•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Des gens près d'un drapeau libanais.
Radio-Canada / Nada Raphaël

Signé par Michel Labrecque

Les femmes sont présentes partout dans la société libanaise… sauf en politique. Plusieurs candidates et militantes tentent de corriger la situation dans le cadre des élections législatives du 15 mai.

Depuis 30 ans, les hommes gèrent les affaires politiques du Liban. Nous avons vu le résultat désastreux, nous dit Céline, étudiante en médecine à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Alors, pourquoi ne pas donner une chance aux femmes?

Dans les standards du monde arabe, le Liban est un pays plutôt libéral pour les femmes. Les femmes professionnelles sont nombreuses, les femmes d’affaires également. Dans l’éducation, la santé, les ONG.

Il y a aussi des freins : les religions étant omniprésentes dans la vie du Liban (il y a 18 communautés différentes), le pays est traversé par des forces conservatrices.

Elles ont été très actives dans le soulèvement social de l’automne 2019, qui a emmené des dizaines de milliers de personnes dans les rues pour dénoncer les inégalités et la corruption des élites.

Mais la politique est restée un terrain quasi vierge. Dans la plupart des partis traditionnels, les femmes sont peu nombreuses. Au Parlement, sur 128 sièges, 6 sont occupés par des femmes. Pourtant, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1952.

À l’occasion des élections législatives du 15 mai, un nombre record de femmes se présentent, particulièrement au sein de partis alternatifs, ces nombreux groupes qui veulent chasser les politiciens traditionnels, associés à la corruption qui gangrène l’économie du pays.

Nous avons rencontré quelques candidates ainsi que des femmes très impliquées dans le processus électoral actuel.

Portrait de Sarah Yassine.
Sarah Yassine, candidate indépendante pour le parti Beyrouth ma villePhoto : Radio-Canada / Nada Raphaël

Sarah Yassine, la combattante laïque

Sarah Yassine nous a donné rendez-vous dans un café branché de Beyrouth, pas loin de l’université où elle enseigne. Juste au moment de nous asseoir pour discuter, l’appel à la prière a retenti en provenance d’une mosquée tout près.

La religion, ici, est toujours tout près. Malheureusement, la loi électorale actuelle nous réduit à une appartenance religieuse, dit Sarah.

Elle se présente pour un des sièges musulmans sunnites de sa circonscription. Les 11 sièges à pourvoir sont tous religieux : 6 sunnites, 2 chiites, 1 druze, 1 grec orthodoxe, 1 protestant.

Les religions se partagent aussi les postes de direction : le président est chrétien, le vice-président est sunnite, le président de la Chambre est chiite.

Qu’est-ce que les grands débats, comme l’indépendance du système de justice, l’économie, la justice sociale, ont à voir avec la religion?, se demande Sarah Yassine.

Deux mosquées et leurs minarets.
Au Liban, il est presque impossible de ne pas voir une église ou une mosquée.Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Elle est candidate pour un collectif qui s’appelle Beirut Madinati (Beyrouth ma ville), qui a d’abord été actif au niveau municipal, pour lutter contre la crise des déchets en 2016. Le parti présente un nombre égal de femmes et d’hommes sur sa liste électorale, ce qui est très rare encore.

Sarah Yassine est architecte paysagiste. Elle est aussi professeure d’université. Elle a vécu longtemps à l’étranger. Et a choisi de rentrer au Liban pour le transformer.

J’ai longtemps pensé qu’il était mieux d’agir à l’extérieur de l’arène politique, dit-elle. Elle a réussi à bloquer des projets gouvernementaux qui auraient dilapidé des fonds internationaux. Mais aujourd’hui, je suis convaincue que pour vraiment changer les choses, il faut entrer à l’intérieur.

Avec ses collègues, elle veut laïciser le système politique, et arrêter la corruption. Il y a aussi des enjeux de droits des femmes : le mariage civil, la fin du système patriarcal qui oblige une femme à voter dans le lieu d’origine de son mari.

Il y a tant à faire. Malgré la rage de nombreux Libanais contre ce qu’ils appellent la mafia politique, Sarah Yassine ne s’attend pas à un tsunami antisystème. Ça nous prendrait un bloc parlementaire qui commence à proposer des lois, qui surveille de près les anciens politiciens. Ce serait le début de quelque chose.

Portrait de Najwa Bassil.
Najwa Bassil, candidate indépendante à Byblos-Jbeil.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Najwa Bassil, la conseillère municipale efficace

Vote pour ton bonheur plutôt que pour Sa Majesté. C’est le slogan du parti d’opposition auquel appartient Najwa Bassil.

Sa Majesté désignant ici les chefs politiques traditionnels, qui sont presque tous issus des milices de la guerre civile qui a ravagé le Liban de 1975 à 1990.

Nous assistons à un rassemblement politique de cette Liste du bonheur. Nous sommes dans le village de Blat, au nord de Beyrouth. De la colline où nous sommes, on peut apercevoir la mer et la magnifique ville patrimoniale de Byblos.

J’ai été la seule femme au conseil municipal, avec 17 hommes, nous raconte Najwa. Mais c’est moi qui ai conçu la moitié des projets de développement de la ville, les femmes sont plus efficaces, ajoute-t-elle en souriant.

Une rue piétonnière avec terrasses et édifices historiques rénovés.
Byblos, une ville patrimoniale et touristique où Najwa Bassil se présente aux élections.Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

« Il y a maintenant 70 % de la population qui est pauvre. C’est nouveau pour nous. Et nous avons été volés par les politiciens qui sont au pouvoir et qui persistent à se représenter. Il faut une autre vision de la politique. »

— Une citation de  Najwa Bassil, candidate

Ce groupe politique compte aussi 40 % de candidates femmes. C’est incroyable qu’il y ait des tas de partis qui n’ont presque pas de femmes, dit la collègue de Najwa, Joséphine Zgheib. Nous sommes en 2022!

Portrait de Lina Hamdan.
Lina Hamdan, candidate à un des deux sièges musulmans chiites de sa circonscription.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Lina Hamdan, la musulmane qui combat le Hezbollah

Lina Hamdan nous a donné rendez-vous au bord de la mer, sur la Corniche de Beyrouth, cette promenade où viennent tous les Beyrouthins, quelle que soit leur religion ou leur classe sociale.

C’est le cœur de Beyrouth pour moi, dit-elle. Ça tombe bien : la liste électorale pour laquelle elle se présente s’appelle Beyrouth a besoin d’un cœur.

Lina Hamdan a une très longue feuille de route. Elle a été directrice des communications pour le gouvernement, et a travaillé longtemps avec l’ONU pour les réfugiés palestiniens au Liban.

Lina est une musulmane chiite. Laïque, précise-t-elle.

La communauté chiite est plus diversifiée qu’on peut le croire au Liban. Évidemment, il y a des conservateurs, même des fondamentalistes, mais il y a aussi des chiites libéraux. Vous pouvez facilement rencontrer des chiites que vous allez confondre avec des Occidentaux.

Lina Hamdan brigue un des deux sièges chiites de sa circonscription, la même que celle de Sarah Yassine, au fait, Beyrouth 2. Il y a un siège qui appartient au Hezbollah, l’autre à Amal. Nous espérons que l’opposition prenne un des deux sièges.

Lina Hamdan avec une électrice.
Lina Hamdan, candidate chiite laïque, discute avec une électrice.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Le mouvement Hezbollah et son allié Amal prennent beaucoup de place dans la politique libanaise. Le Hezbollah est très proche du guide spirituel de l’Iran, l’islamiste Ali Khamenei.

Lina Hamdan ne se reconnaît pas dans cette version du chiisme. Dans sa famille, il y a des chiites, des sunnites, des grecs orthodoxes, des chrétiens. Le Liban pluriel, quoi. Qui continue d’exister.

Elle déplore la division des forces d’opposition en de multiples courants. Mais elle pense que les partis d’opposition peuvent aller chercher entre 10 et 25 sièges.

Lina Hamdan est aussi présidente de La troisième voix, une organisation féministe. Nous avons proposé une loi qui garantirait 26 sièges féminins sur 128. La révolution est en marche. Mais elle sera graduelle.

Le Liban est classé parmi les derniers au monde dans les indices de participation politique des femmes, rappelle-t-elle.

Portrait de Ghada Ayoub.
Ghada Ayoub, candidate indépendante soutenue par les Forces libanaises.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Ghada Ayoub, la militante souverainiste

Je suis une maman, une juriste, une professeure dans une université en grève sans électricité et je suis révoltée. Ainsi se présente Ghada Ayoub, candidate pour un siège catholique dans la région de Saïda, dans le sud du Liban.

On nous a promis de l’électricité 24 heures par jour; et maintenant, nous sommes sans électricité 24 heures par jour.

On pourrait la prendre pour une révolutionnaire antisystème. Mais Ghada Ayoub a choisi de prendre une autre route. Elle se décrit comme une indépendante, mais elle est soutenue par les Forces libanaises, un parti traditionnel chrétien mené par l’ex-milicien Samir Geagea.

Parce que ce parti défend le souverainisme.

« Il faut sauvegarder l’identité libanaise et sa neutralité. En ce moment, le Hezbollah et ses alliés prennent l’État en otage. Ils sont armés et alliés de l’Iran. Ça menace notre souveraineté. »

— Une citation de  Ghada Ayoub, candidate

Cet enjeu est très important pour beaucoup d'électeurs. Mais s’allier aux Forces libanaises signifie aussi pactiser avec un parti du système sur lequel pèsent des rumeurs et des soupçons de corruption, à tort ou à raison.

Ils ne sont pas corrompus, ils ont quitté le gouvernement, se défend Ghada Ayoub. Elle ne convaincra pas tout le monde.

Elle pense que plus de femmes comme elle, soutenues par les partis traditionnels, peuvent changer les choses. Toutes les recherches disent que les femmes sont moins corrompues que les hommes. Comme mère, vous voulez protéger votre famille et vous avez le même réflexe face aux institutions.

Espérons que la réalité lui donnera raison.

Portrait de Daizy Gedeon.
Daizy Gedeon, journaliste, vient de diffuser le documentaire Enough.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Daizy Gedeon, la journaliste devenue militante

Il faut que la diaspora s’implique davantage au Liban pour sauver et transformer le pays, affirme la journaliste australo-libanaise Daizy Gedeon.

Son film documentaire Enough (Assez) vient de sortir au Liban. Il est présenté gratuitement dans des salles ou dans des représentations en plein air.

Ce film est un coup de poing sur la tragédie libanaise. Il donne autant la parole aux expatriés de partout sur la planète qu’aux Libanais qui vivent cette crise économique surréaliste.

Daizy Gedeon a grandi à Sydney, en Australie. Par la suite, elle a vécu aux États-Unis et en Grande-Bretagne et a réalisé de nombreux reportages sur le Moyen-Orient.

Mais il y a quelque chose de spécial dans la vie libanaise que je ne peux pas expliquer, dit-elle. Ce mélange de communautés et cette joie de vivre.

Elle a travaillé sur ce documentaire pendant quatre ans. Elle a obtenu des entrevues avec de nombreux dirigeants, comme l'ex-premier ministre sunnite Saad Hariri et le chef des Forces libanaises chrétiennes Samir Geagea. Ils admettent tous que le Liban est rongé par la corruption, mais ont peu de solutions à offrir.

Une projection en plein air le soir.
Des Libanais assistent à la projection du documentaire Enough.Photo : Radio-Canada / Nada Raphaël

Daizy Gedeon a choisi de prendre parti pour ces élections législatives. Avec plusieurs associations, elle a encouragé les expatriés libanais, qui ont voté le 6 et 8 mai dernier, à appuyer certaines formations de l’opposition.

« C’est vrai que l'opposition est fragmentée; mais avec seulement 10 députés, ça pourrait amorcer une transformation profonde. Le vrai changement arrivera en 2026; aux élections suivantes. »

— Une citation de  Daizy Gedeon, documentariste
Portrait d'Aline Kamakian.
Aline Kamakian, restauratrice et militante citoyennePhoto : Radio-Canada / Nada Raphaël

Aline Kamakian, la citoyenne révoltée

On a dit que la révolution est une femme, et j’y crois, nous dit Aline Kamakian dans son magnifique restaurant Mayrig, qui offre une cuisine arménienne gastronomique.

Ce restaurant a été soufflé par l’explosion du port de Beyrouth et a été reconstruit. Pour en savoir davantage sur cette histoire, lisez l’article de la collègue Emilie Dubreuil.

Près d’un an plus tard, Aline est devenue fermière, en plus d'être restauratrice, pour arriver à obtenir des ingrédients à cause de l'aggravation de la crise.

Je suis patronne, psychologue, taxi pour mes employés et j'apprends à faire du beurre et à élever des poules, dit-elle.

Je voulais rencontrer Aline Kamakian pour qu’elle réponde à une question que j’ai posée à beaucoup de gens : les femmes sont-elles plus touchées que les hommes par la terrifiante crise économique et sociale?

La femme libanaise est très forte : elle s’occupe de ses parents, de ses enfants, de son mari et elle travaille. Évidemment, elle est plus touchée!, s’enflamme Aline.

Une femme voilée avec une affiche manifeste au centre ville de Beyrouth.
Des femmes de toutes les religions prennent part aux manifestations.Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Dans certaines familles moins éduquées, on retire les filles des écoles à cause des coûts de l’éducation, alors que toutes les études disent que les filles ont de meilleures notes que les garçons.

Beaucoup de femmes ont aussi dû laisser leur emploi pour s’occuper de leurs parents âgés. Parce que les épargnes de ceux-ci ont disparu dans la crise financière. Elles deviennent des cuisinières ou infirmières bénévoles au lieu de gagner leur vie, dit Aline.

Nous aurions pu poursuivre la conversation longtemps. Aline Kamakian a beaucoup à dire sur l’état de son pays, qu’elle refuse toutefois de quitter, même si j’ai un second passeport.

Elle ne se fait pas trop d’illusions sur l’élection, mais elle souhaite une percée de l’opposition.

Autant que possible, je vais voter pour des femmes, dit-elle en terminant.

Avec la collaboration de Nada Raphaël

Le reportage de Michel Labrecque est diffusé à l’émission Désautels le dimanche à 10 h et en rediffusion le lundi à 3 h sur ICI Première.

Partager la page