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Des gens de dos qui marchent avec un traîneau dans la neige.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Texte et photos | Marie-Laure Josselin

Guérison et réparation plutôt que répression. Chez les Atikamekw, la justice réparatrice offre une solution de rechange à l’approche judiciaire habituelle, y compris dans certains cas de violence conjugale. À La Tuque, les Atikamekw proposent plusieurs services pour contrer cette violence, raison pour laquelle le gouvernement québécois a choisi d’installer un de ses nouveaux tribunaux spécialisés en violences sexuelle et conjugale dans cette ville.

Guérir par le territoire

Ils marchent en silence dans la neige, en plein Nitaskinan, le territoire traditionnel qui, à chaque pas, se dévoile un peu plus. Des traces fraîches d’animaux à gauche, un lac à droite, des sapins et des feuillus tout autour.

Les quatre hommes atikamekw tirent leur traîneau dans lequel se trouvent une paire de raquettes et leurs affaires pour dix jours. Pendant ces longues heures dans le bois entre les deux communautés atikamekw de Wemotaci et de Manawan, ils vont avancer, s'essouffler, s’arrêter, écouter, réfléchir; 160 kilomètres pour essayer surtout de se retrouver et de guérir.

Une petite pause? demande Adélard Awashish en haut d’une montée qui surplombe les environs. Cet Atikamekw d’Opitciwan est, avec sa femme Simone, le guide spirituel du groupe pour ce voyage qui pourrait transformer la vie de ces hommes.

Essoufflé, l’aîné de 61 ans attrape une raquette traditionnelle et en désigne les trois parties. L’arrière, le bout pointu, représente le passé ; le centre, la partie plus large, le présent; et le devant, l'avenir. Puis il raconte au groupe ce que cela signifie : ce passé qu’il faut mettre derrière soi en vivant le présent et en utilisant les enseignements pour concevoir un avenir meilleur.

Une raquette traditionnelle autochtone et des gens qui paraissent flou en arrière-plan.
Les raquettes vont être utiles aux participants, autant pour en tirer des enseignements que pour avancer dans la neige.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En effet, les hommes qui sont devant lui ont tous contrevenu à la loi. Cependant, au lieu de se retrouver à la barre d’un tribunal, ils participent au Programme de mesures de rechange pour les adultes en milieu autochtone (PMRA), que les Atikamekw appellent la justice réparatrice.

Cet article est le deuxième volet d'une série sur la violence dans les communautés. Le premier texte, La violence en héritage, traite des Atikamekw qui offrent une panoplie de services pour briser ce cycle.

La surreprésentation des Autochtones dans le système correctionnel fédéral s’est aggravée, assure la vérificatrice générale, Karen Hogan, dans son dernier rapport. Alors qu'ils représentent 4 % de la population adulte canadienne, ils comptent pour 27 % des personnes détenues dans les établissements fédéraux au cours de l’exercice 2020‐2021.

Le Programme de mesures de rechange pour les adultes en milieu autochtone a été instauré en 2001 et révisé en 2015. En 2018, pour la première fois au Québec, certaines infractions en matière de violence conjugale ont été intégrées au programme dans une entente signée avec le Conseil de la Nation atikamekw. Ce dernier est donc le seul organisme traitant des dossiers de programme de mesures de rechange en matière de violence conjugale pour des infractions commises sur le territoire des communautés de Manawan et de Wemotaci.

Dans le silence, un jeune homme met un pied devant l’autre. Concentré. Il s’arrête un court instant, puis observe la nature. Son objectif? Se sentir bien.

Il ne donnera pas son nom, car il est ici pour violence conjugale et, justement, il souhaite déposer, abandonner beaucoup de choses durant son séjour dans le bois. Pour cela, il va prendre le temps de réfléchir sur lui. De profiter aussi de l’entraide qui se crée.

C’est pour guérir, en quelque sorte, lâche-t-il du bout des lèvres en atikamekw. Il a fait une thérapie de six mois, mais il voulait essayer autre chose. Le bois l’apaise.

Un paysage enneigé.
Les mesures du PMRA sont très diverses, mais de plus en plus, se retrouver dans la nature est l'option privilégiée. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Séjours en milieu naturel, rencontres avec ateliers, thérapies, travaux communautaires, activités de prévention, offre de bois de chauffage aux aînés, de nourriture chassée à la communauté… les mesures de ce programme sont multiples.

Elles sont discutées par le conseil de sages qui traite entre autres les dossiers du PMRA. À Wemotaci, il est composé de cinq hommes et de cinq femmes de 30 à 76 ans dont le savoir, l’écoute et les réflexions sont recherchés.

Cécile Petiquay fait partie depuis 22 ans de ce conseil qui rencontre les victimes, puis les délinquants, qui les écoute et les conseille afin d’établir les meilleures mesures.

Une dame âgée pose pour la photo.
Cécile Petiquay fait partie du Conseil des sages de Wemotaci.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le plus souvent en langue atikamekw, le contrevenant leur propose des solutions pour son cheminement. C’est pas nous autres qui allons dire ce qu’ils doivent faire, faut que ça vienne d’eux, sinon ça va déraper pas mal! lance Cécile Petiquay.

Se retrouver grâce au Nitaskinan est une mesure de plus en plus populaire.

On fait des choses que notre peuple faisait, donc on essaie le plus souvent possible de se déplacer sur le territoire, d’aller dans le bois, explique le coordonnateur régional pour le programme de justice atikamekw au Conseil de la Nation atikamekw, Pierre Clary-Rock.

Une femme avec un bâton regarde par terre et, à ses côtés, un homme bien couvert a un masque sur la bouche.
Pierre Clary-Rock (à droite), ancien policier et désormais coordonnateur de cette justice atikamekw, est persuadé que c'est la solution pour mettre fin au cycle de la violence. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Cette marche en raquettes, par exemple, est bien plus qu’une randonnée d'une centaine de kilomètres. Ce n’est pas une partie de plaisir. Les premiers jours, il va y avoir de la colère. Ils vivent plein d’émotions. Il faut que tout ait un sens, que ce soit ancré au niveau de la culture, de l’identité que certains ont perdue. On essaie de rattraper cela, poursuit-il en regardant les marcheurs s’éloigner.

« Un aîné m’avait dit : la nature va s’occuper de cette personne si elle se montre forte et capable de passer au travers. C’est un pas vers la guérison. »

— Une citation de  Pierre Clary-Rock
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La superviseure en santé mentale Atisoko Chilton ferme la marche, un moyen de garder un oeil sur les marcheurs et d'intervenir, toujours discrètement, au besoin.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Un jeune homme plein de fougue avance très vite, dépassant tout le monde. Quelques kilomètres plus loin, il ralentit tellement qu’il se retrouve finalement loin derrière le groupe. L’intervenante Atisoko Chilton se retourne et s’enquiert de son état physique et mental.

C’est dur, c’est dur, reconnaît le jeune homme. Atisoko Chilton lui répond de prendre son temps, que l’énergie va revenir et qu’il doit se concentrer sur son mental et sa respiration. Tout va bien aller, un pas à la fois, lui dit-elle.

C’est un symbole des étapes à franchir dans la vie de ce jeune homme bouillant. Tout le monde a besoin d’un peu d’encouragement, de ne pas penser au passé, d’avancer et de penser au moment présent sans trop regarder en avant pour ne pas se décourager, lance la femme atikamekw avant de reprendre l’expédition.

Une femme debout, entre deux traîneaux sur la neige, et une autre femme qui est à genoux à chercher quelque chose dans son traîneau.
Pour Atisoko Chilton, derrière la violence, il y a "toujours quelque chose qui ne va pas dans leur vie, dans leur cheminement". Et c'est ce que ce genre de voyage sur le territoire, avec des thérapies notamment, permet de réparer en y allant un pas à la fois et en regardant toujours devant. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Superviseure clinique en santé mentale à Wemotaci, elle aide les participants à cheminer et à gérer leurs émotions. Peu bavarde, elle observe surtout, puis intervient au moment opportun.

Elle-même ressent l’apaisement que lui offrent ces kilomètres sur la trace des ancêtres, car être ici, avec certains hommes qui ont été violents avec leurs femmes, l’interpelle. Elle même en a été victime. Ça va être un gros défi de côtoyer les hommes, confie-t-elle à l’écart.

Son rôle, poursuit-elle, va aussi être de montrer ce qu’est la femme et le respect qui lui est dû. Ensemble, ils vont relever ce défi dans cet endroit propice à la réflexion et au retour aux origines.

Ninan kirano mamo (Nous sommes ensemble)

Ensemble, ensemble, ensemble. Littéralement, c’est ninan kirano mamo en atikamekw. De plus en plus de gens participent à ce genre d'expéditions, car ils en ont besoin, affirme Atisoko.

En retrouvant leur culture, mise de côté trop longtemps, grâce à de telles activités, ils voient le changement opérer.

« Les chicanes diminuent, les gens sont mieux. On reproduit ce que les ancêtres faisaient avant. Avec le guide qui conte l’histoire chaque fois, à chaque pause… c’est beau. »

— Une citation de  Atisoko Chilton
Des hommes montent une tente.
En fin de journée, après les 20 kilomètres de marche, il faut monter le camp.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Une dernière montée et les voilà arrivés là où ils vont devoir installer leurs tentes, chercher du sapinage pour couvrir le sol… Germain attrape les raquettes traditionnelles de son traîneau et commence à les enfiler. Des éclats de rire fusent.

Manifestement, il ne s’y prend pas comme il faut. Tu vois, dit-il, mon père est décédé quand j’étais trop jeune. Il n’a pas eu le temps de me montrer des affaires de même. C’est pour ça que je les ai mises à l’envers.

Germain, 43 ans, n’est pas là pour violence conjugale. Il ne veut pas en dire plus.

Un vieil homme se penche vers un quadragénaire assis qui tient une paire de raquettes dans ses mains.
Ce sont des gestes aussi simples qu'enfiler une paire de raquettes traditionnelles correctement que Germain est venu retrouver. Cette fois, c'est l'aîné Grégoire Coocoo qui le lui montre.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Avec un grand sourire, il part couper des branches avec une hache. Bien plus qu’une thérapie dans un bureau, cette expédition en territoire est nécessaire pour s’en sortir là-dedans, dit-il en montrant sa tête et son corps.

« C’est pas tout le monde qui est bien dans son corps. Quand tu marches, tu travailles beaucoup sur toi-même, tu réfléchis, tu te vois dans le passé. Mais aujourd’hui, je me dis que c’est passé. Je recherche le bonheur que j’avais plus jeune! »

— Une citation de  Germain
Une hache sur un morceau de bois.
Le programme, incluant le volet de violence conjugale, vise notamment à favoriser une plus grande participation des communautés autochtones à l'administration de la justice au sein de leur milieu.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Guérir, sortir le méchant, se pardonner et demander pardon. Germain rêve d’y arriver et s’en donne les moyens. Sans cette justice atikamekw, il avoue ne pas savoir ce qu’il deviendrait. Il espère que d’autres suivront ses traces, ses premiers pas vers la guérison. Le travail sera encore long.

Pierre Clary-Rock observe le groupe. Il n’oublie jamais les victimes. Plusieurs programmes leur sont offerts, mais son passé lui rappelle que la réponse à cette violence n’est pas qu’individuelle. Elle doit inclure ceux qui ont fait les torts, les crimes.

Une justice injuste

Pierre Clary-Rock, qui a été policier dans des communautés, notamment à Opitciwan, pendant 15 ans, résume : Peu importe où on est, la problématique est la même. Régulièrement, il arrêtait les mêmes personnes pour les mêmes infractions : violence conjugale, voies de fait, bris d’ordonnance de probation, etc. Et puis, après être passé par la case prison ou tribunal, encore les mêmes arrestations, les mêmes personnes.

« On devait s’approprier la façon de traiter ces problématiques, concevoir une approche personnalisée pour les Atikamekw. »

— Une citation de  Pierre Clary-Rock

Diane Chilton, qui a bâti ce programme de justice réparatrice incluant la violence conjugale, a aussi travaillé dans la police et constaté la même chose. Elle travaille désormais comme consultante essentiellement en violence conjugale au Centre d’amitié autochtone de La Tuque.

Parfois, elle appelait la justice de la province la justice injuste. Parce que je trouvais qu’on était traités injustement sur tous les plans et que le système judiciaire ne fittait pas trop avec les Autochtones. Je trouvais alors important de développer notre propre système de justice au sein de la nation.

Une femme pose pour la caméra.
La justice, raconte Diane Chilton, a toujours été quelque chose d'important, mais il fallait qu'elle soit adaptée à la réalité de sa nation.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Au début, le Programme de mesures de rechange pour les adultes en milieu autochtone n’incluait pas la violence conjugale, ce qui était une lacune pour Diane Chilton.

« [Les fonctionnaires]l’avaient bâti à partir de leur tour d’ivoire, sans jamais venir voir la réalité sur le terrain. Je lisais leur modèle et j’étais en désaccord. On ne voulait pas traiter du problème du monsieur qui fait pipi dans la rue. On voulait traiter des violences conjugales. C’est l’un des gros problèmes au sein de nos communautés. »

— Une citation de  Diane Chilton

Alors elle a pris son bâton de pèlerin et pendant deux ans, patiemment, elle a argumenté : un gros défi avec beaucoup de frustrations par moments.

Un bâton et des gens en flou derrière.
Convaincre de mettre en place cette justice communautaire, menée par le milieu, n'a pas été chose aisée. Aucune autre nation au Québec pour l'instant n'inclut la violence conjugale dans son PMRA.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Plusieurs appuis et interventions, dont ceux de Femmes autochtones du Québec, l’ont aidée sur ce chemin. Mais le moment pivot, se souvient-elle, a été une réunion où elle a parlé d’elle. Elle qui a été en couple pendant 13 ans et qui a connu la violence conjugale.

Le système de justice du Québec n’a pas augmenté mon estime de moi. Je suis sortie de la cour… avec la honte. Il n’y a rien de sexy à aller dire devant un juge que tu vis de la violence conjugale. Je n’ai pas pris confiance en moi. Au contraire, j'ai été humiliée. Je ne ressentais aucune fierté à dire que je me faisais battre.

Elle a raconté son histoire, puis elle a abattu sa dernière carte en demandant qui, des procureurs et de la sous-ministre sur place, avaient déjà vécu cela. Ils se sont regardés sans avoir l’air de savoir de quoi il s'agissait, poursuit-elle.

Elle a alors partagé sa vision d’une justice réparatrice qui proposerait aussi des programmes comme des thérapies pour les hommes, ce qu’elle aurait souhaité pour son ex. En effet, son objectif, c’est l’équilibre. [Avec] la justice autochtone, on n’est pas dans la répression. On est plus dans la tentative de réparer les choses, de rétablir l’équilibre.

Un procureur impressionné

Au tribunal de La Tuque, le procureur aux poursuites criminelles Éric Thériault ne cesse de vanter les mérites de cette justice à laquelle il croit et pour laquelle son adhésion joue un rôle important.

C’est réparateur. C’est le but : une justice réparatrice, répète-t-il. Vraiment plus que punitive.

Un choix qui diffère complètement de celui du législateur du Code criminel, explique Éric Thériault dans les bureaux du tribunal situés juste au-dessus du Conseil de la Nation atikamekw à La Tuque.

On a une vision qui est plus répressive, dans la punition. On envoie le monde en prison. La prison ne répare pas tout le monde, ça ne fait pas peur à tout le monde. Ça fonctionne, mais ça a ses limites, précise le procureur.

Le Programme de mesures de rechange pour les adultes en milieu autochtone (PMRA) est assurément une délégation de pouvoir au niveau de la gestion et de la peine.

Un homme de face qui regarde la caméra avec un tableau en arrière de lui.
Le procureur aux poursuites criminelles Éric Thériault surnomme cette solution de remplacement au système de justice habituel « programme de mesures de rechange pour les Atikamekw ».Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Et ce programme donne de bons résultats, assure Éric Thériault. Sur 48 dossiers ouverts en un peu plus de trois ans, dont le quart pour violence conjugale, 60 % ont été traités avec succès, 20 % sont toujours en cours et 20 % sont non traités parce que l’accusé n’a pas collaboré ou la victime s’est désistée.

Chaque dossier soumis au PMRA est un dossier qui ne mènera pas à l’incarcération comme conclusion, soutient Éric Thériault.

Cependant, des balises existent. Le PMRA en matière de violence conjugale n’est possible que pour certaines infractions. Sont exclues les infractions pour lesquelles une peine minimale est prévue, celles contre l’ordre public et celles d’ordre sexuel, incluant la pornographie juvénile et l’agression sexuelle.

Le dernier mot revient à la victime

Il revient au procureur de décider s’il soumet un cas au PMRA, mais Éric Thériaut rappelle à plusieurs reprises qu’il y a une condition sine qua non : la victime doit être consentante.

90 % des victimes acceptent le PMRA, précise-t-il. Elles ont le dernier mot et peuvent changer d’avis à toute étape du processus.

Un homme sourit. Comme il fait froid, de la vapeur sort de sa bouche.
Quand il le peut, Pierre Clary-Rock va préparer le plaidoyer de la justice réparatrice auprès de juges, de procureurs. Il est persuadé qu'il va y avoir de plus en plus de ce type de justice au pays. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

C’est petit dans les communautés et ce sont de grandes familles, rappelle le coordonnateur régional pour le programme de justice atikamekw au Conseil de la Nation atikamekw, Pierre Clary-Rock.

Donc, des fois, [la victime] ne veut pas briser sa famille ni nuire à son conjoint. C’est fréquent. Ou bien elle estime qu’aller chercher de l’aide, une identité sur les plans culturel et traditionnel comme on le faisait avant, c’est une meilleure avenue.

« C’est particulier que les victimes et les accusés se guérissent ensemble, dans le même processus. C’est peut-être la seule bonne façon de faire, et nous [les allochtones], on ne le sait pas encore! »

— Une citation de  Éric Thériault

En effet, ce que veulent les victimes, au final, ce n’est pas obtenir le résultat de prison, mais retrouver la quiétude d'avant que ça aille mal. Il poursuit avec l’image d’un carrosse dont une roue est réparée : Si l’autre brette encore, ça ne sert pas à grand-chose… L’équilibre, encore.

Reconnaître avant tout

Encore faut-il que le contrevenant soit mûr. Par exemple, d’autres hommes devaient participer à l’expédition sur le territoire. Certains ont récidivé récemment et n’ont pas pu se joindre au groupe, mettant un point final à leur participation à cette justice atikamekw.

On ne peut pas tout maîtriser, dit Pierre Clary-Rock. C’est un cheminement personnel, mais s’ils ne sont pas prêts, on ne peut pas les forcer.

Des gens marchent sur un sentier enneigé.
Peu importe les conditions, il faut continuer d'avancer, de cheminer.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Ce cheminement débute en effet par la reconnaissance des torts causés. Ce n’est pas facile à faire, concède Philippe, un Atikamekw fin quarantaine (prénom d'emprunt). Il a commis une infraction criminelle qui ne concerne pas la violence conjugale, une voie de fait qui aurait pu l’amener devant les tribunaux.

Un overload, un trop-plein de tout ce qu’il a vécu dans sa communauté entre son enfance et sa vie d’adulte, l'a amené à poser ce geste, explique-t-il. Il raconte l’enfant violé par un prêtre, puis les abus de nombreuses substances pour noyer le passé et tout ce qu’il a entendu de trop quand il était intervenant en santé mentale.

Beaucoup de choses sont encore à travailler, mais aujourd’hui, il a fait la paix. Pour en arriver là, il a dû reconnaître l’acte qu’il avait posé et les préjudices subis par sa victime.

Un coup que tu as admis et accepté, tu peux avancer dans le programme et la guérison débute, précise-t-il.

Plaider coupable devant un juge et reconnaître ses fautes sont deux choses différentes, assurent-ils tous.

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Cet homme atikamekw trouve difficilement les mots pour dire que ce système de justice lui a donné une seconde chance à un moment où il était trop perdu.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le fait qu'un homme admette ses comportements violents permet de constater qu’il reconnaît sa responsabilité et d’amorcer un travail, confirme Diane Chilton, qui a mis en place le programme. Mais cela va plus loin : Ça peut permettre un travail de pardon et c’est aussi un plus pour celui ou celle qui a subi la violence, car [le fait de l'admettre] peut apaiser la colère ou le ressentiment.

Philippe et la victime se sont rencontrés, ont discuté. Je lui ai exprimé mon sentiment de regret et tout. La suite reste entre eux, mais cette rencontre a aidé Philippe.

Quand on lui demande pourquoi le PMRA est important, il répond : Oh my god, en prenant une bouffée de cigarette, puis il garde le silence à la recherche des bons mots. Ça aide dans ton cheminement et ça évite aussi d’avoir un casier judiciaire ou d’aller en prison.

Le PMRA sert à éviter un procès […], car quand le programme est réalisé avec succès, on va devant le juge et on demande le rejet des accusations. Cela évite l’incarcération, la "surcriminalisation", l’ajout d’antécédents judiciaires, dit le procureur Éric Thériault.

La justice réparatrice répond donc à des appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada.

Appel 30 : Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de s’engager à éliminer, au cours de la prochaine décennie, la surreprésentation des Autochtones en détention et de publier des rapports annuels détaillés sur l’évaluation des progrès en ce sens.

Appel 31 : Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de procéder à une évaluation et d’établir des sanctions communautaires réalistes qui offriront des solutions de rechange à l’incarcération des délinquants autochtones, de fournir un financement suffisant et stable à cet égard et de cibler les causes sous-jacentes du comportement délinquant.

La déjudiciarisation des dossiers offre une perspective d’avenir.

« Lorsque le dossier est fermé, déjudiciarisé, la personne peut, non pas reprendre un rythme de vie normal, mais avoir une arrière-pensée pour se dire qu’elle a eu une seconde chance de se reprendre en main. »

— Une citation de  Pierre Clary-Rock

La voie de la justice réparatrice ne convient pas à toutes les situations. Québec a décidé de mettre en place à La Tuque un de ses tribunaux spécialisés en violences conjugales et sexuelles.

Pour Éric Thériault, implanter un tel tribunal est plus facile quand les acteurs se parlent déjà, comme c’est le cas à La Tuque. Différents organismes d’aide aux victimes sont dans le même bâtiment que le palais de justice et que le Conseil de la Nation atikamekw.

Le Conseil de la Nation atikamekw avait déjà les ressources en place. L'organisme est bien organisé et propose des initiatives depuis plusieurs années pour rendre la justice davantage sécurisante culturellement pour les personnes judiciarisées et les victimes atikamekw, explique Isabelle Boily, des relations médias du ministère de la Justice.

Québec vient d’ailleurs de dévoiler sa stratégie intégrée pour contrer les violences sexuelles et conjugales. Une dizaine d’actions sont ciblées pour les Autochtones, dont le développement de projets culturellement adaptés aux hommes et de projets pilotes de tribunal spécialisé incluant la prise en compte des réalités autochtones, comme à La Tuque.

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