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Une femme traverse un cours d'eau en passant sur le tronc d'un arbre immense.
Getty Images / Andrew Peacock

Un texte de Valérie Boisclair

La Tasmanie, région insulaire d’Australie, est entrée dans le club sélect des rares régions du monde à avoir réussi à inverser son bilan carbone. Un cas d’exception qui fait néanmoins réaliser l’importance de mieux comprendre les effets bénéfiques des forêts dans la lutte contre les changements climatiques.

Il faut traverser quelque 200 kilomètres dans le détroit de Bass pour passer de l’Australie continentale à la Tasmanie, cet État aux denses forêts tempérées humides, peuplées d’impressionnantes fougères arborescentes et d’arbres centenaires dont la cime peut atteindre les 85 mètres.

Près de la moitié de la superficie de l'île est boisée. De ces 3 354 000 hectares de forêts, 53 % sont des aires protégées. Les plantations forestières – principalement détenues par des intérêts privés – assurent la majorité de la production en copeaux de bois, pâtes et papiers, bois plaqué et bois de chauffage.

Contrairement à d’autres régions d’Australie, comme le Queensland, réputé pour ses plages qui s’étirent à perte de vue, la Tasmanie dépend peu des énergies fossiles : là-bas, 84 % de l'énergie est issue de l'hydroélectricité, et 10 %, de l’énergie solaire. L'essentiel des émissions de gaz à effet de serre (GES) de cet État provient du secteur agricole et des transports.

En diminuant l'exploitation forestière, la Tasmanie a pu faire basculer son bilan carbone du positif au négatif. Autrement dit, elle en est venue à absorber plus de dioxyde de carbone (CO2) – qu’on trouve dans les GES, dont l’augmentation contribue au réchauffement planétaire – qu’elle en émet dans l’atmosphère.

Les gouvernements, à l’instar du Canada, tendent à vouloir atteindre la carboneutralité ou la zéro émission nette, c’est-à-dire lorsque les activités humaines ont un bilan carbone nul. On peut y arriver soit en réduisant les émissions de GES, soit en les compensant, grâce à des mesures qui permettent d’absorber et de stocker le CO2, ce que les forêts permettent de faire.

Mais voilà que la Tasmanie est allée un (grand) pas plus loin. Avant elle, seuls le Bhoutan, le Suriname et le Panama ont affirmé avoir obtenu un bilan carbone négatif.

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Le monastère de Taktshang surplombe la vallée de Paro, au Bhoutan.Photo : getty images/istockphoto / cheechew

Grâce à des changements observés en ce qui a trait à la gestion forestière – soit une baisse aussi importante que rapide de l’abattage des forêts naturelles –, l’État a pu atténuer ses émissions de CO2 d’environ 22 millions de tonnes par an en moins de 10 ans (de 2011-2012 à 2018-2019), ont constaté des chercheurs australiens. (Nouvelle fenêtre)

Mais pourquoi n’en avait-on pas entendu parler avant aujourd’hui?

C’est la question que s’est posée Brendan Mackey, spécialiste des changements climatiques, des écosystèmes forestiers et des dynamiques du carbone à l’Université Griffith, à Brisbane.

En voyant les chiffres, je me suis dit : pourquoi personne ne l’a annoncé? [Le gouvernement] aurait pourtant eu tout intérêt à le faire pour renforcer sa crédibilité comme leader vert, souligne le chercheur, qui est l’un des signataires de l’étude.

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Des fougères arborescentes poussent dans la forêt du parc national du Mont Field, au centre de l'île.Photo : getty images/istockphoto

Une tempête parfaite

Pour répondre à cette question, il faut d’abord remonter dans le temps. Sur la période observée par les chercheurs, l’heureuse conjonction de plusieurs facteurs a mené la Tasmanie à laisser ses forêts tranquilles.

Et ce n’était pas directement le résultat de politiques instaurées par le gouvernement, souligne Brendan Mackey. Je dirais plutôt que ça lui a été imposé par une série d’événements. Si on voulait sonner un peu dramatique, on pourrait appeler ça une tempête parfaite! lance-t-il.

Outre le fait que l’État pouvait déjà compter sur un réseau d’hydroélectricité – le fruit de 30 ans d’investissements –, des environnementalistes ont mené une grande campagne pour que le gouvernement transforme une vaste partie de la forêt naturelle exploitée par l'industrie en aire protégée. Adopté en 2013 après des années de négociations, le Tasmanian Forest Agreement a permis de protéger des centaines de milliers d’hectares de forêts et de milieux sauvages.

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Une usine de copeaux de bois en TasmaniePhoto : getty images/istockphoto

Pendant ce temps, en 2011, deux millionnaires ont mis la main sur un terrain où se trouvait la Triabunna Mill, autrefois la plus grande usine de copeaux de bois du monde. Alors que la demande pour ce type de matériau, destiné à l'exportation, a connu une baisse considérable, les nouveaux propriétaires, sensibles à la cause environnementale, ont décidé de faire un pied de nez au gouvernement et à l’industrie en annonçant en 2013 leur intention de mettre la clé sous la porte.

L’usine serait fermée au profit d’une attraction touristique permettant d’accéder au seul port en eau profonde de la côte est tasmanienne.

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Des billots de bois empilés dans la forêt de TarkinePhoto : getty images/istockphoto / Rex Ellacott

Des émissions « masquées », des bénéfices méconnus

Selon les chercheurs australiens, le problème réside dans la façon dont les pays dressent leur bilan carbone. Si les inventaires forestiers permettent de tenir le compte des émissions de GES pour chacun des secteurs, l’un d’entre eux se retrouve la plupart du temps à compenser pour les autres.

Il s’agit de la catégorie baptisée Utilisation des terres, changement d'affectation des terres et foresterie. En plus court, on parle du secteur LULUCF (de l’anglais Land use, land-use change and forestry).

Quand on parle des LULUCF, c’est, par exemple, le cas d’une forêt à côté de chez vous qu’on aurait coupée pour faire construire un centre d’achats. C’est ce qu’on appelle un changement d’affectation de terres, illustre Frédérik Doyon, chercheur spécialisé en écologie du paysage et en aménagement forestier.

Il y a alors une conversion, qui s’accompagne d’une perte nette du carbone [que stockait la forêt détruite], poursuit le professeur de l'Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT), rattaché à l'Université du Québec en Outaouais.

Si on fait une coupe forestière, il y a aussi du carbone qui est perdu, ajoute-t-il. Mais des stratégies de mitigation, comme la "proforestation", permettront d’ici 10 à 15 ans à des écosystèmes de stocker du carbone à une vitesse phénoménale. Parce que les jeunes écosystèmes sont très, très bons pour accumuler et séquestrer le CO2.

La proforestation consiste à laisser les forêts existantes pousser jusqu'à leur plein potentiel écologique, sans perturbations humaines, de façon à favoriser la séquestration du carbone. (Moomaw et coll., 2019)

Toutes ces émissions libérées dans l’atmosphère ou absorbées par ces puits de carbone dans le cadre de l’exploitation forestière sont compilées par les gouvernements, qui doivent les transmettre chaque année au secrétariat de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC). Ce dernier suit ainsi les avancées de 195 pays et la mise en œuvre des mesures qui visent à atteindre les cibles climatiques.

C’est en regardant les données compilées en ce qui a trait aux LULUCF que les chercheurs australiens ont constaté que quelque chose ne tournait pas rond.

Au sein même du secteur LULUCF, certaines catégories viennent compenser leurs émissions de GES grâce à d’autres catégories [qui permettent d’absorber le CO2], ce qui a pour conséquence notable de masquer les émissions de l'exploitation forestière, et donc les bénéfices de la protection des forêts, écrivent les chercheurs.

L'une de ces catégories qui permettent de compenser les émissions de GES est celle des Terres forestières.

Au sein du secteur LULUCF, la catégorie des Terres forestières représente le plus grand puits de carbone, c'est-à-dire qu'elle permet de stocker les plus grandes quantités de CO2. Lors de la compilation de données, on identifie comme terres forestières les terres converties et les terres qui ont toujours été des forêts.

La croissance naturelle des forêts permet de stocker tellement de CO2 que certains pays peuvent utiliser ces quantités absorbées pour venir compenser une partie des émissions attribuables, par exemple, à l’industrie des énergies fossiles, observe Brendan Mackey. Nous parlons alors d’un problème de comptabilité nette dans le bilan carbone.

« Ce n’est pas de la triche, c’est tout à fait légal. Mais si nous essayons vraiment de limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C, il nous faut réduire les émissions de GES et renforcer les mesures qui permettent l'absorption de CO2. Or, nous ne le faisons pas. »

— Une citation de  Brendan Mackey

Les quantités de CO2 absorbées grâce aux forêts naturelles sont plutôt utilisées pour compenser les émissions de l’exploitation forestière, de l’agriculture et des combustibles fossiles, résume-t-il.

En comparant les données de l’Australie, des États-Unis, de la Russie et du Canada – qui détiennent à eux seuls 40 % des forêts du monde –, les chercheurs australiens ont calculé la part d’émissions compensées dans chacun des pays.

Selon les plus récentes données, le Canada utilise les émissions nettes du secteur LULUCF pour compenser environ 24 % de ses émissions, comme celles dues aux énergies fossiles. C’est complètement fou! s’exclame Brendan Mackey. Ce qu’on devrait faire, en réalité, ce n’est pas chercher à compenser, mais plutôt à réduire les émissions des énergies fossiles.

Et c’est ça notre message, enchaîne-t-il. C’est ce que le Canada doit faire. C’est ce que tous les pays doivent faire.

Si le Canada a l'une des comptabilités carbone les plus détaillées du monde, selon Frédérik Doyon, elle n'est pas parfaite pour autant. Avant que Brendan Mackey et ses collègues ne soulèvent ce problème, quatre organismes environnementaux avaient précisément critiqué l'approche comptable du Canada, qu'ils jugeaient déséquilibrée, voire biaisée.

Dans un rapport paru en octobre 2021, ils reprochaient au gouvernement canadien de sous-estimer le total des émissions de CO2 provenant du secteur forestier, accordant ainsi à l'industrie un passe-droit.

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La Colombie-Britannique compte 11,1 millions d'hectares de forêts anciennes.Photo : afp via getty images / COLE BURSTON

Laisser la forêt tranquille, pourquoi pas?

Contrairement au chercheur australien Brendan Mackey, qui voit dans la comptabilité carbone une astuce brouillant le portrait réel, le professeur en écologie appliquée Frédérik Doyon estime que les Nations unies ne demandent simplement pas autant de détails.

La convention, dit-il, s'attend à ce que les pays fassent leur bilan carbone en respectant l'une des méthodologies proposées.

Loin d'être surpris par les résultats de l'étude menée en Tasmanie, M. Doyon explique que la reddition de comptes exigée par les Nations unies ne permet pas de faire la distinction entre les différentes formes d'aménagement de la forêt.

Ce que les chercheurs nous disent, c'est que tant et aussi longtemps qu'on ne le fera pas, on ne pourra pas faire la promotion de la protection et de la conservation des forêts naturelles, parce qu'on est incapables de distinguer leur rôle, résume-t-il.

Appuyé d'une équipe de chercheurs aux quatre coins du Québec, M. Doyon est guidé dans son travail par les mêmes questions que se sont posées ses homologues australiens. Qu'est-ce qui se passe au niveau du carbone quand on a une parcelle de forêt aménagée et une autre qui ne l'est pas? C'est ce qui nous intéresse, dit-il.

M. Doyon et ses collègues, qui bénéficient d'une bourse de plus d'un million de dollars du gouvernement du Québec, observeront différents cas types d'aménagement forestier – y compris celui qui consiste à laisser la forêt tranquille – afin de déterminer ceux qui sont le plus efficaces pour récupérer le carbone et limiter les émissions dans l'atmosphère.

Ces analyses permettront non seulement d'observer les dynamiques dans les conditions météorologiques actuelles, mais aussi les conditions comme elles seront modifiées, dans l'avenir, par les changements climatiques, explique le chercheur.

« En tant qu'écologiste du carbone, ce qui m'intéresse, c'est de savoir : en quoi laisser une forêt vieillir est une stratégie intelligente dans le but de nous aider à faire plus de séquestration [de CO2]? »

— Une citation de  Frédérik Doyon

Si l'UNFCCC n'exige pas un bilan détaillé des émissions selon les aménagements forestiers, cette méthode pourrait néanmoins être cruciale à l'échelle du Canada, nuance le chercheur. On gagnerait à comprendre la contribution de la préservation des forêts, à l'évaluer et à mettre des chiffres dessus, dit-il. Pour développer des politiques nationales, c'est important.

Il serait toutefois improbable que le scénario de la Tasmanie puisse se répéter au Canada, même dans les régions qui lui ressemblent le plus, comme dans l'ouest de la Colombie-Britannique. L'importante biomasse sur pied de la Tasmanie n'a rien à voir avec celle du Canada, donne en exemple M. Doyon.

Il demeure que le chemin pour atteindre un bilan carbone négatif est le même pour tous; seul le contexte diffère, selon Brendan Mackey.

Il faut que les émissions des énergies fossiles soient proches de zéro et que le secteur LULUCF soit géré de sorte que les absorptions de CO2 soient supérieures aux émissions, résume-t-il. N'importe qui ayant beaucoup de forêts peut le faire!

Les forêts naturelles sont, à ce jour, la meilleure façon que l'humain détient pour stocker le carbone, insiste-t-il.

Abondant dans le même sens, Frédérik Doyon en appelle à cesser de couper des forêts pour construire des parkings. Des solutions pour agir rapidement sur les concentrations de carbone, il n'y en a pas 10 000! lance le spécialiste, qui estime qu'il ne faut pas compter sur les technologies qui sont en train d'être développées pour capter le CO2.

La meilleure machine qui existe pour séquestrer le carbone, ça demeure les arbres. On a des milliards d'années d'évolution qui nous amènent à développer une machine optimisée pour faire cette job : c’est l’arbre! Ça ne sert à rien de le réinventer. Alors, utilisons-le.

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