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Image : Sur les traces du laboratoire secret de Nikola Tesla au Québec

Texte | Guillaume Piedboeuf - Illustrations et design graphique | Olivia Laperrière-Roy

Un mystérieux scientifique européen venu mener des expériences au fond des bois.

Une vaste forêt vierge reliant Portneuf, la Haute-Mauricie et le lac Saint-Jean autrefois prisée par les riches chasseurs américains.

Un homme visité par des extraterrestres en banlieue de Québec.

À la recherche du « laboratoire secret » de l’énigmatique inventeur Nikola Tesla au Québec, où la frontière entre mythe et réalité est trouble.

Cela faisait plus d’une heure que je tournais en rond sur les routes de terres cahoteuses partant à droite et à gauche autour du lac Mackay-Smith. À plusieurs reprises, je m’étais heurté à un cul-de-sac, me forçant à délicatement faire faire demi-tour à la voiture. Un coup de pédale de trop et je me retrouverais embourbé dans un fossé, au milieu de nulle part, sans réseau cellulaire pour demander de l’aide.

Je m’étais enfoncé dans la zone d’exploitation contrôlée (zec) de la Rivière-Blanche dans l’espoir d’éclaircir une vieille légende urbaine de Portneuf et de la Haute-Mauricie.

Est-ce que oui ou non le célèbre inventeur Nikola Tesla avait mené en secret, au fond de la forêt québécoise, certaines des dernières expériences de sa vie?

J’avais déjà consacré beaucoup trop de temps à la question et j’attendais depuis quelques mois que me fasse signe un dénommé Aurèle Labbé, dont le chalet aux abords du lac Mackay-Smith était central à mon enquête. Du moins je l’espérais.

Trop heureux d’apprendre qu’il serait finalement de passage audit chalet en cette fin du mois d’août, je n’avais pas pris le temps de lui demander des instructions précises pour m’y rendre et voilà que j’avais atteint les limites de la carte GPS sur laquelle je comptais pour me diriger.

Sur cet immense territoire, des trappeurs et chasseurs hurons-wendat avaient guidé, à pied, à travers lacs et forêts, de riches chasseurs américains durant la majeure partie du 20e siècle. Je me demande ce qu’ils auraient pensé en apprenant que 100 ans plus tard, un pauvre journaliste muni d’une grosse voiture japonaise et de toutes les cartes du monde au bout de ses doigts réussirait encore à s’y égarer.

Perdu dans mes pensées, j’ai mis quelques secondes à réaliser que l’éclat de lumière devant moi, au loin, était en fait le soleil se reflétant sur l’eau du lac Mackay-Smith.

J’étais finalement à destination, me suis-je dit, soulagé, en arrêtant le moteur quelques dizaines de mètres plus loin. Sauf que le chalet que j’avais devant moi ne ressemblait en rien aux photos d’archive que j’avais pris soin de regarder à nouveau la veille.

Le chalet est en bordure d'un lac. On aperçoit, au travers des conifères, un chalet en bois rond à un étage.
Le chalet du club Triton de nos jours.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

« Il y a deux chalets autour du lac Mackay-Smith », m’avait-on prévenu à l’entrée de la zec. J’étais visiblement au mauvais. Celui-ci semblait désert et, en m’avançant sur le quai, je pouvais voir au loin, sur une pointe de terre s’avançant à l’autre bout du lac, un drapeau canadien flottant au-dessus de quelques imposants bâtiments en bois rond. Un hydravion y était amarré.

Bingo.

Il ne pouvait que s’agir de ma destination, le domaine Sanford.

Rebrousser chemin pour m’y rendre en voiture n’était cependant plus une option. Je risquais simplement de me perdre à nouveau. À ma gauche, un chemin forestier s’enfonçait dans la forêt, semblant suivre les contours du lac. J’en avais pour environ deux kilomètres, estimais-je. Au pas de course, j’y serais en une quinzaine de minutes.

*Ci-dessous: Image de l'Hôtel New Yorker en 1943 | Hôtel New Yorker

Image de l'Hôtel New Yorker en 1943.
Image : Image de l'Hôtel New Yorker en 1943.
Photo: Image de l'Hôtel New Yorker en 1943.   Crédit: Hôtel New Yorker

Tesla est mort, vive Tesla!

L’énorme enseigne de l’hôtel New Yorker scintillait dans la noirceur de Manhattan depuis déjà plusieurs heures, le soir du 7 janvier 1943, lorsque dans un corridor de l’établissement, Alice Monaghan s’est arrêtée devant la chambre 3327, décidant d’y pénétrer malgré l’affichette demandant de ne pas déranger posée sur la porte depuis deux jours.

La découverte que ferait la femme de chambre, celle d’un corps inerte, allait rapidement faire le tour du monde. À 86 ans, le plus illustre résident de l’hôtel New Yorker, l’inventeur Nikola Tesla, a rendu l’âme discrètement dans la chambre qu’il habitait depuis 9 ans.

Dans les jours suivants, les éloges envers l’éminent scientifique vont fuser de partout.

« Si jamais un inventeur a été à la hauteur d’un roman de Jules Vernes, c’était Nikola Tesla. [...] Si le mot “génie”, dont on a souvent abusé, devait s’appliquer à un homme, ce serait lui », lisait-on dans le New York Times deux jours plus tard.

Ce jeune surdoué qui, à l’adolescence, avait choisi de servir la science plutôt que la religion, comme le souhaitait son père, un prêtre orthodoxe serbe. Ce jeune dont l’arrivée à New York, à la fin de sa vingtaine, en 1884, allait révolutionner le monde.

Ce scientifique obsessif compulsif qui avait osé défier le grand Thomas Edison, inventeur de l’ampoule électrique, à la fin du 19e siècle, dans ce qui allait devenir la « guerre des courants ». Et c’est Tesla qui avait finalement prouvé au monde entier, avec un barrage hydroélectrique construit aux chutes Niagara, que c’est « son » courant, le courant alternatif, qui allait permettre d’électrifier la planète.

Ce grand esprit solitaire aux prises avec des visions, dont les inventions dans ses laboratoires de Colorado Spring, Long Island et New York lui avaient valu plusieurs centaines de brevets, jetant les bases de technologies révolutionnaires, comme la radio.

L'annonce du décès de Nikola Tesla dans le journal du New York Times. On peut y lire, en anglais : « Nikola Tesla, l'inventeur prolifique est mort - L'inventeur du pouvoir alternatif de courant a été retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel »
L'annonce du décès de Nikola Tesla dans le journal du New York Times. Photo : The New York Times

Quelques jours après sa mort, 2000 personnes sont réunies à la cathédrale Saint John the Divine, à New York, pour assister aux funérailles et faire leurs adieux.

Pourtant, c’est seul dans une chambre d’hôtel que Nikola Tesla a rendu l’âme. Durant les dernières décennies, l’inventeur était passé d’un hôtel new-yorkais à l’autre, peinant à payer ses factures, vivant en solitaire et adoptant des pigeons qui se posaient sur le rebord de sa fenêtre.

Depuis 1932, ses apparitions publiques s’étaient généralement limitées à l’invitation qu’il lançait aux représentants de la presse une fois par année, le jour de son anniversaire, pour faire le point sur ses plus récents projets scientifiques, de plus en plus farfelus.

Il y avait ce grand projet de transmettre l’électricité par la terre, sans fil, à travers la planète, qui n’aboutissait jamais. Il y avait la « téléforce », un faisceau de la mort silencieux capable de rayer de la carte 1 000 000 de soldats et 10 000 avions en un instant, selon l’inventeur. Une technologie qui rendrait toute nation impénétrable et permettrait une paix totale sur terre, avait annoncé Tesla sans être pris très au sérieux.

Même chose pour son prétendu moteur aux rayons cosmiques et sa caméra capable de capter en images les idées du cerveau humain.

Au moment de son décès, la question flottait dans l’air depuis longtemps. L’éminent scientifique était-il devenu savant fou?

*Ci-dessous: Gare de train du Club Triton | Courtoisie Sylvain Gingras

La gare de train est une maison en bois rond avec une enseigne "Triton Club Station".
Image : La gare de train est une maison en bois rond avec une enseigne "Triton Club Station".
Photo: Gare de train du Club Triton  Crédit: Courtoisie Sylvain Gingras

Le Club Triton, terrain de chasse des millionnaires du Québec

« Vous n’êtes vraiment pas le premier à faire des recherches là-dessus. Déjà dans les années 80, lorsque je préparais mon premier livre sur le Club Triton, il y avait un monsieur de Montréal dont j’ai oublié le nom qui s’intéressait à Tesla », m’avait prévenu dès le début l’auteur et historien amateur Sylvain Gingras.

Le résident de Saint-Raymond, à Portneuf, est l’une des premières personnes que j’ai contactées lorsque j’ai commencé à creuser la légende du laboratoire secret de Nikola Tesla au Québec.

Sylvain Gingras s’intéressait depuis toujours à ce territoire bordant la réserve faunique des Laurentides, aux extrémités de Portneuf et de la Haute-Mauricie. Ou plutôt il s’intéressait au Triton Fish and Game Club, le Club Triton pour les intimes, un prestigieux club de chasse qui avait mainmise sur une bonne partie de ces forêts durant le 20e siècle.

Carte situant le club Triton entre Québec et le lac Saint-Jean
Le club Triton se trouve entre Québec et le lac Saint-Jean.Photo : Radio-Canada

Adélard Lirette, le père d’un de ses amis d’enfance, à Saint-Raymond, avait été l’un des derniers gardiens de l’endroit. Sylvain Gingras était souvent allé au Club Triton avant la fermeture, en 1981, en plus de travailler à la Seigneurie du Triton, une pourvoirie qui a vu le jour au cœur de l’endroit, dans les années 80.

C’est la construction du chemin de fer entre Québec et le lac Saint-Jean, à la fin du 19e siècle, qui avait rendu accessible aux gens de la ville cette vaste région de bois luxuriants et de lacs qu’arpentait depuis des lunes la nation huronne-wendat. De riches Américains avaient tôt fait de s’en emparer. Les propriétaires et leurs prestigieux invités venaient chasser et pêcher au printemps et à l’automne, laissant leurs camps aux bons soins de familles de trappeurs comme les Sioui, Gros-Louis et Lirette le reste de l’année.

En 1989, après des années à chercher des photos, des registres et des témoignages, Sylvain Gingras avait cosigné le livre Le Club Triton, sur l’histoire de l’endroit.

Sylvain Gingras pose pour la caméra avec les deux livres sur le club triton.
Sylvain Gingras s’intéressait depuis toujours à ce territoire bordant la Réserve faunique des Laurentides, aux extrémités de Portneuf et de la Haute-Mauricie.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Dans l’ouvrage, réédité en 2016, le résident de Saint-Raymond mentionnait que Nikola Tesla était passé au Club Triton pour y mener des expériences en plein air.

Après avoir entamé mes recherches sur la légende urbaine du laboratoire secret de l’inventeur à Portneuf, je voyais dans cette affirmation la référence la plus crédible d’un quelconque passage dans la région.

La plus crédible, dis-je bien, parce que l’histoire avait également des racines bien détaillées ailleurs : dans la communauté ufologique québécoise.

*Ci-dessous: Le domaine Sanford

Le domaine Sanford est un chalet en bois rond avec une longue galerie
Image : Le domaine Sanford est un chalet en bois rond avec une longue galerie
Photo: Le domaine Sanford  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

De Vénus à Lac-Édouard

Sur des sites Internet un peu obscurs, à travers des articles consacrés au passage d’extraterrestres sur Terre, je m’étais vite rendu compte que le nom de Nikola Tesla était fréquemment associé à celui d’un anglophone de Lac-Beauport, un dénommé Arthur Matthews, mort en 1986.

D’abord dans un livre écrit par une Américaine, Margaret Storm, paru en 1959, puis dans un récit biographique, The Wall of Light, paru en 1971, Arthur Matthews prétendait avoir été un ami proche de Nikola Tesla presque toute sa vie.

Selon les dires de Matthews, son père travaillait pour Lord Kelvin, un éminent physicien et ingénieur électrique britannique, lorsque Tesla lui avait rendu visite, en 1892. Le père de Matthews et Tesla se seraient liés d’amitié et auraient continué à se voir lorsque la famille Matthews a immigré à Québec, au tout début du 20e siècle.

Lors des séjours ponctuels de Nikola Tesla au domicile familial de Québec, Arthur Matthews disait être devenu proche de Tesla et, après la mort de son père, en 1915, étant lui-même ingénieur électrique, il aurait commencé à mener des expériences avec ce dernier. D’abord sur les plages de Tadoussac et de Rivière-Portneuf, sur la Côte-Nord, puis au « camp privé » d’un ami commun, le major Henry Sanford, près de la municipalité de Lac-Édouard.

Le scientifique aurait même confié à Matthews, avant sa mort, la mission de mettre au point plusieurs de ses inventions inachevées.

Un récit un peu présomptueux, mais un récit qui, jusque là, pouvait encore tenir la route.

Sauf qu’à travers ces témoignages, Arthur Matthews affirmait également que Nikola Tesla était un extraterrestre ayant été déposé sur Terre par des habitants de Vénus. Dans son livre, dont je m’étais procuré une version française auprès du GARPAN, un groupe ufologique québécois, Matthews livrait un récit décousu, truffé de références bibliques. Il expliquait avoir lui-même été contacté par les Vénusiens en raison de ses liens avec le scientifique, et être embarqué à plus d’une reprise dans une soucoupe volante qui se posait dans sa cour, à Lac-Beauport, pour ensuite entreprendre des périples dans l’espace.

Photo d'Arthur Matthews, un homme maigre aux cheveux blancs.
Arthur Matthews dans les années 60Photo : Courtoisie Lawrence Matthews

J’avais vite décidé de délaisser les extraterrestres et conclu que le passage de Tesla au Club Triton, tel qu’il a été décrit par Sylvain Gingras, était ma meilleure piste. Mais à ma propre surprise, non seulement le nom d’Arthur Matthews était familier pour l’historien, mais ce dernier lui accordait une certaine crédibilité.

C’est que le fameux camp privé du major Henry Sanford, auquel Matthews faisait référence, avait bel et bien existé. C’était un domaine aux abords du lac Mackay-Smith, au sud du Club Triton, pas très loin de la municipalité de Lac-Édouard, m’a expliqué Sylvain Gingras.

Ce n’est pas tout. Dans un vieil enregistrement audio disponible sur Internet, un homme se présentant comme Arthur Matthews décrivait avec une précision remarquable le périple qu’il avait effectué avec Nikola Tesla au domaine Sanford au printemps 1932.

Parti de la gare de Québec dans le wagon privé du New-Yorkais Henry Sanford, le petit groupe était débarqué le long du chemin de fer à la « station Sanford », racontait Arthur Matthews. Puis, avec 12 guides hurons-wendat, dont un certain « Gros-Louis », responsable du groupe, et une infirmière, le groupe s’était enfoncé dans les bois, avec tout le matériel nécessaire à leurs expériences, jusqu’à atteindre le vaste chalet de Sanford.

Dans le hangar adjacent au bâtiment principal, Matthews, Sanford et Tesla auraient monté un véritable laboratoire de fortune, assemblant une génératrice et construisant un transformateur électrique. Le but était de transmettre de l’énergie entre ce transformateur, vraisemblablement une sorte de tour, et trois autres bâtis plus loin. Le premier, une quinzaine de kilomètres plus loin dans les bois, le deuxième près de Desbiens, au Lac-Saint-Jean, et le troisième à Tadoussac.

Dans les semaines suivantes, ils ont peaufiné plusieurs des grandes inventions sur lesquelles Tesla travaillait à la fin de sa vie, réussissant notamment l’exploit inédit de transmettre de l’électricité à travers le sol, sans fil, entre les transformateurs. C’est du moins ce que prétendait Arthur Matthews.

Un récit difficile à croire, mais dont tous les détails historiques concordaient, m’a assuré Sylvain Gingras. Au début des années 30, Henry Sanford se rendait bel et bien à la station Sanford avec son propre wagon de train, presque toujours accompagné d’une infirmière en raison de sa santé fragile. Le gardien de l’endroit, Harry Gros-Louis, le guidait ensuite jusqu’à son domaine, un grand chalet bordé par un hangar.

Le récit était si précis, en fait, que Sylvain Gingras l’avait adopté dans la réédition de son livre sur l’histoire du Triton. Mais il m’a assuré qu’il ne connaissait même pas l’existence de Matthews dans les années 80, lorsqu’il avait écrit son premier livre. L’information initiale selon laquelle Nikola Tesla était venu au Club Triton provenait donc nécessairement d’ailleurs, selon lui. Mais d’où?

« C’est embêtant, mais je ne me rappelle plus? C’est probablement quelqu’un qui nous l’a raconté. C’était il y a plus de 30 ans et le nom de Tesla ne nous disait pas grand-chose... Tout ce qu’on savait, c’est que cet éminent personnage était passé là. »

*Ci-dessous: Hélène Gros-Louis regarde ses photos d'époque.

Hélène Gros-Louis regarde ses photos d'époque.
Image : Hélène Gros-Louis regarde ses photos d'époque.
Photo: Hélène Gros-Louis regarde ses photos d'époque.   Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

La mystérieuse tour du lac Mackay-Smith

« Je me rappelle que, quand on passait en canot avec mon père sur le lac Mackay-Smith, on voyait une espèce d’antenne, une tour, mais c’était défendu d’aller là. C’était gardé. »

Assis à mon bureau à écouter la voix tremblotante à l’autre bout du fil, un frisson venait de me parcourir la colonne vertébrale.

« Un instant, pouvez-vous me répéter ça? »

Refroidi après avoir obtenu comme principale preuve des expériences de Nikola Tesla à Portneuf le témoignage d’un homme décédé affirmant avoir voyagé dans l’espace en soucoupe volante, j’avais pendant un moment délaissé ma peu concluante enquête.

Mais malgré l’invraisemblance de l’histoire, je n’étais pas capable de vraiment la chasser de ma tête. Il y avait là un mystère plutôt enivrant, je l’avoue. À temps perdu, j’avais retracé la descendance du trappeur et gardien de la station Sanford, Harry Gros-Louis, pour me rendre compte que sa petite-fille, Hélène Gros-Louis, habitait Wendake, tout près de Québec.

Image ancienne de deux hommes qui travaillent dans le bois.
Le trappeur et gardien de la station Sanford, Harry Gros-Louis.Photo : Courtoisie / Hélène Gros-Louis

J’avais été soulagé de l’entendre me parler de vive voix, au téléphone, relatant avec précision des souvenirs de sa jeunesse. Elle était née en 1932 dans une petite maison aux abords de la voie ferrée, à la station Sanford. Son père avait succédé à son grand-père comme gardien de l’endroit, dans les années 30. Elle n’avait connu pratiquement que la forêt jusqu’à l’âge de 15 ans.

Le nom de Nikola Tesla ne lui disait rien, mais la mention du nom d’Henry Sanford et du lac Mackay-Smith venait de réveiller des souvenirs chez la femme de 87 ans. Sans même que je lui mentionne le transformateur prétendument construit par Matthews et Tesla au domaine Sanford, voilà qu’elle me parlait d’une tour sous haute surveillance. Une tour dont même Sylvain Gingras, l’historien du Triton, ne connaissait pas l’existence.

« Mon dieu seigneur, c’était il y a tellement longtemps! J’étais jeune. On voyageait avec mon père pour voir les Américains aux différents chalets et tout surveiller. Mais le chalet de M. Sanford était le seul endroit où papa nous défendait d’aller. Il me semble qu’il y avait un gardien en tout temps. Il y avait quelque chose de confidentiel là. »

Dans ma tête, je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer la tour comme une version miniature de celle qu’avait construite Tesla à ses laboratoires de Colorado Springs et Long Island, au tournant du 20e siècle.

Image d'archive d'une tour construite aux côtés d'un bâtiment en brique.
La tour de la station Wardenclyffe, à Long Island, en 1904Photo : Wikicommons

Mais là s’arrêtait le récit d’Hélène Gros-Louis. Si Nikola Tesla était bien venu mener des expériences au domaine Sanford en 1932, c'était l'année de sa naissance et elle ne pouvait pas s'en souvenir. Elle ne se rappelait pas non plus avoir entendu parler d’un inventeur.

Encouragé par son témoignage, j’ai tout de même entrepris de contacter le plus de personnes possible ayant vécu ou travaillé dans le secteur au milieu du 20e siècle.

Mais, je me heurtais la plupart du temps à des avis de décès, à des numéros de téléphone hors service ou à des souvenirs imprécis. Certains n’avaient aucune idée de ce dont je tentais de leur parler. D’autres me renvoyaient au livre de Sylvain Gingras.

« J’en ai souvent entendu parler par Gérard Lirette. Mon père, qui travaillait sur le chemin de fer, savait ça aussi. C’est vrai que Tesla est venu là. Même les Américains parlaient de ça au Club Triton », m’avait finalement confié Donald Grimard, un homme de 77 ans qu’on m’avait conseillé de contacter lorsque j’avais commencé à faire des appels à Lac-Édouard, le village le plus près du défunt Club Triton.

Gérard Lirette était lui aussi gardien au Club Triton. Adolescents, Donald Grimard et ses amis le suivaient pour lui donner un coup de main et s’amuser dans les forêts avoisinantes. Du groupe d’amis en question, il était le seul encore en vie avec toute sa tête, m’avait-il dit. Je ne pouvais donc compter que sur son témoignage.

Et lorsque j’avais retrouvé le fils de Gérard Lirette, John, le nom de Nikola Tesla ne lui disait rien. Pas plus que l’histoire selon laquelle un mystérieux inventeur aurait fait des expériences au Club Triton. Il se souvenait bien d’une mystérieuse tour surveillée par des gardiens, mais pas au lac Mackay-Smith. Plutôt au lac Elizabeth, une quinzaine de kilomètres au nord.

Celle-là, Sylvain Gingras en connaissait l’existence. Elle avait été construite par un autre étrange personnage du Club Triton, Maurice Heilmann, qui avait eu un camp au lac Elizabeth à compter de 1910. Il avait fait ériger la tour en question au sommet d’une montagne avoisinante.

On en savait peu sur Heilmann, mis à part qu’il avait travaillé pour le gouvernement français un peu partout aux États-Unis durant plusieurs décennies. Vice-consul à New York, au début des années 1900, puis à Philadelphie et à Washington avant de devenir consul général à San Francisco de 1924 à 1931.

Il avait payé son abonnement au Club Triton jusqu’en 1939, même s’il n’y mettait plus les pieds depuis des années, selon Gingras. Et l’on avait su plus tard que la tour était en fait un centre de recherches en télécommunication. La tour était démolie depuis longtemps, mais les ancrages étaient pendant un certain temps restés visibles avant que la nature ne réclame son dû.

Deux tours mystérieuses, donc, et un passage de Nikola Tesla dont seul Donald Grimard, qui n’était pas né à l’époque, semblait avoir entendu parler. Mon enquête avançait, mais tout cela était encore insuffisant.

Jusqu’à ce que je tombe sur un autre membre de la famille Lirette, Réjeanne.

Le lac Élizabeth et le lac Mackay-Smith sont situés à 15km l'un de l'autre.
Le lac Élizabeth et le lac Mackay-Smith sont situés à 15km l'un de l'autre. Photo : Radio-Canada

*Ci-dessous: Image d'archives de la station Sanford | Courtoisie / Hélène Gros-Louis

Image d'archives du domaine Sanford
Image : Image d'archives du domaine Sanford
Photo: Image d'archives du domaine Sanford  Crédit: Courtoisie / Hélène Gros-Louis

Le déserteur

Les Lirette, comme les Gros-Louis, étaient des trappeurs de père en fils. Gérard Lirette avait été gardien du pavillon principal du Club Triton, alors que son frère Adélard, le père de Réjeanne, était posté à la station Sanford.

Adélard avait repris la garde de la station Sanford des Gros-Louis de 1951 jusqu’à la fermeture du Club Triton, en 1978.

Réjeanne Lirette avait donc, comme Hélène Gros-Louis, passé la majeure partie de son enfance à arpenter les forêts autour de la station Sanford avec son père. Et elle avait bel et bien souvenir d’avoir entendu parler du passage de Nikola Tesla au lac Mackay-Smith… mais il y avait un hic.

Votre monsieur Tesla, est-ce qu’il se faisait appeler “le déserteur”?

Réjeanne Lirette

Pas à ma connaissance. Nikola Tesla, après tout, avait immigré de son plein gré, en 1884, pour venir travailler à New York. Mais durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux déserteurs étaient venus se cacher dans les forêts du Club Triton, m’avait-on raconté. Il n’était donc pas impossible qu’une dizaine d’années plus tard, une vieille histoire à propos d’un inventeur originaire des Balkans ait été suffisamment déformée pour lui valoir le surnom de « déserteur ».

« J’étais très curieuse quand j’étais jeune. Je me souviens que mon père parlait avec d’autres hommes, dans son bureau, de quelqu’un qui avait mené des expériences au lac Mackay-Smith, bien avant ma naissance. Papa l’appelait toujours “le déserteur” », m’a raconté Réjeanne Lirette, 72 ans.

Elle se rappelait même être allée sur place.

Le domaine Sanford
Le domaine SanfordPhoto : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

« On allait au Mackay-Smith une fois de temps en temps. Il y avait un hangar en arrière et papa me disait de venir voir ça, qu’il y avait un monsieur qui était resté là et qui connaissait Henry Sanford. Apparemment que ce monsieur-là avait fait toutes sortes d’inventions. Il traînait encore des affaires dans le hangar et mon père me montrait tout ça. C’est le monsieur en question qui avait fait toutes ces installations-là. Mais papa n’a jamais mentionné son nom et je ne pense pas qu’il le connaissait. »

Visiblement, les rumeurs d’expériences scientifiques au lac Mackay-Smith existaient avant qu’Arthur Matthews ne fasse le récit de sa supposée aventure avec Nikola Tesla.

Un travail d’archives s’imposait, mais je devais aussi mieux me renseigner sur les dernières années de la vie de Tesla. Au début des années 30, après tout, l’éminent scientifique avait déjà plus de 70 ans et, selon toute apparence, il ne quittait pas New York.

*Ci-dessous: Nikola Tesla dans son laboratoire en décembre 1899. | John Parrot / Stocktrek Images / Getty Images

Nikola Tesla assis dans son laboratoire tandis que des éclairs électriques sont diffusés dans la pièce.
Image : Nikola Tesla assis dans son laboratoire tandis que des éclairs électriques sont diffusés dans la pièce.
Photo: Nikola Tesla dans son laboratoire en décembre 1899.   Crédit:  John Parrot / Stocktrek Images / Getty Images

Qui mettra la main sur le coffre-fort?

Nikola Tesla était décédé d’une thrombose coronaire. C’est ce qu’avait conclu le médecin dépêché à la chambre 3327 de l’hôtel New Yorker pour examiner le corps du scientifique le 8 janvier 1943. La mort n’était pas jugée suspecte.

Le défunt était demeuré actif jusqu’à ses 81 ans, mais sa santé avait commencé à se dégrader rapidement après qu’il eut été happé par un taxi lors de sa marche quotidienne dans New York, en 1937.

Que laissait-il derrière lui dans la chambre qu’il avait habitée ces neuf dernières années? On se bousculait déjà pour le savoir.

Le lendemain du décès, avant que la nouvelle ne soit communiquée au monde entier, Sava Kosanovich, neveu de Tesla et ambassadeur de la Yougoslavie aux États-Unis, était à l’hôtel New Yorker. À ses côtés, un ami de Tesla et un représentant du musée de la Radio Corporation of America. Tous trois étaient intéressés par le contenu du coffre-fort personnel de l’inventeur et désireux de savoir si un testament avait été laissé derrière.

Des représentants de l’ambassade yougoslave et de l’hôtel New Yorker étaient aussi présents, tout comme un serrurier chargé d’ouvrir le coffre.

Ce dernier s’était exécuté et le contenu du coffre-fort avait rapidement été examiné, mais en l’absence de testament on l’avait vite refermé. Puis la combinaison du coffre avait été changée pour que seul Kosanovich y ait accès. Tesla détestait apparemment son neveu, mais ce dernier était le seul descendant s’étant manifesté.

L’histoire était toutefois rapidement venue aux oreilles des services secrets américains. En pleine Seconde Guerre mondiale, y avait-il un risque que des inventions secrètes de Nikola Tesla se retrouvent dans des mains yougoslaves?

Déjà, en 1940, on avait suggéré à J. Edgar Hoover, l’omniprésent directeur du FBI, d’assurer la sécurité de Tesla à l’hôtel New Yorker. C’est qu’en juillet 1940, l’excentrique scientifique avait déclaré avoir mis la touche finale à son faisceau de la mort, censément capable de détruire des nations entières, la téléforce. La crédibilité de Tesla s’était certes effritée dans les dernières décennies, mais l’homme était tout de même derrière de grandes inventions de l’histoire moderne. Mieux valait ne pas courir de risque.

C’est pourquoi le 9 janvier 1943, deux jours après la mort de Nikola Tesla, deux agents fédéraux étaient débarqués au New Yorker pour se saisir du coffre-fort et de l’ensemble des effets personnels de Tesla. Sava Kosanovich avait été questionné pour s’assurer qu’il ne s’était encore emparé de rien, puis tout le matériel avait été scellé et transporté jusqu’à un entrepôt fédéral de Manhattan pour être examiné.

Même dans la mort, Nikola Tesla restait fidèle à lui-même : mystérieux.

*Ci-dessous: Le gardien Adélard Lirette à la station Sanford. | Courtoisie Sylvain Gingras

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Image : M. Lirette dans le cadre de porte d'un petit hangar avec l'inscription "Sanford".
Photo: Le gardien Adélard Lirette à la station Sanford.  Crédit: Courtoisie Sylvain Gingras

Sur la piste de la famille Sanford

« Je ne sais pas ce que vous voulez me vendre, mais je ne suis pas intéressée. Je vous demanderais d’arrêter de m’appeler », me lançait en anglais une interlocutrice en colère à l’autre bout du fil avant même que je n’aie eu le temps de placer un mot.

La voix féminine au léger accent du Texas que j’entendais au bout du fil était celle de Susan Sanford Dudley et il y a des semaines que je tentais de la joindre à sa résidence d’Austin sans jamais qu’elle ne décroche le téléphone.

Elle se trompait sur mes intentions, mais après tout comment aurait-elle pu deviner le motif de mon appel? Un journaliste québécois tentait désespérément de lui parler d’un chalet où elle avait posé le pied pour la dernière fois il y a plus de 60 ans.

J’avais mis un moment à reconstituer l’arbre généalogique de la famille d’Henry Sanford. Son grand-père avait été président d’une compagnie de train, l’Adams Express Company, laissant à sa descendance un énorme héritage financier. Son père, Samuel Simons Sanford, était un éminent chef d’orchestre et doyen de la Faculté de musique de l’Université Yale dont le meilleur ami était le célèbre pianiste et compositeur polonais Ignace Jan Paderewski.

Paderewski et Tesla s’étaient côtoyés dans un même cercle d’intellectuels new-yorkais au début du 20e siècle. Il y avait donc, en théorie, un lien possible entre la famille Sanford et Tesla.

Le major Henry Sanford, pour sa part, avait servi dans l’armée américaine en France durant la Première Guerre mondiale. Selon le recensement américain de 1930, deux ans avant son escapade prétendue avec Nikola Tesla au Triton, Henry Sanford habitait Manhattan et, bien qu’il soit indépendant de fortune, travaillait comme ingénieur électrique. Son intérêt pour la discipline l’aurait-il amené à vouloir travailler avec le plus célèbre ingénieur électrique de la ville, Nikola Tesla?

Grand amateur de chasse, Sanford avait visité le Club Triton pour la première fois en 1913, puis avait acquis le site du lac Mackay-Smith pour construire son domaine deux ans plus tard.

« C’était quelqu’un de spécial dans l’histoire du Club Triton. Il était un peu incognito. Il a déjà passé un hiver complet à son domaine, ce qui était très rare pour les Américains. Il avait aussi une fascination pour les armes à feu et il était intransigeant avec ses employés. Il prenait plaisir à les mettre dehors », m’avait raconté Sylvain Gingras.

Henry Sanford employait une quinzaine de guides et travailleurs à son domaine. Asthmatique, c’est dans une chaise portée par des guides qu’il effectuait le tracé de quelques kilomètres entre le chemin de fer et son camp aux abords du lac Mackay-Smith.

Sa femme et lui avaient eu deux enfants. Une fille, décédée très jeune, et un garçon, Henry Sanford fils, qui avait gardé le domaine Sanford durant plusieurs décennies après la mort de son père, en 1940.

M. Henry Sanford junior arrivait toujours à la station Sanford avec une femme différente, m’avait raconté Réjeanne Lirette.

Je m’en étais moi-même rendu compte en suivant la piste de sa descendance. Henry fils avait été marié à de nombreuses reprises, plusieurs de ses femmes étaient mortes dans des circonstances dramatiques, et il était difficile de retrouver la trace de ses quelques enfants.

« Mon cher, comment avez-vous trouvé mon numéro de téléphone? » m’avait demandé Susan Sanford, un peu ahurie, après que je lui eus expliqué le motif de mon appel. En passant des heures à parcourir des rubriques nécrologiques, des annonces de mariages et un annuaire téléphonique américain, lui avais-je expliqué.

Euphorique de finalement joindre un membre de la famille Sanford, ma joie s’est un peu atténuée lorsque j’ai commencé à parler de Nikola Tesla à mon interlocutrice de 72 ans.

Le nom ne lui disait absolument rien, pas plus que mon histoire d’inventeur accompagnant son grand-père au chalet du lac Mackay-Smith.

« Vous devez comprendre que mon grand-père était déjà mort à ma naissance. Mais j’ai été au camp du lac Mackay-Smith avec mon père et ma mère. J’aimais tellement cet endroit. Ce sont mes meilleurs souvenirs d’enfance », m’a raconté Susan Sanford, essayant de m’aider du mieux qu’elle pouvait.

En route vers le Club Triton, son père et son grand-père passaient tout le temps au Château Frontenac, m’a-t-elle confirmé. Nikola Tesla y serait donc resté au moins une nuit. Mais je m’étais déjà enquis auprès du Château Frontenac et les registres de 1932 n’existaient plus.

Pas de trace non plus au Cercle de la Garnison de Québec, dont Henry Sanford était membre.

Susan Sanford ne possédait que très peu de souvenirs de son père, aujourd’hui décédé. Elle était proche de lui durant son enfance, mais elle avait pris ses distances après qu’il se fut remarié avec une femme avec qui elle ne s’entendait pas du tout. Elle était toutefois pratiquement certaine que sa famille ne possédait plus le registre dans lequel signaient les invités au domaine Sanford.

« La seule fois de ma vie où j’ai vu mon père pleurer est le jour où il a appris que le gouvernement canadien avait révoqué le bail et repris possession du territoire que nous avions au lac Mackay-Smith. Il n’a jamais voulu retourner par la suite, pas même pour aller chercher des effets personnels. Tout est resté là, à ma connaissance. »

En m’appuyant sur mes recherches, je ne voyais pas comment le gouvernement canadien pouvait avoir « révoqué son bail ». En 1978, le Parti québécois avait toutefois aboli le régime des clubs de chasse et pêche au Québec, menant à la fermeture du Club Triton. Voilà l’événement, ai-je conclu, auquel faisait référence Susan Sanford.

*Ci-dessous: Arthur Matthews prend la pose devant une statue en l'honneur de Nikola Tesla. | Courtoisie / Lawrence Matthews

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Image : Arthur Matthews prend la pose devant une statue en l'honneur de Nikola Tesla
Photo: Arthur Matthews prend la pose devant une statue en l'honneur de Nikola Tesla  Crédit: Courtoisie / Lawrence Matthews

Arthur Matthews, grand admirateur de Tesla

Dans un livre sur l’histoire de Lac-Beauport paru en 1973, l’auteur André Duval consacre plusieurs pages à celui qu’il appelle « le savant original » de l’endroit, Arthur Matthews.

On y apprend que Matthews était connu du voisinage pour trois choses : ses prétendues rencontres avec des extraterrestres, la centaine d’inventions qu’il avait mises au point dans sa grange et soumises au Conseil national de recherche du Canada et, finalement, les lettres qu’il envoyait fréquemment au courrier des lecteurs du Quebec Chronicle Telegraph pour vanter la grandeur de Dieu, parler de soucoupes volantes ou encore mettre la population en garde contre la cigarette, « l’instrument du diable », selon lui.

Ayant épuisé la plupart de mes pistes, je m’étais finalement résigné à poursuivre mes recherches sur Arthur Matthews. Pas que je pensais trouver la clé de mon enquête sur Vénus, mais il valait la peine d’éclaircir la prétendue relation de l’inventeur du Lac-Beauport avec Nikola Tesla.

Matthews affirmait avoir entretenu une correspondance avec Tesla durant des années. J’avais donc contacté l’une de ses petites-filles, Linda Smith, pour qu’elle jette un coup d’œil sur les vieux papiers de son grand-père.

L’histoire familiale d’Arthur Matthews était également tordue et même ses petits-enfants peinaient à s’y retrouver, m’a-t-elle appris. Son arrière-grand-père Louis Leopold avait vraisemblablement fuit la France avant de changer son nom pour Matthews en Angleterre.

Linda Smith semblait toutefois avoir des doutes concernant le périple d’Arthur avec Nikola Tesla. « Je n’ai jamais discuté de Tesla avec mon grand-père, mais j’ai évidemment vu le “Teslascope” assemblé dans son salon, à Lac-Beauport, avec lequel il clamait pouvoir lire des messages de Vénus », m’a-t-elle écrit. De nombreux ufologues canadiens et américains avaient rendu visite à son grand-père de son vivant, mais la famille n’avait jamais pris ces histoires trop au sérieux.

Comme de fait, les archives d’Arthur Matthews que possédait toujours sa descendance ne comptaient aucune lettre de Nikola Tesla lui étant adressée, m’a confirmé Mme Smith après y avoir fouillé. Il y avait toutefois une lettre destinée à Nikola Tesla envoyée par Matthews le 13 juillet 1936 à l’hôtel New Yorker.

Une lettre qui s’était bien rendue à destination puisque le conservateur du musée consacré à Nikola Tesla en Serbie me l’avait également fait parvenir. Le musée possédait la plupart des biens du grand inventeur retrouvés à sa mort et j’avais demandé si quoi que ce soit faisant référence à Arthur Matthews s’y trouvait. Le conservateur n’avait trouvé qu’une lettre, la même que Linda Smith, que Tesla avait apparemment conservée sans jamais y répondre.

Dans cette missive pourtant datée de plus de trois ans après le supposé périple au lac Mackay-Smith, Arthur Matthews se présentait à Nikola Tesla tel un inconnu admirant son travail.

« Cher Sir, je prends la liberté de vous écrire pour vous faire savoir que certaines personnes dans ce monde savent que votre appareil pour transmettre de l’énergie en utilisant seulement la terre, sans fil, fonctionne », commençait Matthews.

En réaction à une sortie publique faite par Nikola Tesla deux jours plus tôt, à New York, Arthur Matthews expliquait à son idole avoir lui-même été capable de telles prouesses sur sa terre du Lac-Beauport. En aucun cas, toutefois, il ne mentionnait des expériences communes qui auraient été faites par le passé.

Arthur Matthews n’était donc, selon toute vraisemblance, qu’un grand admirateur de Nikola Tesla qui tentait de reproduire ses travaux. Il avait été un véritable homme de science, m’assuraient ses petits-enfants. Ce n’est que tard dans sa vie, à peu près à la période où il a commencé à clamer qu’il avait des contacts avec les extraterrestres, que l’homme de Lac-Beauport s’était publiquement déclaré un proche de Tesla.

Lui qui avait perdu son fils Ray, un jeune pilote de l’armée, durant la Seconde Guerre mondiale, Arthur Matthews semblait avoir trouvé en invoquant Dieu, Tesla et les extraterrestres tout un réseau de correspondants partout en Amérique du Nord qui, comme lui, ne s’empêchaient pas de rêver aux confins de notre système solaire.

Je ne pouvais pas l’en blâmer.

Mais s’il ne connaissait pas Tesla, où avait-il pu pêcher un récit si précis au sujet de son passage au Club Triton?

Directement auprès d’Henry Sanford, suggéraient mes recherches.

Arthur Matthews avait travaillé durant la majeure partie de sa carrière pour le Canadian Pacific Railway, à Québec. Mais clairement, son travail l’avait aussi amené à travailler sur le chemin de fer entre Québec et le Lac-Saint-Jean. Dans un article publié en janvier 1935 dans le magazine Railway Electrical Engineer, bien avant qu’il n’écrive sur sa relation avec Tesla, Matthews racontait comment il avait assemblé un téléphone fonctionnant avec les ondes radio « dans un camp en haut dans les bois, au nord de Québec ».

Plus tard, dans une lettre envoyée au journaliste américain Will Irwin, qui enquêtait sur le paranormal, Arthur Matthews racontait qu’il avait vécu un épisode de télépathie avec sa femme alors qu’il se trouvait « au camp du Major H, situé dans les bois du Lac-Saint-Jean, environ 100 miles au nord de Québec ».

Je ne pouvais dire avec assurance s’il avait été directement employé par Henry Sanford, qui possédait son propre wagon de train, ou encore si les deux s’étaient lié d’amitié alors qu’Arthur Matthews travaillait dans le coin de la station Sanford.

Mais Arthur Matthews avait visiblement visité le domaine Sanford dans les années 30.

Nikola Tesla y était-il allé avant lui? S’étant fait raconter l’histoire par Henry Sanford, Arthur Matthews aurait pu la modifier de manière à s’inclure et ainsi prétendre qu’il avait mené des expériences avec son héros de toujours. Ou encore, Matthews lui-même était-il l’énigmatique inventeur qui avait laissé derrière lui, dans le hangar du domaine Sanford, les mystérieuses inventions que Réjeanne Lirette et son père observaient, 20 ans plus tard?

La deuxième hypothèse n‘expliquait pas le surnom de « déserteur » ni la tour surveillée par des gardiens.

À court de témoignages pour éclaircir le tout, je ne voyais plus qu’un endroit où les derniers indices pourraient être enfouis, au sens propre comme au figuré.

*Ci-dessous: Le domaine Sanford, de nos jours

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Image : Le domaine Sanford, de nos jours. Un homme tavaille sur le terrain avec une pelle et un tracteur est stationné sur le gazon.
Photo: Le domaine Sanford, de nos jours.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Les secrets envolés du domaine Sanford

Le soleil de la fin du mois d’août était à son zénith, au milieu d’un ciel sans nuages, lorsque j’ai débouché du chemin forestier longeant le lac Mackay-Smith au pas de course. Devant moi, le domaine Sanford semblait quasi identique à celui des photos d’époque que j’avais pu voir dans le livre de Sylvain Gingras, si ce n’est que le bois avait été peint en vert et qu’un tracteur trônait au milieu du terrain.

J’avais contacté le propriétaire des lieux, Aurèle Labbé, dès le début de ma démarche, mais le chalet était difficile d’accès et les Labbé n’y allaient pas très souvent. J’avais dû attendre qu’il me fasse signe pour pouvoir venir le visiter.

Il serait bien surprenant que je découvre quoi que ce soit d’important, m’avait prévenu M. Labbé. La fameuse tour que m’avait décrite Hélène Gros-Louis ne lui disait rien. Elle n’était plus là depuis longtemps, visiblement, lorsqu’il avait acheté le chalet, en 1980.

N’empêche, je me sentais fébrile à l’idée de finalement mettre les pieds en ce lieu qui m’avait obsédé depuis le début de ma démarche.

Après les salutations d’usage, Aurèle Labbé et sa femme m’ont d’abord mené au bâtiment principal, où quelques meubles et une vieille cuisinière avaient survécu depuis l’époque des Sanford.

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Aurèle Labbé, le propriétaire du Domaine SanfordPhoto : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Balayant des yeux le grand salon à la recherche de vieux livres ou autres photos d’époque, j’ai vite été ramené à la réalité par le propriétaire des lieux. Je n’étais pas le premier à venir pour cette raison, mais les fameux indices que je cherchais étaient inexistants, selon lui.

Susan Sanford avait beau me dire que son père avait tout laissé derrière, le domaine avait été laissé à l’abandon durant quelques années avant qu’Aurèle Labbé ne l’achète. Il avait été complètement pillé, m’a assuré ce dernier. Aucun registre oublié n’y dormait.

J’ai tenté ma chance dans le fameux hangar, mais il y a longtemps que cette vaste pièce qui avait peut-être déjà été un terrain de jeu pour Tesla n’était plus qu’une remise encombrée d’outils, d’un canot et d’autres biens appartenant aux Labbé.

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La remise du domaine Sanford est pleine d'équipements d'entretien et de plein air. Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

En désespoir de cause, j’ai entrepris d’arpenter le terrain entourant le domaine, en vain, à la recherche des fondations d’une tour qui pourrait y avoir été érigée à une autre époque.

Tout cela pour pas grand-chose, me suis-je dit en finissant ma tournée. J’avais pourtant été prévenu.

Le temps de prendre quelques photos, j’étais déjà sur un bateau à moteur en route vers la voiture qui m’attendait à l’autre bout du lac.

*Ci-dessous: Lettre du FBI à propos de l'enquête effectuée sur les documents de Nikola Tesla. | Domaine public

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Image : Lettre du FBI à propos de l'enquête effectuée sur les documents de Nikola Tesla.
Photo: Lettre du FBI à propos de l'enquête effectuée sur les documents de Nikola Tesla.   Crédit: Domaine public

Épilogue

Après avoir saisi tous les biens de Nikola Tesla, à sa mort, c’est au célèbre ingénieur et physicien du Massachusetts Institute of Technology (MIT) John G. Trump que les services secrets américains avaient confié le délicat mandat de se pencher sur les « Tesla Files » afin de déterminer s’il laissait derrière une quelconque invention scientifique d’importance.

Les documents analysés en secret par John G. Trump, dont le neveu Donald allait un jour devenir président des États-Unis, ont longtemps alimenté les théories du complot. En 2016 et en 2018, cependant, plusieurs centaines de pages de rapports liés à la mort de Tesla ont été déclassifiées par le FBI en vertu de la loi américaine sur l’accès à l’information.

Une lecture fascinante, dans laquelle une lettre en particulier sortait du lot.

Un rapport sans équivoque de John G. Trump écrit après avoir procédé à l’analyse de « toutes les notes et tout le matériel qu’avait en sa possession directe Nikola Tesla au moment de sa mort ».

Il n’y avait là « aucune note scientifique » qui pourrait avoir une valeur pour les États-Unis ou poser problème si elle se retrouvait dans les mains de l’ennemi.

« Cela ne devrait en rien discréditer le travail de ce distingué ingénieur et scientifique dont les grandes contributions à l’art électrique ont été faites au début de ce siècle, mais ses pensées et efforts durant au moins ces 15 dernières années ont principalement été de nature spéculative, philosophique et, d’une certaine façon, promotionnelle – souvent à propos de la production et de la transmission sans fil d’énergie – sans inclure de nouveaux principes rationnels et applicables ni des méthodes pour arriver à pareils résultats », concluait John G. Trump.

Si Nikola Tesla avait mené des expériences au Québec dans les années 30, elles n’avaient visiblement donné aucun résultat.

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Sylvain Gingras feuillette un livre sur l'histoire du club Triton.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

En arrêtant ma voiture devant la maison de Sylvain Gingras, à Saint-Raymond, je me demandais encore ce que j’allais lui dire.

Nous nous étions parlé maintes et maintes fois au téléphone, sans jamais nous rencontrer en personne. Je m’apprêtais à publier mon enquête incomplète sur Tesla et je venais le prendre en photo.

Il m’a accueilli dans une petite pièce encombrée de livres qu’il achevait de transformer en bureau. Pas très grand, le regard vif, un sourire collé aux lèvres lorsqu’il parlait du Club Triton, il était tel que je me l’imaginais.

Je le savais impatient d’entendre le récit de ma visite au lac Mackay-Smith, mais il n’avait pas semblé déçu lorsque je lui avais confirmé que Nikola Tesla et Henry Sanford n’avaient rien laissé derrière.

« Je suis pas mal certain d’avoir feuilleté tous les registres qui existaient au Club Triton dans les années 80 avant d’écrire mon premier livre, et on n’avait pas vu le nom de Tesla. »

Mais il avait tout de même fait mention du passage de l’inventeur. Et justement, il avait quelque chose à me montrer. En relisant la toute première édition de son livre, sur laquelle je n’avais jamais mis la main, Sylvain Gingras avait lui-même été surpris de retrouver un court passage au sujet de Tesla.

Il ne pouvait dire de qui lui était venue l’histoire, mais il avait lui-même écrit, à l’époque, que c’est à la tour du diplomate français Maurice Heilmann, au lac Elizabeth, que Nikola Tesla s’était rendu plusieurs fois pour mener des expériences. Des travaux mystérieux dont on n’avait jamais vraiment su s’ils étaient « une initiative personnelle ou pour le compte d’un gouvernement ».

J’étais à la fois fasciné et frustré de ne pas avoir entendu cette version des faits plus tôt. D’autant plus qu’elle amenait plus de questions que de réponses. Les témoignages que j’avais amassés pointaient tous vers le domaine Sanford.

J’avais consacré tellement d’énergie au lac Mackay-Smith et mes timides recherches sur Maurice Heilmann n’avaient pas donné grand-chose. Il avait eu deux filles, mais l’on perdait rapidement la trace de sa descendance.

Pour Sylvain Gingras, cependant, tout semblait s’emboîter. Arthur Matthews n’était peut-être pas là, mais son récit sur Tesla concordait. Il disait, après tout, que les expériences du scientifique visaient à transmettre du courant entre une tour au lac Mackay-Smith et une autre à une quinzaine de kilomètres dans les bois.

Celle de Maurice Heilmann au lac Elizabeth.

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Le chalet de Maurice Heilmann au lac Élizabeth a été abandonné après son départ du club, en 1939.Photo : Courtoisie Sylvain Gingras

Puis on savait que Tesla, vers la fin de sa vie, avait offert ses nouvelles technologies, aussi bidon soient-elles, à des gouvernements étrangers. Maurice Heilmann avait travaillé toute sa vie pour le gouvernement français.

Bonne chance, toutefois, pour prouver tous ces liens.

« Lors de nos recherches pour le premier livre, on ne connaissait pas vraiment qui était Nikola Tesla. On ne s’était pas vraiment attardé à lui, mais Maurice Heilmann oui », m’a raconté Sylvain Gingras.

À l’époque, une certaine Mme Grenon, qui avait été l’amie d’enfance des filles de Maurice Heilmann au Club Triton, dans les années 1900, prétendait détenir un secret au sujet de la tour du lac Elizabeth. Elle était tombée sur quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir, là-bas, étant jeune. Mais elle avait promis aux filles Heilmann de ne jamais révéler ce qu’elle avait appris.

« On a tout essayé pour la convaincre de nous le dire, mais elle ne l’a jamais fait. Elle est morte avec son secret », m’a-t-il annoncé.

« Entre Nikola Tesla, Henry Sanford et Maurice Heilmann, vous êtes tombés sur les personnages les plus mystérieux du Triton. Vous n’êtes vraiment pas chanceux », m’a-t-il lancé en riant au moment de se dire au revoir.

En quittant Saint-Raymond en direction de Québec, ce soir-là, je me suis repassé l’histoire en tête et demandé si je devais relancer mon enquête. Pousser plus loin mes recherches sur Maurice Heilmann?

Après tout, j’étais toujours incapable de confirmer ou d’infirmer la légende selon laquelle Nikola Tesla avait mené certaines des dernières expériences de sa vie au Québec.

J’avais pourtant l’impression d’avoir atteint le bout de ma quête personnelle.

« C’est exactement ça. L’histoire que l’on racontait à l’époque était que Nikola Tesla avait fait des expériences dans une tour au Triton à propos de l’électricité », m’a joyeusement répondu Donald Grimard lorsque je l’ai rappelé une dernière fois pour lui annoncer la publication de mon histoire. Il était, après tout, l’une de mes rares sources convaincues du passage de Tesla au Triton. Maintenant que je lui racontais mes découvertes, il se souvenait des tours des lacs Elizabeth et Mackay-Smith. Mais ces souvenirs ne venaient pas de lui.

« Je suis sûr que tout cela est vrai. Je vous dis seulement ce qu’on m’a raconté, mais mon père, qui a grandi à Lac-Édouard au début du 20e siècle, en parlait de manière beaucoup plus affirmative. »

De bouche à oreille durant les 85 dernières années, le récit du mystérieux passage d’un inventeur au Club Triton avait voyagé du fond de la forêt québécoise à un peu partout sur la planète.

C’était un peu poétique, me suis-je réconforté, que mon enquête sur la venue de Nikola Tesla en ce vaste territoire ancestral huron-wendat se heurte aux limites et à la beauté de la tradition orale.

Elle exige de croire sur parole.

Durant mon enquête, j’avais parlé à toutes sortes de personnes qui, comme moi, s’étaient penchées sur l’histoire. Des résidents du coin, des scientifiques, des historiens, des citoyens curieux, des ufologues…

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Nikola Tesla assis devant une des bobines utilisée durant ses expériences sur le courant sans fil dans son laboratoire de East Houston St.Photo : Tesla Universe

En l’absence de preuve définitive, ceux qui voulaient y croire trouvaient toujours une version plausible de l’histoire, peu importe les éléments contradictoires que je leur apportais.

D’autres n’y voyaient qu’une simple supercherie, peu importe les coïncidences et les étranges récits que j’avais amassés.

Qui avait raison? Qui avait tort?

« L’instinct est quelque chose qui transcende la connaissance », a un jour dit Nikola Tesla. « Nous possédons indéniablement certaines fines fibres nous permettant de percevoir la vérité quand la déduction logique, ou n’importe quel autre effort délibéré du cerveau, s’avère futile. »

Nikola Tesla a-t-il mené des expériences en secret au fond de la forêt québécoise?

Quand la frontière entre mythe et réalité est si trouble, la vérité dépend peut-être du point de vue.

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