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Image : Un chevreuil se tient dans la neige, en haut d’une colline. On voit le toit d’une maison en contrebas.

Texte et photos - Martin Toulgoat | Photos - William Bastille-Denis

À Anticosti, rien n’est comme sur le continent. Il n’y a pas de chiens, mais les chevreuils se nomment Céline, Licheux, Will... Les enfants doivent quitter l’île pour terminer leur secondaire. Et l’hiver, l’isolement est tel que l’on cache des bidons d’essence pour éviter les pannes de motoneige.

Pourtant, pour bien des insulaires, l’amour de la nature et du calme l’emporte sur la solitude et les difficultés que ce mode de vie peut imposer.

Rencontre avec ceux et celles qui font d’Anticosti un lieu hors du temps.

Image : L'entrepreneur en construction Robert Charette porte un chapeau de fourrure.
Photo: Robert Charette est entrepreneur en construction à l'île d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Robert Charette, l'entrepreneur en construction

En hiver, la civilisation s’arrête avec les dernières rues asphaltées de Port-Menier.

Ça prend une motoneige et de la préparation pour circuler à sa guise. À l’automne, Robert Charette doit cacher de l’essence à des endroits stratégiques sur l’île.

Il lui sera impossible, à l'arrivée de la neige, de traîner suffisamment de bidons durant ses randonnées pour éviter une panne sèche. Pas question de rester pris au milieu de l’île, loin des secours, alors qu’aucune communication cellulaire n’est possible.

On est à Baie-de-la-Tour. En huit ans, l’hiver, il est venu moins de monde ici qu’il y en a eu dans l’espace, philosophe en riant Robert.

En hiver, l’isolement est total en raison de l’absence d’un lien maritime de janvier à avril. L’entrepreneur en construction montréalais a trouvé son équilibre, ici, en plein cœur du Saint-Laurent. Mais pourquoi avoir choisi l’île?

Tu as juste à regarder autour, tu vas voir pourquoi, répond le colosse barbu avec sa voix éraillée par la cigarette. Ce n’est jamais pareil. L’été, il y a des baleines…

Robert Charette n’a pas grandi à Anticosti. Après avoir passé la majeure partie de sa carrière dans la région de Montréal, il a décidé de venir s’y établir définitivement il y a quelques années.

Amateur de chasse, de pêche et de grands espaces, il était fait pour la vie sur l’île.

C’est moi qui fais les meilleurs prix, dit en éclatant de rire le seul entrepreneur en construction de Port-Menier.

Image : La chute Vauréal est figée dans la glace.
Photo: Peu de visiteurs se rendent à la chute Vauréal en hiver. Il s'agit d'un des endroits qui fait la renommée de l'Île d'Anticosti.Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Demander l’heure à Robert, c’est toujours se faire répondre : Il est moins quart! Pour les gens d’Anticosti, l’heure n’a pas d’importance. Tout comme les distances à parcourir pour visiter les joyaux de la plus grande île du golfe du Saint-Laurent.

Image : Le responsable de l'aéroport de Port-Menier, Steeve Boulanger, a revêtu son habit de motoneige.
Photo: Steeve Boulanger est responsable de l'aéroport de Port-Menier.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Steeve Boulanger, le responsable de l’aéroport de Port-Menier

À Lévis, Steeve Boulanger travaillait dans le domaine de la construction. Mais Steeve chasse. Et il pêche. Les grands espaces l’ont attiré et habité toute sa vie.

Aujourd’hui, son emploi comme responsable de l’aéroport pour Transports Québec lui permet de vivre au paradis.

Moi, je vis dans une pourvoirie à l’année longue. Il y en a qui se font des voyages d’une semaine, mais ce n’était pas assez, j’ai décidé de venir vivre ici pour le plein air, la tranquillité, l’esprit de village aussi. Jamais personne n’est mal pris, il y a toujours une solution.

Steeve Boulanger

A-t-il parfois des envies de partir? Non, au grand désespoir de ma mère, dit-il en pouffant de rire.

Image : Anthony Soler examine les pièces d'un camion.
Photo: Anthony Soler travaille au garage municipal depuis son arrivée à Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Anthony et Mathilda, le couple français qui a choisi Anticosti

À l’intérieur du garage municipal, un camion est stationné, le capot ouvert. Anthony Soler fait quelques vérifications d’usage. Comme il est originaire de Lyon, sa présence à Anticosti est aussi surprenante qu'improbable.

Ç’a été un gros coup de chance et un gros coup de bluff aussi, explique le jeune Français de 24 ans.

Il a toujours voulu vivre en Amérique du Nord. Voilà qu’un jour il a été charmé par un reportage sur Anticosti diffusé à la télévision française.

Image : Anthony Soler vérifie l'huile d'une camionnette au garage municipal.
Photo: Anthony Soler habitait à Lyon, en France, avant de venir s'installer à l'île d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Immédiatement, sans même avertir sa conjointe, il a envoyé un courriel à la Municipalité de Port-Menier pour savoir s’il y avait des offres d’emploi.

Coup du destin.

La Ville cherchait justement un mécanicien et n’avait plus de garderie pour les jeunes familles. Il n’en fallait pas plus pour convaincre sa conjointe, Mathilda, de le suivre, de tout abandonner à Lyon pour venir fonder sa garderie en milieu familial.

Image : Mathilda Palanca range des jouets dans sa garderie en milieu familial.
Photo: Mathilda Palanca a fondé une garderie en milieu familial pour accueillir les enfants de l'île d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

[Mathilda et moi] sommes arrivés le 29 mai 2018 à Montréal et nous avons commencé à travailler le 3 juin sur l’île d’Anticosti. Notre premier contact avec le Canada, c’est Anticosti.

Le couple lyonnais représente les seules personnes issues de l’immigration sur l’île.

On voulait la tranquillité, oublier le stress de la vie de tous les jours dans une grande ville, et vraiment s’immerger dans le pays, affirme le jeune mécano.

L’isolement et l’aridité du territoire de la plus grande île du golfe du Saint-Laurent ont forcé Mathilda et Anthony à dépasser leurs limites. C’est ce qu’on appelle un baptême du feu.

Image : Une enfilade de maisons à Port-Menier.
Photo: Les maisons font face au golfe du Saint-Laurent dans cette rue de Port-Menier.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Il y a des choses qu’on ne pensait pas être capables de faire, par exemple aller à la chasse, marcher en forêt. J’ai vraiment découvert des choses sur moi que je ne soupçonnais pas. Je suis capable de chasser, de me débrouiller toute seule, c’est bien de retourner aux sources.

Mathilda Palanca

Le couple, amateur de bonne bouffe, s’ennuie à l’occasion de la cuisine française, des charcuteries et des fromages de la mère patrie, mais savoure maintenant l’abondance de la viande de gibier, du poisson et des fruits de mer.

Ici, si tu es végétarien, tu ne profites pas, explique Anthony, sourire en coin.

Le jeune couple n’a pas l’intention de quitter Anticosti, malgré les obstacles de l’isolement en hiver.

Image : Le phare de Pointe-Carleton en hiver.
Photo: Le phare de Pointe-Carleton, dans la municipalité de L'Île-d'Anticosti, a été construite entre 1917 et 1919.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Je vous dirais que c’est pour le confort familial. En parlant avec les gens, on a vraiment l’impression d’être dans une grande famille, tout le monde s’entraide, tout le monde est prêt à aider.

Anthony Soler

À Lyon, Mathilda se noierait dans la masse avec sa garderie. Mais ici, sa présence est essentielle, primordiale pour attirer de nouvelles familles et garder celles qui sont encore là.

On se sent utiles. [Les gens de l’île] attendaient vraiment une gardienne, donc, moi, il faut que je reste ici. Il ne faut pas que je parte. Ça fait chaud au cœur, c’est gratifiant, explique-t-elle.

Image : L'animateur de radio Sébastien Denobile
Photo: Sébastien Denobile est animateur de radio à L'Île-d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Sébastien Denobile, l’animateur de radio

Dans son petit local, Sébastien Denobile est devant son ordinateur et sa console. Il anime une émission de radio et en assure aussi la mise en ondes.

Chaque matin et chaque après-midi, il est la voix de Port-Menier et informe les insulaires de ce qui se passe à l’extérieur de l’île. Sébastien est aussi premier répondant et livre le carburant pour alimenter la centrale qui assure la distribution d’électricité à la population. Il remplace même à l’occasion le chauffeur d’autobus scolaire.

Image : Sébastien Denobile est dans son studio, devant son micro.
Photo: Sébastien Denobile anime le matin et l'après-midi à la radio de L'Île-d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Il n’est pas le seul à faire mille et un métiers. Sur l’île, c’est plus la norme que l’exception. Cette polyvalence est essentielle au bon fonctionnement de Port-Menier durant l’hiver.

Chaque citoyen est un héros à sa façon.

Sébastien Denobile, animateur radio à Anticosti

Le silence, la sainte paix, la nature, la qualité de vie, c’est ce qui a poussé Sébastien à revenir vivre à Anticosti. Il a passé une partie de son enfance sur l’île, avant de déménager avec ses parents à Sept-Îles et Trois-Rivières. Mais l’appel de ses racines a été trop fort. Le tourbillon de la grande ville ne lui convenait plus. Il a fait le saut il y a neuf ans.

Image : Sébastien Denobile est assis sur sa motoneige.
Photo: Sébastien Denobile est revenu à Anticosti après avoir constaté que les grandes villes ne lui convenaient plus.Crédit: Radio-Canada / William Bastille-Denis

Il y a des gens qui viennent ici et qui disent: “Comment vous faites?” On n’est pas toujours sûr que l’avion va rentrer, on n’est pas toujours certain que le bateau va rentrer. Quand il y a de la visite, tu l’attends le lundi, mais elle peut arriver le mercredi. Mais tu t’adaptes à cette réalité.

Image : Tony Bisson dans son atelier.
Photo: Tony Bisson est né à Anticosti et n'a pas l'intention de partir.  Crédit: Radio-Canada / William Bastille-Denis

Tony Bisson, l’entrepreneur-ambulancier-travailleur forestier

Tony Bisson est un pure laine. L’entrepreneur n’a jamais eu de doute. Il est là pour pour de bon. Je vis à l’île d’Anticosti depuis toujours.

Depuis toujours, ou presque. Comme les autres, Tony a quitté l’île à 13 ans pour terminer son secondaire.

Mais quand on termine nos études, on revient à Anticosti si l’on y est attaché et s’il y a quelque chose qui nous y attache aussi. Moi, ça tirait fort, donc je suis revenu vivre sur l’île.

Son père était guide et il a voulu suivre ses traces, ce qu’il a fait durant plusieurs années, avant de lancer sa compagnie de déneigement. Il est aussi ambulancier et fait de l’aménagement forestier. Ce n’est pas simple, toutefois, de vivre sur Anticosti, où la majorité des emplois sont saisonniers.

Image : Tony Bisson travaille dans son atelier.
Photo: Tony Bisson a lancé sa compagnie de déneigement après avoir été guide.  Crédit: Radio-Canada / William Bastille-Denis

Avec l’arrivée du froid en hiver, et le départ du bateau, l’île entre dans un isolement presque total.

L’île, présentement, n’est pas sur la map. L’hiver, on n’a pas d’économie, les gens, pour la plupart, sont sur l’assurance-chômage, chacun aimerait pratiquer sa passion, mais comme l’île est isolée, ce n’est pas facile de faire ce qu’on veut ici.

Tony Bisson, entrepreneur à l'île d'Anticosti
Image : Une falaise glacée de l'île d'Anticosti.
Photo: Quand la glace entoure les côtes de l'île d'Anticosti en hiver, les insulaires sont isolés.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Les fils de Tony Bisson terminent leurs études secondaires à Rimouski.

Ils aimeraient revenir. Tony, seul à la maison, rêve de ce moment depuis longtemps. Mais il ne se berce pas d’illusions. À ses yeux, la possibilité de travailler à l’année avec un meilleur salaire sur le continent a été le principal obstacle, ces dernières années, au développement de l’île. Un écueil qui freine l’arrivée de nouvelles familles.

Je ne suis pas pessimiste, mais je suis réaliste. Il ne faut pas se le cacher, quand j’étais plus jeune, on était beaucoup plus d’habitants, la qualité de vie était différente. Il y avait plus de jeunes, plus de familles, donc plus d’activités communautaires, mais là, on vit un déclin.

Image : Des maisons face au golfe du Saint-Laurent à Port-Menier.
Photo: La municipalité de Port-Menier, à Anticosti.Crédit: Radio-Canada / William Bastille-Denis

Ce qui est difficile, pour Tony, c’est d’être loin de ses deux fils. Une réalité qu’il doit être prêt à accepter, mais qui cause le départ de familles complètes, qui suivent leurs enfants pour les études.

Image : Karine Dubé lit un livre aux élèves.
Photo: Karine Dubé est directrice de l'école Saint-Joseph, à Port-Menier.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Karine Dubé, la directrice de l’école

L’École Saint-Joseph, la seule de la municipalité, ne compte maintenant que neuf élèves, de la deuxième année jusqu’en deuxième secondaire. Aussi bien dire que sa survie ne tient qu’à un fil. Cette situation a poussé ses deux profs à créer un environnement scolaire qui fait éclater le cadre d’apprentissage traditionnel.

Le lundi matin, en entrant à l’école de Port-Menier, le silence contraste avec le bruit en sourdine si distinctif des plus grands établissements, où les classes sont pleines à craquer.

Image : Les noms des élèves sont écrits sur les casiers.
Photo: Il y a neuf élève à l'école Saint-Joseph de Port-Menier.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Les élèves ont pris place dans une seule classe et écoutent avec attention, en silence. C’est l’heure du conte avec Mme Dubé, la directrice. Une directrice qui est aussi enseignante et orthopédagogue. Karine Dubé a quitté l’an dernier son poste dans une école de Montréal pour relever un nouveau défi à l’île d’Anticosti.

Durant la lecture, elle fait des pauses, donne des notions de grammaire et fait aussi des liens entre l’histoire qu’elle lit et leur prochain voyage scolaire.

Image : Adam Dumont
Photo: Adam Dumont, 7 ansCrédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Toute l’école quitte l’île le lendemain, en avion et en hélicoptère, pour Harrington Harbour. Un voyage qui emballe au plus haut point le jeune Adam Dumont, 7 ans.

De quoi as-tu le plus hâte?

De voir un chien, répond-il les yeux pétillants.

Image : Des caribous sont rassemblés dans la cour d'une résidence.
Photo: Les caribous viennent aux portes des maisons à Anticosti. Les résidents les nourrissent avec du maïs.Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Un règlement municipal interdit la présence de chiens, à l’exception des chiens MIRA, pour ne pas effrayer les cerfs de Virginie, l’emblème de l’île. Selon le dernier recensement, ils sont près de 40 000 sur un immense territoire de 8000 km2, alors qu’il n’y a que 150 personnes qui y habitent à l’année.

Ici, la formule de l’enseignant ou de l’enseignante debout devant le tableau, les élèves à leur pupitre devant leur cahier, crayon à la main, représente la dernière des options.

Neuf élèves en classe, ça leur permet de prendre leur aise, de s’asseoir sur le sofa ou un banc oscillant, là où ce sera le mieux pour apprendre, et on est vraiment plus dans l’apprentissage avec le jeu, la manipulation, les échanges.

Karine Dubé, directrice de l’école de Port-Menier

Lillie Michaud a grandi à Anticosti, et depuis l’arrivée des deux profs, la fillette de 10 ans ne se réjouit plus des journées de tempête qui forcent la fermeture de l’école.

Une fois l’heure du conte passée, vers 11 h, les élèves disparaissent. La classe se vide. Par la fenêtre, on aperçoit le groupe, patins et bâtons de hockey sur l’épaule. Direction : l’aréna. De la mi-janvier à la mi-mars, les cours d’éducation physique se déroulent à la patinoire, où les élèves apprennent à jouer au hockey.

Au début, il y en a qui tenaient à peine sur leurs patins. Maintenant, tout le monde réussit à faire des passes aux membres de son équipe et à tirer au filet. C’est Adam Lemay, l’autre enseignant, qui a instauré ce changement d’approche. Il enseigne à la fois l’éducation physique, la géographie et l’histoire, tout comme l’éthique et la culture religieuse.

Ce qui m’a motivé à déménager à Anticosti, c’est la liberté d’enseignement, explique-t-il. Il y a des choses qu’on doit couvrir absolument, sauf qu’on a de la liberté pour les réaliser. Je suis quelqu’un qui aime beaucoup le plein air, donc des cours à l’extérieur, des cours d’éthique et culture religieuse en pleine nature, des cours de géographie sur le territoire.

En fait, l’École Saint-Joseph est, par la force des choses, une école parallèle, innovatrice.

Image : Éric Perreault et Marie Élie-Perreault entourent leur fils.
Photo: Éric Perreault et Marie Élie-Perreault vivent à l'île d'Anticosti depuis une dizaine d'années.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Les Perreault, la famille qui a choisi un mode de vie

Éric Perreault et Marie Élie-Perreault ont quitté Rawdon pour s’installer à l’île d’Anticosti il y a 10 ans.

On avait décidé que c’était ici qu’on voulait élever nos enfants. On cherchait une place tranquille où, nous, on aurait aimé grandir.

Éric Perreault

Après avoir fait l’école à la maison pour leurs deux plus vieux, le couple a décidé de les inscrire à l’école de Port-Menier il y a deux ans. Une classe avec des élèves de tous les âges, ça permet aux enfants d’apprendre à vivre en société, juge Marie.

En tant que parent, c’est ce que j’apprécie, parce que c’est la vraie vie, affirme Marie Élie-Perreault. La vraie vie, ce n’est pas un groupe du même âge où l’on méprise les plus jeunes et l’on craint les plus vieux. Ici, tu ne peux pas avoir ça, donc ça, c’est un plus pour le développement de nos enfants.

Il reste qu’une seule famille qui déménage peut mettre en péril l’avenir de la petite école.

En ce moment, il y a trois enfants sur l’île qui vont entrer à l’école prochainement, mais c’est un défi d’attirer de nouvelles familles. On le sait, une école, c’est le cœur d’un village, explique Karine Dubé.

Image : Un pot contenant des pinceaux.
Photo: Les élèves sont initiés aux arts plastiques durant leur parcours scolaire.Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Après la deuxième année du secondaire, les élèves doivent déménager à Havre-Saint-Pierre, loin de leur famille. On les héberge alors dans une famille d’accueil. Un non-sens, selon Éric et Marie.

Depuis notre arrivée, il y a 10 ans, il y a plein de monde qui est parti à cause de ça.

Marie Élie-Perreault

Pour éviter ce déracinement, l’un des parents décide souvent de suivre l’enfant, au risque de séparer la famille durant plusieurs mois. Un éloignement qui a aussi déchiré des familles à Anticosti. Pour Éric Perreault, c’est inconcevable.

Nous, notre idée est faite, on n’enverra pas nos enfants à 13 ans à Havre-Saint-Pierre. De voir notre fille une fin de semaine sur cinq semaines, c’est au-delà de ce qu’on peut imaginer et supporter.

L’enseignement à distance a fait ses preuves ailleurs avec la visioconférence. Le père de trois enfants se demande pourquoi on ne l’offre pas dans les villages isolés de la province.

Image : Karine Dubé donne des explications à deux garçons.
Photo: Karine Dubé est directrice de l'école Saint-Joseph, mais elle enseigne aussi aux élèves.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

On a la technologie, il faut juste le bon vouloir. Il faut que les gens comprennent que l’école à Montréal, ce n’est pas comme l’école à Anticosti, à Chevery ou à Harrington Harbour. C’est différent, et il faut adapter l’école à la situation.

Éric Perreault
Image : L'infirmier clinicien Robert Chenel
Photo: Robert Chenel est infirmier clinicien au dispensaire de Port-Menier.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Robert Chenel, l’infirmier clinicien à Anticosti

Image : Le dispensaire de L'Île-d'Anticosti
Photo: Le Centre de santé et de services sociaux de la Minganie a un dispensaire à Anticosti.Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Le réseau de la santé a compris cette nécessaire adaptation à l’île d’Anticosti. À Port-Menier, il n’y a pas d’hôpital, mais plutôt un dispensaire, un mot qui semble tout droit sorti d’une autre époque. L’établissement est tenu à bout de bras par un infirmier et une infirmière qui se relaient pour assurer les soins.

Ça fait 13 ans que je suis ici, au dispensaire. C’est un travail que j’adore, je pense que c’est le travail que j’ai le plus aimé dans mes 40 ans de carrière.

Roger Chenel, infirmier clinicien à l’île d’Anticosti

Le dispensaire de Port-Menier est peut-être modeste, mais il a tous les équipements pour accueillir le médecin qui vient rencontrer les patients et patientes une fois par mois. Comme d’autres insulaires, Roger doit cumuler plusieurs fonctions. C’est ce qui est grisant. C’est ce qui fait qu’il ne peut se passer de sa pratique à Anticosti.

Image : Des arbres penchés devant des maisons.
Photo: Les arbres croissent en suivant les vents dominants de l'île d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / William Bastille-Denis

Si je compare avec [ce qu’on fait] en ville... Moi, je viens de Rimouski, on a une équipe médicale qui nous entoure, que ce soit à l’urgence ou dans les différents départements, s’il y a un gros cas qui arrive à l’hôpital. Mais ici, tout passe par moi, au dispensaire.

Pneumonie, accident de voiture, accident de chasse, plaie à guérir. Roger doit poser un premier diagnostic qui serait normalement fait par un médecin. Par la suite, le diagnostic est validé par téléphone avec un ou une médecin de Havre-Saint-Pierre ou d’ailleurs au Québec si la situation est plus grave.

On est, dans le fond, les yeux et les oreilles du médecin. Je dirais qu’on établit 80 % du diagnostic lors de notre rencontre avec la personne à traiter, explique l’infirmier. Roger assure même les suivis de grossesse.

Image : Une camionnette sur la route.
Photo: Peu de routes sont déneigées en hiver sur l'île d'Anticosti.Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Au-delà du volet médical, l’infirmier agit comme confident, en raison de l’absence d’un psychologue ou d’un travailleur social.

À Anticosti, il n’y a certes aucun bouchon de circulation. Ni de rues étourdissantes bourrées de monde et de voitures. Mais l’infirmier a tout de même constaté, au fil des années, que le stress y existait. Il est seulement différent.

L’isolement a quand même des effets pervers. De temps à autre, il faut sortir. Un beau milieu, même si on l’apprécie, on peut se sentir prisonnier des fois. L’être humain, pour vivre, a besoin de beaucoup de choses. Il a besoin de contacts à l’extérieur, il a besoin d’aller voir sa famille pour revenir ici et l’apprécier.

Roger Chenel

Mais l’infirmier rimouskois ajoute, pour remettre le tout en perspective, que l’isolement peut se vivre à Anticosti comme à Montréal.

Le plus grand isolement, c’est l’isolement de soi-même. Mais avec des paysages qu’on trouve ici et qu’on n’a pas ailleurs, c’est de l’émerveillement. Les gens qui sont des amants de la nature, à Anticosti, c’est certain qu’ils ont du soleil dans les yeux, conclut l’infirmier avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Ultimement, et on y revient toujours, le plus grand défi de l’île d’Anticosti est d’attirer de nouvelles familles pour dynamiser la communauté.

Image : John Pineault
Photo: John Pineault est maire de la Municipalité de L'Île-d'Anticosti.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

John Pineault, le maire de la Municipalité de L’Île-d’Anticosti

Image : La neige enveloppe l'île d'Anticosti.
Photo: L'île d'Anticosti ne dispose pas d'un lien maritime pendant toute l'année. Le service n'est habituellement pas en opération de janvier à avril.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

On est la plus grande île du golfe du Saint-Laurent, on est la seule île habitée qui n’est pas désenclavée par un service de lien maritime à l’année. Ce n’est pas normal.

John Pineault, maire, municipalité de L’Île-d’Anticosti

L’île d’Anticosti est toujours dans la course pour faire partie du Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’idée est de devenir un parc national, afin d’attirer davantage de touristes.

Mais encore faut-il y avoir accès à un prix acceptable, ce qui écarte de la course le transport par avion.

Le maire estime, comme d’autres, que sans une desserte maritime abordable et accessible pour se rendre à l’île, toute initiative pour développer la communauté et son économie sera un coup d’épée dans l’eau.

Image : Le soleil se couche au large de l'île d'Anticosti.
Photo: Les résidents de l'île d'Anticosti aimeraient attirer plus de touristes.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Mais il y a une autre réalité qui fait partie des mœurs. La population d’Anticosti, au fil des décennies, n’a pratiquement jamais été maître chez elle. À l’époque de la colonisation de l’île, les gens travaillaient pour le richissime propriétaire d’Anticosti, le chocolatier français Henri Menier. Par la suite, c’était pour les compagnies forestières qui ont racheté successivement l’île.

Le gouvernement du Québec a même été propriétaire d’Anticosti durant 10 ans, jusqu’en 1984. Sur le plan politique, la municipalité de L’Île-d’Anticosti est donc l’une des plus jeunes de la province. Les Anticostiens et Anticostiennes sont propriétaires de leur maison, de leur terrain, de leur île, depuis seulement 37 ans.

Image : Le secteur de la chute Vauréal sous la neige.
Photo: Peu de gens se rendent dans le secteur de la chute Vauréal en hiver.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

Ce qui va faire qu’on va passer la barrière ou qu’on ne la passera pas, ce sont les gens d’Anticosti qui vont le décider eux-mêmes. Il y a eu l’époque de Menier, il y a eu l’époque de la Consolidated Paper. C’était une époque où les gens n’avaient pas un mot à dire sur leur avenir. Maintenant, il faut que ça soit l’époque des gens d’Anticosti.

John Pineault, le maire de la municipalité de L’Île-d’Anticosti

C’est l’un des rares territoires habités du pays où les chevreuils ont laissé plus d’empreintes que les êtres humains. Préserver à tout prix la distinctive tranquillité de l’île, avec sa population de 150 personnes, ou attirer de nouvelles familles?

Ça demeure la grande question existentielle des gens d’Anticosti, qui souhaitent à la fois voir leur communauté survivre, tout en tenant mordicus à ce qui fait que son charme est unique : la quiétude, les espaces à perte de vue et une nature à l’état brut.

Image : Un chevreuil devant deux motoneiges.
Photo: Les chevreuils, emblèmes de l'île d'Anticosti, sont domestiqués par les insulaires.  Crédit: Radio-Canada / Martin Toulgoat

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