié le même mème, mais le texte a été modifié pour qu’on y lise : Si on lève l’état d’urgence sanitaire trop vite, on va tuer des gens, une phrase qu’a réellement prononcée le Dr Boileau le 6 avril dernier.

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Ce mème d'abord mis en ligne par Québec Fier (gauche) a été légèrement modifié lorsqu'il a été publié par le PCQ (droite).Photo : Facebook Québec Fier / Parti conservateur du Québec

On voit que le PCQ adapte le mème pour qu’il y ait la vraie citation, tandis que Québec Fier n’a pas besoin de faire ça : ils peuvent se permettre d’aller plus loin sans qu’on les tienne responsables, comme on le ferait avec un parti politique, analyse Simon Fitzbay.

Le Parti conservateur et Québec Fier n’ont pas publié de contenu identique depuis la mi-mai, quelques jours après que nous avons commencé à solliciter des entrevues auprès des deux organisations.

Proche de l’industrie pétrolière

Selon les données publiques d’Élections Canada concernant les groupes tiers, le financement de Québec Fier lors des deux dernières élections fédérales était assuré par des groupes liés aux énergies fossiles.

Le Centre Manning a versé 45 000 $ à Québec Fier lors de l’élection fédérale de 2019. Maintenant connu sous le nom de Canada Strong and Free, ce groupe de réflexion de droite basé en Alberta ne dévoile pas ses sources de financement, mais le commanditaire principal d’une conférence qu’il a organisée en 2019 était le Modern Miracle Network (MMN) (Nouvelle fenêtre), un groupe de défense de l’industrie des énergies fossiles.

Le MMN était également l’un des commanditaires de la conférence de 2022 (Nouvelle fenêtre), à laquelle participaient Éric Duhaime et la cheffe par intérim du Parti conservateur du Canada, Candice Bergen. Notons que de nombreuses autres entreprises, telles que la brasserie Labatt, étaient également commanditaires.

Le réseau dont fait partie Québec Fier, Canada Strong and Proud (différent de Canada Strong and Free), a financé le groupe de pression Québec Fier à hauteur de 93 000 $ lors de l’élection fédérale de 2021. Il a lui-même été financé par le Modern Miracle Network, selon les données d’Élections Canada.

Dans les deux dernières années, Québec Fier a promu deux pétitions liées à l’exploitation des hydrocarbures à coup de milliers de dollars en publicités Facebook : une contre le projet de loi 21, visant à mettre fin à la recherche et à la production d’hydrocarbures au Québec, et une autre contre le projet de loi C-15, qui vise à harmoniser les lois du Canada avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Québec Fier et d’autres groupes et politiciens craignaient que cette dernière accorde aux peuples autochtones un droit de veto sur les projets de ressources naturelles.

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Voici quelques-unes des publicités diffusées par Québec Fier sur Facebook pour faire la promotion de pétitions en lien avec l'exploitation des hydrocarbures.Photo : Capture d'écran Facebook

La question des hydrocarbures, c’est notre cheval de bataille, a d’ailleurs déclaré Nicolas Gagnon au micro de Jeff Fillion. On pense que le Québec peut jouer le rôle d’acteur stratégique mondial pour importer ses ressources naturelles et assurer son autonomie énergétique.

Mais pour se rapprocher de cette vision du Québec, Nicolas Gagnon estime que le portrait politique de la province doit changer. Et Québec Fier et le PCQ ont, selon lui, un rôle à jouer.

C’est le même modèle depuis les 50 dernières années, donc ne serait-ce qu’un poing sur la table qui soit mis si on avait Legault minoritaire et les conservateurs dans l’opposition officielle, juste ça permettrait probablement de donner au Québec le débat dont on a besoin pour arrêter d’avoir cette vision nationaliste isolante et très isolée.

Par courriel, M. Gagnon a affirmé que le financement de Québec Fier est surtout populaire. Nous privilégions l’utilisation de courriel auprès de nos abonnés afin de financer nos activités. Nous sommes heureux de recevoir de l'argent de toute personne qui partage notre vision et soutient notre mission, a-t-il écrit.

Un impact difficile à mesurer

L’influence des réseaux sociaux et des mèmes sur la politique est un sujet chaud depuis l’élection américaine de 2016, notamment après le scandale Cambridge Analytica. Avec ses 85 000 abonnés, quel est réellement le pouvoir de Québec Fier?

C’est difficile de mesurer l’effet qu’ont les mèmes sur l’opinion publique, croit Simon Fitzbay. Mais l’avantage, c’est qu’ils sont extrêmement faciles à consommer et à digérer.

« Les mèmes peuvent aider à planter une graine d’information dans la tête des gens et cadrer l’actualité autour des points importants qu’on veut que les gens voient. »

— Une citation de  Simon Fitzbay, étudiant au doctorat en lettres et communication sociale à l'Université du Québec à Trois-Rivières

Michelle Stewart estime que le contenu produit par des communautés en ligne de droite lors de l'élection américaine de 2016 aurait peut-être contribué à façonner le discours public sur l’état de santé d’Hillary Clinton.

Des communautés faisaient des mèmes qui dépeignaient Hillary comme trop vieille et trop malade pour être élue. Lorsqu'elle s’est évanouie (Nouvelle fenêtre) lors de commémorations du 11 Septembre, ce genre de discours a été repris dans les médias traditionnels et les communautés en question ont célébré, en vantant le meme magic (la magie des mèmes). Pour eux, c’était la preuve qu’ils avaient trouvé une façon mesquine de faire passer leur message auprès du grand public, illustre Mme Stewart.

La chercheuse observe que Québec Fier et le PCQ emploient une stratégie popularisée par Steve Bannon, directeur exécutif de la campagne de Donald Trump en 2016, pour façonner l’opinion publique : Anchor left, pivot right, ou ancrer à gauche et pivoter à droite.

L’idée, c’est de faire en sorte que vos slogans, vos idées ou vos images soient popularisés et qu’ils soient repris dans les médias traditionnels, perçus par Steve Bannon comme étant à gauche. Ensuite, vous pouvez les reprendre, ces informations, dans vos médias alternatifs ou les partager avec le logo du média en question dans vos groupes, pour montrer comment vous êtes entrés dans la sphère publique légitime, dit Michelle Stewart.

Même s’ils critiquent le travail des médias, ces groupes vont tenter de se servir de la légitimité de grands journaux pour mieux faire passer leurs slogans et leurs idées. On voit aussi de plus en plus cette stratégie chez les partis politiques, parce qu’elle a fonctionné pour Bannon en 2016, commente la chercheuse.

En effet, Québec Fier met souvent en ligne des captures d’écran d’articles de médias traditionnels en les commentant. Ces mêmes captures d’écran ont d’ailleurs été reprises des dizaines de fois par le PCQ à cette même fin depuis qu’Éric Duhaime est devenu chef. Notons que d’autres partis, dont Québec solidaire, emploient cette même stratégie sur les réseaux sociaux.

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Québec Fier met souvent en ligne des captures d’écran d’articles de médias traditionnels en les commentant.Photo : Facebook (capture d'écran)

Chose certaine, Nicolas Gagnon croit que Québec Fier a réussi à avoir une influence sur le discours populaire dans la province, du moins en ce qui concerne les hydrocarbures.

Notre organisation ne prendra pas le mérite pour tout, on va rester modestes sur ce qu’on a été en mesure d’accomplir, mais c’est quand même surprenant de voir qu’en quatre ans, la discussion sur le développement des hydrocarbures au Québec, malgré les lois qui se trament actuellement, a vraiment pris un tournant au niveau de l’opinion publique, a-t-il dit au micro de Jeff Fillion. Au final, c’est un changement de ton qu’on remarque, et c’est un peu ça qu’on veut amener : des discussions là où il n’y en a pas, et de confronter les médias de masse.

Quel rôle pour Québec Fier dans la prochaine élection?

Cette proximité entre Québec Fier et le PCQ n'enfreint pas de lois électorales au Québec, puisque rien n’encadre la participation de groupes tiers qui souhaitent exercer de l’influence sur l’opinion publique hors des périodes électorales.

Une fois la campagne déclenchée, les activités de tiers sont strictement encadrées : ceux-ci peuvent obtenir une autorisation auprès du DGEQ pour dépenser un maximum 300 $ en publicité durant les 30 jours de campagne. Les personnes morales comme Québec Fier n’ont toutefois pas le droit d'obtenir une telle autorisation.

Au fédéral, les groupes comme Québec Fier ont tout à fait le droit d’intervenir à titre de tiers, et la limite de dépenses actuelle est de 543 200 $ en période électorale. Il faut seulement s’enregistrer si l’on dépense plus de 500 $ à des fins partisanes.

Il n’en demeure pas moins que des groupes comme Québec Fier peuvent continuer à publier sur leurs réseaux sociaux dans le but d’influencer les résultats électoraux sans engager de dépenses. Pour Philippe Dubois, cette situation illustre pourquoi les lois doivent s’adapter à la réalité numérique.

Lorsque la publicité électorale se faisait majoritairement en format imprimé et audiovisuel, la coordination était peut-être plus évidente, croit le chercheur. Ce n’est peut-être pas nouveau comme dynamique. Il n’est pas rare que des avocats prennent des congés pour travailler au sein d’une équipe électorale, par exemple. Mais ce qui change ici, c’est que les frontières semblent plus poreuses, les lignes plus minces, la confusion plus importante, poursuit M. Dubois.

« À quel moment un mème créé pour une page militante devient une publicité électorale déguisée pour un parti politique? C’est là un enjeu qui est de plus en plus important dans nos élections. »

— Une citation de  Philippe Dubois, chercheur au Groupe de recherche en communication politique

Nicolas Gagnon assure que Québec Fier respectera tous les règlements en place lors de l’élection d’automne et que le groupe restera non partisan. Lors de la campagne de 2018, le groupe s’était complètement abstenu de publier au sujet de la politique provinciale.

Nous suivrons les lois qui régissent les élections comme nous l'avons fait à chaque occasion et nous veillerons à ce que nos activités respectent ce cadre. Nous espérons que les syndicats et les autres groupes d'activistes issus de la gauche feront preuve du même respect, a fait savoir le président de Québec Fier par courriel.

Correction : une précédente version de cet article mentionnait erronément que les tiers doivent s'enregistrer auprès d'Élections Canada si elles encourent des dépenses de plus de 10 000 $ lors d'une campagne électorale fédérale. Le seuil de dépenses est en fait de 500 $. Le passage expliquant les lois qui encadrent les tiers au Québec a également été reformulé à des fins de clarté.

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