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Alexandre Beaudoin montre une plante dans le sous-bois.
Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans le cadre du Sommet de la Terre, zoom sur une initiative porteuse d’espoir.

Texte : Ximena Sampson Photographies : Ivanoh Demers

Le corridor écologique Darlington est né d’un rêve : celui d’Alexandre Beaudoin, conseiller en développement durable à l'Université de Montréal, de ramener les renards sur le mont Royal. Depuis une dizaine d’années, il se consacre à ce projet qui, petit à petit, au gré des rencontres et du financement, a pris son envol.

En 2009-2010, je travaillais comme assistant de conservation aux Amis de la montagne, raconte M. Beaudoin. On avait perdu tous les renards du mont Royal à cause de la gale sarcoptique. Puis, en 2012, lorsque deux randonneurs ont relevé la présence de renards, on s’est demandé par où ils étaient arrivés et comment on pourrait favoriser leur passage pour qu’ils reviennent coloniser le mont Royal. On s'est dit que si on le faisait pour le renard, ce serait bénéfique pour plusieurs autres espèces en même temps.

Pour ce projet, conçu avec Marie Le Mélédo, étudiante en architecture du paysage, Alexandre Beaudoin s'est inspiré du corridor appalachien, un corridor de connectivité qui part du Vermont, à la frontière canado-américaine, et qui traverse la Montérégie jusqu'au nord du mont Orford. Ils ont obtenu des changements au niveau de la loi pour que les propriétaires des terres agricoles puissent donner une servitude sur certains espaces et que ça reste en conservation pour toujours. J'ai essayé de l'adapter au contexte urbain.

Un corridor écologique sert à connecter entre eux des espaces verts afin de permettre aux espèces animales et végétales, telles que les graines et le pollen, de se déplacer d’un endroit à l’autre.

À terme, le corridor prendra la forme d’un T reliant l’Hippodrome de Montréal et le campus MIL, longeant la voie ferrée, tandis qu’un autre tronçon descendra du campus de la montagne suivant la rue Darlington, pour un total de 7 km.

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L'emprise du Corridor écologique Darlington se situe en majeure partie dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

On aurait pu faire un tracé plus long, en escalier ou en diagonale, explique M. Beaudoin. Mais l'idée, c'était de réduire au maximum l'emprise sur la trame urbaine. En plus, en suivant la rue Darlington, on venait chercher des parcs et un des plus grands jardins communautaires de Montréal.

« En mettant tous les points bout à bout, ça créait le corridor. »

— Une citation de  Alexandre Beaudoin

Le projet va au-delà de la préservation de la biodiversité et vise également la diminution des îlots de chaleur, le développement du transport actif, la gestion des eaux pluviales, l’éducation à l’environnement et l'engagement citoyen, notamment.

Tout cela en fait un projet opportuniste, dans la mesure où il avance au gré des opportunités qui se présentent, des projets des étudiants, des contacts avec d’autres passionnés par l’agriculture urbaine, le paysage ou l’aménagement, et des besoins rencontrés sur le terrain, note Alexandre Beaudoin. On épouse vraiment la réalité sociale.

La forêt nourricière

Le projet a commencé par l'agrandissement de la forêt à côté de la station de métro Université de Montréal, où l’on trouvait déjà des érables argentés, des peupliers et des saules matures.

Ce boisé était un peu à l'abandon, remarque M. Beaudoin. Il y avait des sentiers partout. On les a consolidés et officialisés. C’est moins boueux quand il pleut et ça arrête la pression sur le milieu naturel.

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Le sentier est couvert de copeaux de frêne atteints de l’agrile, qui ont été récupérés, et bordé par des troncs d’arbres qui ont dû être abattus.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La première plantation a eu lieu en 2013 avec les Amis de la montagne et les élèves de trois écoles primaires du secteur.

On n'a pas mis que des arbres, il y a 300 végétaux choisis en fonction de leur aspect nourricier pour la faune. On a aussi des plantes au sol, comme le trille blanc ou la sanguinaire du Canada, qui sont associées au sous-bois d'une érablière en santé.

Le projet permet également de faire de l’éducation, avec des panneaux expliquant le principe du Sans trace.

« L’idée, c'est que chaque personne qui utilise le boisé devienne un porteur de cette bonne nouvelle et que, par la suite, il en parle à d'autres pour créer des écocitoyens, des écorandonneurs, à partir de la communauté de l'Université de Montréal. »

— Une citation de  Alexandre Beaudoin

Les sept principes Sans trace :

  1. Se préparer et prévoir

  2. Utiliser les surfaces durables

  3. Gérer adéquatement les déchets

  4. Laisser intact ce que l’on trouve

  5. Minimiser l’impact des feux

  6. Respecter la vie sauvage

  7. Respecter les autres visiteurs

Le ruisseau sous-terrain

En continuant la promenade, on se retrouve sur la rue Louis-Colin, qui mène du métro vers la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. La moitié de la rue est fermée à la circulation, mais le plan d’enlever l’asphalte et de la transformer en piste cyclable peine à avancer.

On avait des jardinières, des bancs, beaucoup d’éléments et plein de mobilier de bois de frêne. C’était un superprojet. Mais il y a deux citoyens qui se sont opposés parce que ça créait des attroupements le soir : les gens achetaient leur bière au dépanneur et faisaient le party ici. Ça a beaucoup dérangé. Alors les élus ont décidé d’enlever le mobilier.

Pour le moment, cette partie du projet est sur pause. On avance et, des fois, on recule, note Alexandre.

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« À l'heure de pointe, la rue Louis-Colin est une autoroute de piétons », remarque Alexandre Beaudoin. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans ce segment de la rue, la présence du ruisseau sous-terrain est perceptible. On veut essayer de récupérer l'eau qui coule de la montagne et l'amener jusqu'ici en utilisant la technologie [de bassins végétalisés] employée sur la rue Papineau, près du parc Frédéric-Back. On aimerait recréer la même chose ici.

Mais ce qui semble simple à première vue devient vite un casse-tête administratif puisque, selon les règlements municipaux, chaque bâtisse a la responsabilité de ses propres eaux pluviales.

Alexandre Beaudoin ne lâche pas pour autant. Une rencontre est prévue le mois prochain avec la nouvelle mairesse de l’arrondissement, entre autres, pour tenter de trouver une solution.

Saisir les occasions

On arrive ensuite sur le terrain de la Faculté d’aménagement, un grand espace gazonné où l’on trouve des frênes ravagés par l'agrile qui seront bientôt abattus. Ce sera l'occasion de repartir à zéro, croit M. Beaudoin. Puisque la maçonnerie du bâtiment est en train d’être refaite et que le terrain va être réaménagé, on pourrait entreprendre des changements bénéfiques pour la biodiversité en plantant une variété d’arbres et d’arbustes. Les surplus d’eau des bassins de rétention pourraient notamment passer par là.

Il y a plusieurs éléments qui font que c’est une belle opportunité, croit-il. Si on changeait un peu la végétation, si la haie sautait, puis qu’on avait d'autres végétaux qui venaient s'entrelacer… On garde une voie pour les voitures et une rangée de stationnements, ensuite on priorise une piste cyclable qui pourrait serpenter à la fois sur le terrain de l'université et sur la rue pour venir ici.

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Le jardin communautaire Châteaufort est l'un des plus grands de Montréal. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le prochain arrêt est le jardin communautaire Châteaufort, au coin de Van Horne et Darlington. Même si c’est un des plus grands de Montréal, avec 164 parcelles, l'attente est longue pour les amateurs de jardinage.

Il y a au moins 80 personnes sur la liste d'attente qui vont être là pour toujours parce que c'est une place à vie quand t'as un jardin communautaire; les gens ne bougent plus de là, souligne M. Beaudoin.

L’équipe a réaménagé les pentes pour en faire des prairies mellifères.

« Toutes les plantes ont été choisies en fonction de leur potentiel pour les abeilles et autres pollinisateurs. Comme on est à côté des jardins, on a créé un service de pollinisation à proximité. »

— Une citation de  Alexandre Beaudoin
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« On aurait aimé faire un vrai terrassement, mais je n'ai pas le budget pour faire ça. On est donc venus jouer avec le relief. »Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ceux qui n’ont pas accès à une parcelle peuvent jardiner dans la quarantaine de gros pots offerts par l’arrondissement et placés à différents endroits du corridor.

Ça nous a permis de voir où il y avait des gens qui se mobilisaient bien et où il y avait des gens qui ne voulaient rien savoir et qui se servaient des jardinières comme de poubelles. On a pu prendre le pouls de la communauté et bouger les jardinières ensuite.

Des défis à relever

L’arrêt suivant est devant l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal. Un défi pour notre jardinier, étant donné la complexité de traiter avec un CIUSSS. Cela a pris des années juste avant de trouver le bon interlocuteur, explique-t-il.

Un projet de verdissement débutera bientôt afin d’améliorer plusieurs secteurs, dont la cour avant, qui est pour l’instant un espace bétonné sans intérêt, en plus d’être dangereuse pour les patients en fauteuil roulant.

Enfin, on arrive au quartier général du projet, la place Darlington. En 2016, l’équipe y a planté une vingtaine d’arbres fruitiers, tels que des pêchers, des cerisiers et des pruniers, grâce à un financement ponctuel de la Banque TD.

Les arbres sont entretenus par la communauté. L'idée, c'est que les gens puissent se faire la main et apprendre, explique M. Beaudoin. L’équipe fait pousser du houblon et donne des ateliers sur la culture de champignons.

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La place Darlington est le quartier général du projet. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’arrondissement a réaménagé le parc et y a installé des jeux d’eau. Depuis qu'ils ont créé ça, c'est devenu un pôle d'enfants incroyable l'été, alors qu’avant ce n’était pas fréquentable.

On trouve également dans le parc un potager, cultivé en partenariat avec le programme du YMCA qui initie les jeunes à l’agriculture urbaine. Tout l'été, ils jardinent ici. C'est leur récolte.

Une reconnaissance grandissante

Au fil des ans, le corridor est de plus en plus reconnu. Le plan directeur des aménagements de l’Université doit ainsi maintenant le prendre en compte dans ses nouveaux projets.

De plus, le projet rayonne beaucoup plus loin que l'Université de Montréal et que l’arrondissement, puisque les défis qu’il soulève deviennent des cas d’étude pour des étudiants de différentes disciplines. Les solutions qu’ils trouvent peuvent être ensuite utilisées ailleurs.

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Alexandre Beaudoin, conseiller en développement durable à l'Université de Montréal, est le porteur du projet de corridor écologique Darlington. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Le corridor fait parler de lui, même s’il n'est pas réalisé au complet et qu'on n’a pas déminéralisé la rue. Il fait rêver. »

— Une citation de  Alexandre Beaudoin

Le corridor écologique Darlington a remporté un prix du Conseil régional de l’environnement de Montréal (CRE-Montréal) en 2020 dans la catégorie Corps public. Une reconnaissance dont Alexandre Beaudoin est très fier.

C’est l’arrondissement qui l’a présenté et pas l’Université de Montréal. C’est encore mieux, ça montre que les gens se l’approprient tranquillement.

L’essentiel, croit-il, est de ne pas être pressé. Un de ses projets récents est ainsi de réintroduire la grenouille des bois dans la forêt à proximité du métro. Un plan qu’il espère voir devenir réalité avant sa retraite. C’est un projet à long terme, conclut-il.

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