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Image : La baie James au coucher du soleil.

Un texte d'Émilie Parent-Bouchard

Le Nord-du-Québec appelle, attire, fascine. Certains n’en reviennent d’ailleurs jamais. Ses lacs et ses rivières coulent dans les veines de ses habitants. Le ciel infini de ce pays millénaire autorise les rêves les plus fous. Virée dans les entrailles du Nord, à la découverte des gens d’Eeyou Istchee.

Près de 800 kilomètres séparent Montréal de la porte d’entrée de la plus grande région administrative de la province. Ce bout méconnu de la Belle Province constitue le nouvel eldorado de ceux qui puisent dans les ressources naturelles. Le Nord-du-Québec constitue plus de la moitié du territoire du Québec, mais seulement 40 000 personnes, soit 0,5 % de la population, y ont élu domicile. Pourquoi?

Un panneau de signalisation qui indique le kilomètre zéro de la route de la Baie-James.
Kilomètre 0 de la route de la Baie-James. Ici, les bornes kilométriques servent de repères : la rivière Rupert est au km 257, le seul poste de ravitaillement en essence est au km 381 et au bout de la route, on est sur le bord de la Baie-James, de l’autre côté de la communauté de Chisasibi.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard
Matagami

Matagami

La Dre Hawa Lina D’Apice entre au Centre de santé Isle-Dieu, à Matagami. Elle arrive de l’église. Elle porte des vêtements sobres qu’elle a soigneusement choisis pour accompagner l’un de ses patients vers la mort. Mais comment une urbaine, Montréalaise pure et dure d’origine italienne, finit par bâtir sa vie dans une ville comme Matagami, à une dizaine d’heures de route de ses repères naturels?

D’abord, c’était pour accompagner un conjoint qui travaillait ici. J’avais fait un stage en médecine familiale ici. J’ai tenté ma chance. Nouveau défi, nouvelle pratique, relate-t-elle en référence au contraste entre le cadre de son travail dans un CLSC urbain et la médecine de brousse, d’investigation qu’elle exerce à Matagami. Finalement, je suis tombée enceinte et j’ai décidé de rester.

La Dre Hawa Lina D'Apice dans son bureau.
Si elle ne peut pas leur offrir les soins que leur condition requiert, la Dre Hawa Lina D'Apice n'hésite pas à embarquer avec ses patients dans l'ambulance jusqu'à Amos ou à Val-d’Or.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Vingt et un ans plus tard, avec six enfants, désormais célibataire, elle y est toujours. Matagami, c’est chez elle. C’est sa famille et sa qualité de vie. Je suis seule, mais vraiment impliquée dans mon milieu, fait-elle valoir, prenant un pas de recul quant à son quotidien chargé, certes, mais qui lui permet de voir grandir ses enfants sans les désavantages de la ville — bouchons de circulation, bruit, pollution, espaces verts restreints.

Une communauté tissée serré

Je suis proche de mes patients, des familles. J’ai la chance, l’honneur, de pouvoir recueillir leurs craintes, leurs malaises, leurs émotions. Je les accompagne dans tous les événements de leur vie, certains qui ne sont pas faciles. J’accompagne les gens jusqu’à la mort. Et je les accompagne à l’église en jouant de la musique pour eux et pour leur famille. C’est ce que j’ai fait ce matin. C’est un privilège, poursuit-elle.

L’idée d’écouler ses vieux jours à Matagami était pourtant difficilement imaginable il y a quelques années à peine. Car jusque dans les années 1990, la minière Noranda était propriétaire d’une partie du parc immobilier de la bourgade considérée comme la porte de la Baie-James. Lorsqu’ils prenaient leur retraite, les mineurs s’éloignaient donc des entrailles de la terre, mais aussi de leur port d’attache à la surface.

J’ai une admiration immense pour mes aînés, précise le maire, René Dubé, dans son bureau de l’hôtel de ville, à un jet de pierre de l’hôpital, rappelant que la fondation de Matagami, en 1963, est récente. On a la responsabilité de continuer le travail qu’ils ont fait pour bâtir Matagami. Ils ont pris le temps de travailler d’arrache-pied et d’installer leur famille ici. On ouvre une résidence de 16 logements pour des aînés — une première à Matagami. Et ils ont le goût de s’y installer. Parce qu’ils vont avoir des services. C’est une belle vie, chez nous.

Le maire de Matagami, René Dubé, dans son bureau.
Le maire de Matagami, René Dubé, a lui-même répondu à l’appel du Nord. Il a quitté Rouyn-Noranda en 1990 pensant ne rester que quelques mois, mais il n’est jamais parti.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Services de santé enviables

Le changement démographique et le maintien des personnes âgées dans leur milieu se font d’ailleurs sentir jusque dans le cabinet de la Dre D’Apice, qui se réjouit d’avoir enrichi sa pratique pour l’adapter à la transformation sociodémographique de l’ancienne ville-dortoir.

Il faut développer notre débrouillardise. Souvent, on va au-delà des limites que l’on croyait avoir. On a une belle petite équipe qui se soutient. On a aussi accès aux spécialistes du Centre de santé d’Amos, qui sont très présents pour nous, explique-t-elle, précisant que dans les cas urgents, elle n’hésite pas à sauter dans l’ambulance pour se rendre au chevet de ses patients pour les deux heures de bois jusqu’à Amos. Je me dis toujours que je ne veux pas que les gens ici n’aient pas accès aux soins qu’on pourrait avoir en ville.

Avant, on avait une personne de 70 ans en ville. Maintenant, ils sont plusieurs. Il y a un club de l’âge d’or qui est bien installé. Ce qui veut dire qu’on n’est quand même pas si mal à Matagami!

Dre Hawa Lina D’Apice

Un Nord où il fait bon vivre

La qualité de vie et l’accessibilité des services ont d’ailleurs convaincu le maire lui-même de rester à Matagami dans les années 1990. J’avais le choix entre Montréal et Matagami. J’ai choisi Matagami parce que je me disais que j’allais pouvoir retourner à Rouyn-Noranda [à 287 km] les fins de semaine. J’allais voir mes chums et on sortait, c’était l’fun. Et je revenais travailler le lundi.

Un pied sur le 48e parallèle et l’autre sur le 49e. Puis les fins de semaine sur la route se distancient. Une nouvelle constellation se dessine. « Tu t’impliques tranquillement, tu rencontres du monde. De fil en aiguille, tu connais tout le monde. Il y a tout le temps quelqu’un qui peut t’aider. C’est ça, la différence », dit celui qui prévoyait utiliser le Nord comme tremplin professionnel pour retourner au Sud.

Moi, ma population est de 1450, je peux en nommer 1400. Les 50 autres, c’est parce que ça ne fait pas assez longtemps qu’ils sont là! Tout le monde se connaît, tout le monde essaie de se respecter. C’est ça, la vie dans le Nord.

René Dubé, maire de Matagami
Km 581

Km 581

Plus au nord, après les torrents vigoureux des rivières Broadback, Rupert et Pontax, après que les arbres eurent maigri et rapetissé, après les cicatrices de feux de forêt qui trait-d’unionnent les rayons du soleil couchant, en bordure de la route, réside un drôle de personnage. Il s’appelle Sylvain Paquin. Il vit presque en ermite au kilomètre 581 de la route de la Baie-James, à quelques kilomètres de l’aéroport de Radisson.


Son mode de vie, retranché dans son campement en bois rapiécé, détonne. Il vit près de la plus grosse centrale hydroélectrique d’Amérique du Nord sans être raccordé au réseau. Son domaine, c’est le camp des Pins, qui appartient à la famille Cox, de Chisasibi, ses amis les Cris.

Panneaux solaires, accumulateurs d’énergie et palettes de bois trouvées au dépotoir — le Canadian Tire — lui permettent de passer l’hiver branché et au chaud. Les jours qui raccourcissent comme ceux qui allongent, il part avec son traîneau en quête d’eau potable, à la recherche de bois de chauffage, en mission de ravitaillement alimentaire pour lui ou pour ses chiens.

Il raconte comme au bord du feu sa vie folle comme une légende. Il était venu de Montréal visiter un ami à Radisson. Trois semaines. Et je suis tombé en amour avec le territoire, le potentiel de développement touristique. Je me suis fait des amis cris. J’ai pris racine et je ne suis jamais parti, relate-t-il, précisant qu’il n’a pas remis les pieds au sud du 53e parallèle depuis 14 ans.

Les grands espaces, la qualité de vie. Le monde ont des 60 pouces HD. La mienne est en 360 et en haute sensation et je vis dedans. Je suis l’acteur de ma propre vie.

Sylvain Paquin
Un panneaux routier indiquant le 52e parallèle.
La route de la Baie-James est propice à la contemplation. Entre le ciel bleu et la forêt qui rapetisse au fur et à mesure qu’on avale les kilomètres, il est facile de se perdre dans ses pensées et dans l’immense beauté du territoire. Les véhicules rencontrés sur la route chassent toute cette poésie : ici, on est résolument au royaume du pick-up!Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Le Nord peut toujours être plus loin

Il avait d’abord trempé le bout d’un orteil en Abitibi-Témiscamingue à la fin des années 90, le temps d’un tournage pour la télévision avec Michel Pageau, ce protecteur des animaux blessés qui parlait avec les loups dans son refuge aménagé à quelques kilomètres d’Amos. C’est l’homme qui a changé ma vie le 17 mai 1997, se souvient le grand barbu. Il a plus tard repoussé les limites de la saucette nordique jusqu’à Radisson.

Michel, ça a été un déclencheur. J’ai toujours eu l’appel de la nature. Mais quand je suis arrivé icitte, j’ai vu des loups, raconte celui qui été comme hiver scrute les images vidéo des animaux captées sur les caméras infrarouges qu’il installe au dépotoir, où canidés et ursidés viennent chercher leur pitance.

Il apprend à parler avec les loups

Le vieil homme Pageau lui offre des conseils pour s’approcher des loups. Ça fonctionne. Sylvain Paquin se lasse de Radisson, ville où l’on vit selon la logique oeil pour oeil, croit-il. Il s'installe plus profondément dans le bois. Blotti dans son abri de camouflage, sirotant un thé du Labrador fumant, il prend le temps de gagner la confiance de la meute.

Sylvain Paquin en train d'installer une caméra de surveillance.
Sylvain Paquin dispose d’un réseau de caméras installées dans la forêt. Il surveille ainsi les loups et les ours, notamment dans le dépotoir de Radisson.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Le mot se passe. Touristes européens, photographes chinois et petits Québécois d’âge scolaire veulent en savoir plus sur l’homme des bois, à la fois guide naturaliste, artiste multimédia, ermite branché — une version simplicité volontaire et techno du père Noël qu’il prend plaisir à amplifier avec un bonnet rouge lors de conférences vidéo données à des élèves aux quatre coins de la province.

Eux autres me donnent le carburant nécessaire pour continuer, dit-il en faisant référence aux touristes et aux enfants qui lui posent des questions sur ses animaux, sur l’environnement et sur son mode de vie par l’entremise de Skype. Si je peux servir de courroie pour expliquer les beautés et les laideurs, si je peux conscientiser les gens, ça va être ça de gagné.

Ne faire qu’un avec la nature

Et sais-tu quoi? J’aime bien mieux être avec les loups, les ours, les animaux, être en harmonie avec la terre mère que d’être pogné avec ceux qui sont en train de nous envoyer dans l’mur, poursuit-il dans un appel virulent à la prise de conscience collective quant à la crise climatique.

On comprend bien que le marcheur inépuisable, à la parole franche et directe, ne fait pas l’unanimité.

Il faudrait que le monde se concentre sur ce qui les rassemble et qu’ils s’assoient avec nos voisins, Chisasibi, Wemindji. On a le plus beau triangle touristique. On a des rivières, des animaux, plein de richesses. Une culture de gens qui sont ici depuis 30 ans — ce que j’appelle une culture nordique — et la culture crie, millénaire. On fait partie d’un tout. Je pense qu’il faut un wake-up call, tonne-t-il.

Radisson

Radisson

Logés, nourris, dévoués à la tâche

À une cinquantaine de kilomètres de là, Radisson, environ 150 habitants, avait été érigée temporairement pour les grands projets hydroélectriques des années 1970. Aujourd’hui, les gens vont et viennent à Radisson, entre deux horaires atypiques, en transit le temps de tel ou tel projet de construction ou simplement pour le goût de l’aventure… et l’appel du fric.

Au bar de l’Auberge Radisson, les conversations sont animées. Des employés d’Hydro-Québec attablés autour d’une bière discutent entre eux. Quelques tables plus loin, un tête-à-tête entre une jeune femme noire et son nouveau patron, Michel Desjardins, propriétaire d’un restaurant, d’un bar et d’un hôtel à Radisson. Des discussions ininterrompues malgré le but du Canadien de Montréal.

À l’invitation de Michel Desjardins, tout le monde se regroupe autour de la même table. Il y a deux jours, il est allé accueillir Carmélie Florvil-Sainvilus, une Montréalaise d’origine haïtienne qui vient travailler comme barmaid. Après plusieurs mois de réflexion et d’échanges par Facebook, elle a fait le trajet de 20 heures en autocar, dont plus de la moitié au milieu des conifères. Elle veut découvrir du pays avant de retourner au Sud pour commencer son cours en esthétique, dans quelques mois.

Michel Desjardins et Carmélie Florvil-Sainvilus.
Michel Desjardins, propriétaire du Bar Boréal, et sa nouvelle employée Carmélie Florvil-Sainvilus.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Une main-d’œuvre en demande

Parce que c’est comme ça, à Radisson. Par Internet, en entrevue téléphonique, on commande du personnel dans le Sud en espérant qu’il s’adapte bien aux réalités du Nord. Pas à Punta Cana ou à Cancùn. À Montréal, à Québec, à Trois-Rivières, à Rimouski, à Saint-Élie-de-Caxton. Le Nord comme le Sud, c’est relatif.

On ne peut pas le nier, l’appât du gain est une partie de la réponse à l’énigme de l’appel du Nord. Le Nord-du-Québec est d’ailleurs la région qui affichait le plus haut salaire hebdomadaire moyen de la province lors du dernier coup de sonde de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

Manquer de main-d’œuvre à Radisson, l’homme d’affaires n’avait cependant jamais vu ça, après 21 ans dans le domaine des services. En 2019, c’est arrivé. J’ai été obligé de fermer le restaurant le soir. C’en est absurde. Ça me prend deux autres cuisiniers pour pouvoir faire mon autre shift. Et c’est 20 $ de l’heure nourri, logé, transporté, précise-t-il, ajoutant que malgré les conditions attrayantes, la distance en rebute plusieurs.

Ce n’est pas du fly-in fly-out [du navettage], tu vis ici. Quand tu veux des vacances, on t’en donne. Ce n’est pas de l’esclavage.

Michel Desjardins, propriétaire de commerces de services à Radisson

Il n’y a rien à avoir peur de vivre à la Baie-James. Mais il faut que tu aimes vivre dans le Nord. Tu me donnerais 10 bars à Montréal contre le mien, jamais je ne les prendrais. Ici, c’est constant, c’est respectueux. Il y en a qui viennent huit mois par année, d’autres trois mois. C’est spécial, indique-t-il.

J’y donne huit mois, prédit M. Desjardins à propos de sa nouvelle recrue. Je serais content! dit-il à propos de son pari de fin de soirée. En attendant, Carmélie sera derrière le Bar Boréal le lendemain.

Un Radisson vert, propre et techno

Le président de la localité — l’équivalent du maire —, Daniel Bellerose, confirme qu’il y a effectivement trois catégories de personnes qui passent par Radisson et que la plupart d’entre elles arrivent par une job. Il y a les employés d’Hydro-Québec qui vivent une semaine sur deux dans un microcosme où tout est pris en charge par l’employeur. Puis les contractuels de la société d’État qui viennent travailler à court ou moyen termes. Et finalement les citoyens de Radisson.

Des drapeaux d'Hydro-Québec, du Québec et du Gouvernement régional Eeyou-Istchee Baie-James.
Le Gouvernement régional Eeyou-Istchee Baie-James, le gouvernement du Québec et la société d’État Hydro-Québec travaillent main dans la main à Radisson.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Sur la liste électorale, on parle de 180 personnes. Par contre, on doit donner des services pour 600 à 700 personnes. On a beaucoup de gens de passage qui vont demeurer dans des maisons à 3-4 travailleurs, nuance-t-il.

La situation n’est pas sans incidence sur les dynamiques socioéconomiques. Population changeante et majoritairement masculine, inflation du prix des logements, production disproportionnée de déchets, énumère-t-il.

Mais Daniel Bellerose demeure optimiste. Tant qu’il va mouiller, neiger, qu’on va produire de l’hydroélectricité et qu’Hydro-Québec va payer son compte de taxes, on n’est pas menacés, soutient-il, rappelant que l’accès à de l’énergie propre pour tous les Québécois, c’est l’ADN de sa ville.

Radisson est un beau laboratoire à ciel ouvert. Tout est à faire ici. Avec la technologie, je pense que les distances n’ont plus d’importance, surtout avec notre nouvel accès à la haute vitesse.

Daniel Bellerose, président de la localité de Radisson

Retour dans le temps

Pour Éric Hamel, qui a grandi à Radisson à l’époque où la communauté francophone la plus au nord du monde comptait jusqu’à 2000 travailleurs, la vie a bien changé dans les environs. Vers 1975, on avait deux postes de télé. Donc, on était toujours dehors. Je parlais à mes amis avec la radio à ondes courtes. C’était notre fun technologique de l’époque! se souvient-il.

Natation, ski alpin, randonnées le long de la Grande Rivière, curling, quilles : On était toujours actifs. En comparaison, son ado entretient en 2019 ses relations amicales très serrées avec ses congénères radissonniens en s’adonnant à des jeux... en ligne!

Il est revenu au Nord après ses études universitaires en relations publiques en pensant lui aussi y rester six mois. Ça s’est extensionné un peu! concède celui qui est responsable des visites du complexe Robert-Bourassa depuis 28 ans.

C’est ça, l’intérêt : pas de stress à la Baie-James. Le premier feu de circulation est à Amos, 800 km au sud. C’est assez particulier comme milieu de vie. Mais ça a beaucoup d’avantages.

Éric Hamel, résident de Radisson

Il cite en exemple l’accès aux infrastructures sportives — le remonte-pente a cessé ses activités et le club de curling n’existe plus, mais la localité est quand même dotée d’une piscine semi-olympique, d’une salle d’entraînement, etc. Et la possibilité d’avoir accès à des services personnalisés. Comme à l’école, qui compte moins de 30 élèves de la première année du primaire à la cinquième année du secondaire.

Ce que je vois, comme parent, c’est que les enfants sont bien encadrés. Un élève qui a besoin d’attention, on a les professeurs pour le faire. À l’occasion, ils ont aussi des classes de neige, ils partent en ski de fond ou en raquette autour du village, à l’aventure, note M. Hamel, soulignant que la cohorte de finissants de son fils devrait cette année compter cinq jeunes — un record!

L’école à la carte

Il faut trouver des stratégies pour faire l’enseignement à chaque niveau, confirme l’enseignante rimouskoise Isabelle Santerre, qui enseigne en 4e, 5e et 6e années, nuançant qu’il faut quand même passer le programme avant de partir en classe neige! Mais ça va bien parce que les enfants sont très autonomes, ils sont capables de s’aider entre eux. Et il reste que j’ai neuf élèves.

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La classe de Madame Isabelle est bien particulière : elle compte neuf élèves distribués en 4e, 5e et 6e années.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Venue renouer avec la profession d’enseignante après une parenthèse en petite enfance, elle voit le Nord comme un tremplin professionnel. À l’approche de la quarantaine, j’avais besoin d’un nouveau défi dans ma vie. Pas que je n’aimais pas ce que je faisais, mais j’avais besoin de sortir de ma zone de confort, dit celle qui réaffirme son engagement à l’école Jacques-Rousseau cette année.

Elle avoue que les incitatifs — l’accès à une maison à un coût très compétitif, les primes d’éloignement et les trois voyages vers le sud de la province payés chaque année — rendent le saut plus facile.

Je trouve que j’ai une vie complète ici, et quand je retourne dans mon coin de pays, j’apprécie encore plus. Je vais peut-être aller ailleurs travailler, je ne sais pas ce qui se passe ici par après. On verra.

Isabelle Santerre, enseignante en 4e, 5e et 6e années à Radisson

Des travailleurs venus de partout

Ce qui m’amène ici, c’est l’aventure, lance finalement Carmélie Florvil-Sainvilus une fois les conseils de chacun entendus. Elle confie tout de même espérer y gagner au change.

Une annonce sur le groupe Facebook fly-in fly-out a piqué sa curiosité. Et même si elle ne flyera pas out, elle plonge avec une certaine garantie de retour au Sud : son cours en esthétique commence en mars.

Ce qui l’inquiète? L’hiver. Bien sûr. Mais elle croit être bien préparée avec son manteau doublé de fourrure. Pourquoi alors avoir hésité pendant des mois?

Parce que, à Montréal, c’est multiethnique, multiculturel. En tant que femme d’origine haïtienne, c’était ça ma plus grande appréhension : est-ce que les gens allaient m’accepter? À date, c'est très accueillant.

Carmélie Florvil-Sainvilus, 29 ans, arrivée à Radisson il y a deux jours
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Toute chose étant relative, ce n’est pas nécessairement Radisson qui est loin…Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

La diversité culturelle n’est pas nouvelle pour le Nord-du-Québec, tranche Michel Desjardins. Il est venu des immigrants pour travailler ici, à Radisson, beaucoup. À Chisasibi aussi. Peu importent les nationalités, amène-moi du monde qui veulent travailler! On va leur montrer comment s’habiller pour être au chaud et ils vont respirer de l’air pur, ils vont faire le saut! argumente-t-il.

Chisasibi

Chisasibi

L’avenir d’Eeyou Istchee

En fait, quand on y pense, ce sont un peu les Blancs, ici, les nouveaux arrivants. Les Cris vivent, habitent, trappent ici, ils arpentent et quadrillent Eeyou Istchee — la terre des peuples — et s’y abreuvent depuis des millénaires. Et l’homme d’affaires de Radisson croit que c’est d’ailleurs l’effervescence de l’économie crie qui assurera en partie l’avenir de Radisson.

Radisson, on va toujours avoir des services. Chisasibi, c’est à eux de décider à quelle vitesse ils veulent développer.

Michel Desjardins, homme d’affaires de Radisson

Clair que le projet de centre régional de santé de 300 millions de dollars que promet Québec — la ministre de la Santé Danielle McCann est venue à Chisasibi l’annoncer en grande pompe au début du mois d’octobre — y sera pour quelque chose. Tout comme L’ambition de construire à Chisasibi un collège pour faciliter l’accès des jeunes de toute la nation aux études supérieures.

Faciliter l’accès des Cris à l’éducation supérieure

Elle-même issue du domaine de l’éducation, la vice-cheffe du conseil de bande de Chisasibi fait des études supérieures sa priorité. Pour Daisy House, les jeunes sont l’avenir. Oui, les premiers médecins, avocats et ingénieurs cris sont diplômés depuis belle lurette. Mais les jeunes adultes qui font le grand saut au Sud pour accéder aux études supérieures demeurent encore trop souvent l’exception.

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La vice-cheffe de Chisasibi, Daisy House.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Plusieurs personnes aiment rester dans le territoire, aller à la chasse la fin de semaine, dit-elle. Imagine ceux et celles qui ont décidé de ne pas partir, combien ils prendraient de cours à Chisasibi ou dans la région? Peut-être ça va doubler. Plus que ça?

C’est entre autres pourquoi on aimerait avoir l’éducation supérieure ici, on aimerait donner le choix aux gens de rester dans le territoire, pratiquer leur langue, leur culture.

Daisy House, vice-cheffe de Chisasibi

Les Nations unies du Nord

Le coordonnateur des finances du conseil de bande, qui pilote le dossier de l’établissement d’un collège cri, adhère complètement à cette vision de développement des capacités dans une approche culturellement adaptée. Parce qu’il a lui-même dû se battre, même émigrer, pour accéder à l’éducation supérieure. Dans son Sri Lanka natal, Thayaparan Thiyagarajah n’a pu accéder à l’université pour des motifs ethniques. Ses résultats scolaires lui ont quand même permis d’entrer sans problème à l’Université McGill…


Le Canada m’a donné l’opportunité de réaliser mon rêve d’étudier. Mon travail ici, ma contribution au développement, c’est une manière de redonner au pays, explique celui qui est établi à Chisasibi avec sa femme Gouthi, hygiéniste dentaire, depuis plus d’une décennie.

Comme certains expats, il se sont enracinés. Ils sont tombés amoureux des paysages saisissants de la côte. Mais surtout des gens.

J’ai rencontré ici des gens de partout dans le monde, de l’Afrique à l’Australie, d’Europe, d’Asie. Je suis parfois surpris que plusieurs Canadiens ne sachent pas où est Chisasibi, lâche-t-il, un peu vexé que le centre de son nouveau monde soit si méconnu.

Ce sont les petites Nations unies du Nord. Il y a environ 70 enseignants de l’extérieur ici, en plus d’une centaine de personnes qui travaillent au Centre de santé. Les nouveaux immigrants trouvent ici du travail, de l’expérience.

Thayaparan Thiyagarajah, coordonnateur des finances du conseil de bande de la nation crie de Chisasibi

Autour d’un saumon en croûte et de riz frit parfumé à la sri lankaise, avec la Dre Michelle Goyal, d’origine indienne, dans cette petite cuisine de Chisasibi, on saisit tout à fait l’esprit petites Nations unies du Nord. Grand voyageur dans l’âme, Thayaparan Thiyagarajah note d’ailleurs que ce brassage de cultures n’est pas sans effet sur les Cris eux-mêmes, avec qui les expats partagent spécialités culinaires et autres pratiques culturelles.

C’est un cycle, les gens viennent travailler ici et sont éventuellement remplacés par d’autres, explique-t-il lorsqu’on lui demande si le visage du Nord est en train de changer. Comme les quatre saisons. Je crois que les technologies font aussi une différence. Plus de Cris commencent à voyager partout dans le monde — chose que je ne voyais pas il y a 10 ans.

Mais ce n’est pas tout le monde qui veut s’exiler au Sud, momentanément ou définitivement, en échange de la promesse d’une vie meilleure, selon lui. Voilà pourquoi il voit dans le projet d’un collège cri un moyen de donner un futur à la jeunesse.

S’ils veulent avoir accès à l’éducation supérieure, ils sont à au moins 10 heures de route. Ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre de laisser la famille derrière. Les jeunes de secondaire 3, 4, 5 n’ont pas d’espoir quant à ce qu’ils peuvent faire. C’est ce qu’on veut leur donner avec le collège, plaide-t-il.

S’ouvrir au monde

Il ajoute qu’avec les perspectives de croissance accélérée des communautés, les occasions d’emploi vont pleuvoir. Pour Thayaparan Thiyagarajah, les Cris doivent activement saisir ces occasions pour participer au développement de leur communauté, la façonner à leur image. Ça devrait aussi réduire les problématiques sociales dans la communauté, améliorer la qualité de vie des gens, créer une communauté plus forte.

Et du même coup, pourquoi ne pas faire du collège un attrait pour les touristes qui veulent découvrir le monde autochtone, s’interroge-t-il? Découvrir les cérémonies des premiers pas, du premier gibier chassé, assister au rassemblement estival de la communauté sur l’île de Fort George, le Mamoweedow. En les attirant avec des cours de langue intensifs, par exemple?

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L’hiver n’est jamais bien loin à la Baie-James! À Chisasibi, par exemple, la température annuelle moyenne est de -2,4 degrés Celsius, en comparaison avec une moyenne de 6,9 degrés Celsius pour Montréal.Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

C’est un endroit unique au monde. Même au Canada, la culture Eeyou est unique. Chisasibi, c’est le paradis du nord!

Thayaparan Thiyagarajah, coordonnateur des finances du conseil de bande de la nation crie de Chisasibi

C’est peut-être exactement ça, l’essence d’Eeyou Istchee. La rencontre entre les cultures. Une grande famille recomposée. Jamésiens et Cris. Et les autres. Le grand projet de la Baie-James, il est aujourd’hui humain.

Matière à réflexion pour les 900 kilomètres de route jusqu’au Sud.

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