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Sébastien Lavoie et Martin Guay sont assis dans le milieu d'une rue.
Gracieuseté : Martin Guay

Texte et photos par Alexia Martel-Desjardins

Qui sont les personnes qui ont ouvert la voie pour défendre les droits de la communauté LGBTQ en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec au cours des dernières décennies? Les mentalités évoluent-elles moins rapidement dans les petites villes que dans les grands centres urbains? Martin, Sébastien, Denis et Véronique nous font part de leur histoire.

Introduire l’homoparentalité à Beaucanton

À une trentaine de kilomètres au nord de La Sarre se trouve le village de Beaucanton, où a grandi Véronique Mailloux. Après avoir résidé huit ans à Montréal, c’est dans son patelin qu’elle a finalement choisi de s’établir, et où elle élève aujourd’hui son fils.

Je suis fière d’habiter Beaucanton, je suis fière de mon petit coin. Je suis fière de comment on me reçoit, de comment j’ai été acceptée par ma communauté, vraiment. Je ne ressens aucun malaise à vivre ici, affirme-t-elle.

Aujourd’hui, le regard de Véronique Mailloux pétille quand elle pose les yeux sur son vaste terrain cintré de la verdure des prés et des forêts. Cependant, elle se rappelle qu’un tel épanouissement n’a pas toujours rayonné sur son parcours de vie, notamment quand elle a annoncé son orientation sexuelle à son entourage, il y a environ 20 ans.

Véronique Mailloux joue dans un bac à sable avec son fils.
Véronique Mailloux et son fils Olivier sur leur terrain à Beaucanton dans le Nord-du-Québec.Photo : Radio-Canada / Alexia Martel-Desjardins

Il y a eu de la surprise, certes, il y a eu du rejet, il y a eu beaucoup de peine, de deuils. À l'époque, en 2000, on n’avait pas encore accès à la fécondation, c’était le deuil peut-être pour mes parents d’être grands-parents. C’étaient des deuils pour moi aussi parce que j’étais en couple avec un homme, je m’en allais dans une maison, avec un chien, le rêve américain, les enfants et tout. Et finalement, non, ce n'est pas ça que j’étais, ce n’est pas ça que je suis, dit-elle.

Véronique a pris la décision de déménager à Montréal au début des années 2000 afin de se rapprocher d’une communauté LGBT plus élargie et de trouver un sentiment d’appartenance.

Véronique Mailloux est assise sur les marches extérieures de sa maison, son fils sur les genoux; son chien regarde le paysage près d'elle.
Un peu plus de 200 personnes habitent à Beaucanton, dont Véronique Mailloux et son fils Olivier.Photo : Radio-Canada / Alexia Martel-Desjardins

Celle qui chérit sa région a observé un changement des mentalités à la suite de son retour à Beaucanton. Je suis revenue et j’ai trouvé qu'il y avait une énorme différence, remarque-t-elle.

Avec son ex-conjointe, Véronique entreprend les démarches pour fonder une famille. Après plusieurs tentatives d’insémination infructueuses, elles se tournent vers la procréation assistée.

Puis en 2018, Olivier naît. Un cadeau de la vie.

C’est sûr qu’ici, à la garderie, tout le monde a des papas, des mamans. Il y a des familles monoparentales. Lui, c’est le seul qui vient d’une famille homoparentale et je veux qu’il soit fier de ça, affirme Véronique.

Bien que les autres enfants dans l’entourage d’Olivier aient des parents hétérosexuels, il ne semble pas s’en préoccuper le moins du monde. Il tient surtout à montrer ses nombreuses créations dans son carré de sable et à parler de la Pat’ Patrouille.

« J'ai une maison, une famille, j’ai mon chien, j’ai la petite vie, j’ai tout. Je l’ai, mon rêve américain. »

— Une citation de  Véronique Mailloux
Véronique Mailloux pousse la balançoire sur laquelle son fils est assis. Elle rit aux éclats.
Radio-Canada / Alexia Martel-Desjardins

Il est invité aux fêtes d’amis comme les autres. Tout va très bien. J’avais des craintes, mais je te dirais que les gens qui ont des préjugés face à ça ne vont pas être dans ma vie. Et que ce soit n’importe où, ce n’est pas le fait que je suis en région, qu'il y a encore des préjugés : c’est toujours un travail continu, estime Véronique Mailloux.

Ce travail, Véronique n’éprouve pas de difficultés à l’accomplir au quotidien. Elle répond aux questions sur son orientation avec ouverture, sans gêne et sans complexe. Elle confie que, dans les formulaires, elle biffe les mots père et mère pour les remplacer parent 1 et parent 2.

C’est sûr que lorsque je dis que j’ai un enfant, tout le monde me dit : "Ah oui, et le père?" J’ai toujours des coming out un peu forcés à faire, que ce soit en milieu de travail ou quoi que ce soit, parce que mon fils a deux mères, donc je le mentionne. D’emblée on pense que mon fils a un père. C’est drôle, mais c’est normal, on est entourés d'hétéronormativité, reconnaît-elle.

Véronique Mailloux le dit à maintes reprises : elle agit toujours comme si c’était normal parce que ce l’est.

Martin et Sébastien tiennent le drapeau de la Coalition d'aide à la diversité sexuelle de l'Abitibi-Témiscamingue.
La Coalition d'aide à la diversité sexuelle de l'Abitibi-Témiscamingue a comme principale mission de donner des formations et ateliers dans les écoles.Photo : Radio-Canada / Emily Blais

Rester à Rouyn-Noranda pour ne plus avoir à se cacher

D'après ses propres mots, Denis Lord en a mangé, des claques. Cela ne l’a pas empêché d’ouvrir le premier bar gai en Abitibi-Témiscamingue et d’habiter à Rouyn-Noranda pendant quatre décennies.

S'affichant dès son jeune âge en tant qu’homosexuel, Denis Lord a affronté son lot d’intimidation et d’insultes.

Il a fallu avoir une colonne très forte parce que, moi-même, je me faisais juger sur la rue, je me faisais pointer du doigt. Parce que déjà j’étais très affirmé, raconte-t-il.

Au travail, à l’école, dans la ville, Denis peut énumérer un triste nombre de fois où il a été la cible de discrimination.

Je ne pouvais même plus aller à la récréation sur l’heure du dîner, raconte-t-il. On me gardait dans la salle en bas. Il y avait une dame qui faisait des soupes et je lavais des chaudrons parce que si je sortais dehors, je me faisais battre. Je me faisais déchirer mes manteaux, c’était invivable.

En 1995, Denis Lord et sa soeur ont ouvert un bar, la Station D. L’année suivante, ils décident de le convertir en bar gai, un établissement que Denis a tenu pendant 13 ans. Toutefois, lors des premières années, la discrimination et les préjugés surmontés dans sa jeunesse ont récidivé.

Un homme regarde la terrasse du bar Station D.
Gracieuseté
Photo: Le bar Station D était situé sur la rue Perreault Ouest, à Rouyn-Noranda.  Crédit: Gracieuseté

On fermait le bar à trois ou quatre heures du matin, on s’en allait manger au restaurant avec les employés et les clients. On rentrait là et on se faisait dire : "Ah, la gang de tapettes de la Station D qui arrivent". Des choses comme ça, mentionne-t-il.

Petit à petit, Denis a approché les commerçants de la ville et a tissé des partenariats avec eux pour s’assurer que la clientèle de son bar soit respectée ailleurs en ville. Il affirme que, progressivement, l'ouverture d’esprit s'est installée grâce à l’argent rose.

Comme on était le seul bar gai régional, la clientèle venait du Nord-Ouest de l’Ontario, Amos, La Sarre, Val-d’Or, Ville-Marie. Ils venaient veiller tous les vendredis et samedi. Il s'agissait de revenus considérables dont pouvaient profiter les autres commerçants à Rouyn-Noranda.

Toutefois, les propriétaires récalcitrants à la présence de la clientèle de la Station D se voyaient privés de tels profits.

Puis, un soir, alors que Denis travaillait derrière le bar, un groupe s’est dirigé vers lui.

Je n’en revenais pas. Ils ont dit : "Écoute Denis, quand t’étais jeune, à l’école Notre-Dame, je t’ai rentré dedans, j’ai déchiré ton manteau et je m’en veux aujourd’hui, et je m’excuse".

En 2007, Denis vend la Station D et déménage à Montréal, assouvissant son désir de résider dans une grande ville. Pourquoi ne pas être parti plus tôt?

Simplement pour moi-même. C’est plate, mais je me suis dit que si, moi, je suis obligé de fuir ma région, je suis obligé de partir vivre dans un grand centre parce que j’ai peur de me faire pointer du doigt, j’ai peur de me faire cogner la gueule, j’ai peur de marcher sur un coin de rue, personne ne va le faire, dit-il.

« Sans avoir décidé que j’allais être le porte-étendard de la communauté gaie, je l’ai fait sans le savoir parce que je l’ai fait pour moi, je l'ai fait pour qu’on me respecte dans la région. Et ça a rayonné sur plein de gens qui ont suivi en arrière de moi. »

— Une citation de  Denis Lord

Alors qu’à l’époque il ne se rendait pas compte de l’influence qu’avait sa persévérance, aujourd’hui il accueille les compliments qu’on lui fait sur le sujet avec reconnaissance.

Par contre, Denis Lord persiste à croire que la discrimination n’est pas plus présente en région.

Il y aura toujours de l’homophobie. Quand tu appartiens à une minorité, tu appartiens à une minorité pour la vie. Il y aura toujours quelqu’un pour te rabaisser et te pointer du doigt. Mais notre région, je la trouve belle, je la trouve évolutive, conclut-il.

De dissimuler leur relation à célébrer leur union au milieu de la ville

Sébastien Lavoie et Martin Guay ont célébré leur premier anniversaire de mariage il y a quelques jours.

Si, il y a 20 ans, l’idée de s’afficher en public leur aurait semblé une lubie impensable, ils pensaient encore moins officialiser leur union dans un parc à Rouyn-Noranda.

Ça m’est arrivé de mentir pour aller le fréquenter, se rappelle Martin en racontant les débuts de leur relation. Je te dirais que c’était difficile parce qu’autant j'étais pris dans quelque chose, je ne voulais pas m’assumer, mais je pense que ce qui prenait la place la plus importante pour moi, c’était le regard des autres. Est-ce que les autres allaient m’accepter tel que je suis pour de vrai?

Martin Guay et Sébastien Lavoie près du lac Osisko à Rouyn-Noranda.
Martin Guay et Sébastien Lavoie près du lac Osisko à Rouyn-Noranda.
Radio-Canada / Emily Blais
Photo: Martin Guay et Sébastien Lavoie ont célébré leur première année de mariage au printemps 2022.  Crédit: Radio-Canada / Emily Blais

Sébastien et Martin, au début des années 2000, se sentaient parmi les seuls homosexuels dans leur tranche d’âge. Ils constatent aujourd’hui l’absence de modèles non hétéronormatifs auxquels ils auraient pu s’identifier il y a une vingtaine d’années.

Les seuls gais qu’il y avait, ils avaient 40, 50, 60 ans. Alors les jeunes n’étaient pas affichés nécessairement. On en connaissait peut-être trois ou quatre en Abitibi-Témiscamingue au complet, indique Sébastien. C’était comme un autre monde.

Martin Lavoie et Sébastien Guay assis sur un divan.
Les mentalités ont évolué au fil des années, tout comme la perception de Martin et Sébastien de leur propre relation.Photo : Radio-Canada / Alexia Martel-Desjardins

Ce manque de représentativité, ils l’ont ressentie non seulement dans leur entourage, dans leur région, mais aussi dans les médias, à plus grande échelle.

C’était quand même intense, ce qu’on voyait à la télévision. C’était tout le temps celui qui parlait sur le bout de la langue, avec les petites manies. Là, tu fais un coming out et automatiquement, on dirait que le monde ne comprend pas. Ça ne correspond pas, se rappelle Sébastien.

Néanmoins, les deux répètent qu’un changement de mentalités s’est opéré au fil des ans. Sébastien et Martin travaillent dans la même école, et observent que le discours des étudiants contraste grandement avec celui qu’ils entendaient quand ils étaient sur les bancs d'école.

Une centaine de personnes marchent à Val-d'Or.
En juin dernier lors du troisième festival Fierté Val-d’Or, une centaine de personnes ont marché fièrement dans les rues du centre-ville.Photo : Radio-Canada / Marc-André Landry

Sébastien décrit par exemple une scène dont il a été témoin à Fierté Val-d’Or cette année : des adolescents d’environ 15 ans qui assistaient à un spectacle de drag queen et qui s’amusaient.

C’était beau à voir. Je remonte à mes 14 ou 15 ans, je n’aurais jamais fait ça. J’aurais eu bien trop peur que quelqu’un me voie. C’est clair que je n’aurais jamais été là à ce moment-là de ma vie, pense Sébastien.

« Je me dis que quand on s'assume et qu’on dégage de la confiance, ça intimide quasiment les autres, mais positivement. »

— Une citation de  Martin Guay

Le couple se réjouit de voir que les mentalités ont évolué dans les médias et dans la société, mais aussi plus près d’eux, dans leur famille.

Dans nos familles, on n’avait pas nécessairement les valeurs d’ouverture face à ça, mais je suis fier de dire, aujourd'hui, après 18 ans de fréquentation, à quel point ça a évolué dans nos familles respectives. Ils se sont rendu compte qu’on peut avoir une vie normale, soutient Martin.

La scène de leur mariage décrit bien tout le changement qui s’est opéré : une voiture décapotable rutilante a conduit Sébastien et Martin sur la piste cyclable au bord du lac Osisko, jusqu’à la presqu’île, où la cérémonie s’est déroulée.

Martin sourit en pensant à son père, à ses côtés dans la voiture le jour du mariage. Un souvenir qui, assure-t-il, a une signification particulièrement importante.

Je ne suis pas sûr qu’en 2004 mon père aurait accepté si je m’étais marié. Pas sûr qu’il aurait aimé ça tant que ça, m’accompagner, pense-t-il. C’est le genre de chose qui est gravé à tout jamais dans nos souvenirs, ce genre de moments. Autant au début, on était dans une période où il voulait absolument tout changer et, finalement, il m’accompagne à mon mariage.

La photo d'en-tête est une gracieuseté de Martin Guay.

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