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Masse d'eau sur des terres.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Texte et photos : Jean-François Bélanger Photographies : Emilio Avalos

Sacrifier un village pour protéger la capitale. C’est la stratégie qui a poussé les éléments de la garde territoriale ukrainienne à détruire un barrage et un pont sur la rivière Irpin pour freiner l’avancée des forces russes aux premières heures de l’invasion. L’opération a été couronnée de succès, mais a aussi eu pour effet d’inonder l’agglomération de Demydiv.

La fierté se lit sur le visage de Mykola Pavliuk lorsqu’il nous invite à visiter les entrailles de son barrage. Il y travaille depuis 1985.

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Mykola Pavliuk, responsable du barrage de Kozarovychi.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

C’est avec délicatesse qu’il manipule les boutons et leviers du tableau de commande. S’il prend le plus grand soin de cet ouvrage au confluent du fleuve Dniepr et de la rivière Irpin, c’est qu’il le considère comme son bébé.

Aussi, c’est avec un pincement au cœur qu’il a dû se résoudre au sabotage du barrage aux premières heures de la guerre. Il se souvient clairement des soldats de la garde territoriale venus l’avertir qu’une colonne de tanks russes approchait dangereusement de la capitale et qu’il devait absolument trouver un moyen d’élever de 5 mètres le niveau de la rivière Irpin pour empêcher le déploiement de ponts flottants. Oui, mais voilà, le barrage n’était pas prévu pour cela.

Mykola se souvient d'avoir tout envisagé : percer un trou avec une torche ou une scie à béton avant de se rendre à l’évidence. Il fallait dynamiter. Il dit avoir indiqué lui-même aux ingénieurs de l’armée où placer les charges.

« Bien sûr, que je ne regrette rien. Nous devions le faire. C’était nécessaire. Et ils ne sont pas passés. Ils ont dû faire un détour et ils ont été stoppés. »

— Une citation de  Mykola Pavliuk, Responsable du barrage de Kozarovychi

Le dynamitage a eu pour effet d’inonder la région. Le village voisin de Demydiv s’est retrouvé sous les eaux, des quartiers entiers de l’agglomération n’étant plus accessibles que par bateau.

Une pompe installée sur la digue quelques semaines plus tard a permis de faire baisser un peu le niveau. Mais les bottes de caoutchouc restent nécessaires pour se déplacer dans les rues. Et surtout, la mesure reste temporaire et sujette à l’approvisionnement constant en carburant de la pompe, ce qui est problématique alors que le pays fait face à de graves pénuries.

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Retour à la maison pénible pour Svitlana Dziuba.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ce n’est que récemment que Svitlana Dziuba s’est décidée à retourner chez elle pour constater l’ampleur des dégâts. La première fois, submergée par l’émotion, elle n’a pas eu le courage d’entrer. Mon mari a essayé de me raisonner en disant que je ne devais pas pleurer pour des briques et des vêtements, dit-elle, en essuyant une larme sur sa joue.

Svitlana craint que les fondations de la maison ne soient endommagées après avoir trempé si longtemps dans l’eau. Des dommages qui pourraient être permanents. Mais elle n’ose pas s’étendre sur la question, retenue par la pudeur.

« Notre malheur n’est rien par rapport aux souffrances des autres. N’oublions pas que beaucoup de gens ont perdu la vie. »

— Une citation de  Svitlana Dziuba, résidente de Demydiv
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Hryhorii Dziuba appuie la décision d'inonder son village pour protéger Kiev.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

En fait, les villageois semblent tirer une certaine fierté de ce sacrifice, tous répètent à l’unisson que c’était un mal nécessaire. Et nul ne semble plus convaincu que Hryhorii Dziuba, 63 ans, le père de Svitlana. Sa maison aussi a été engloutie, de même que la cave où il entreposait ses légumes et l’étable où ont failli se noyer sa vache et son veau.

Bien sûr, j’ai eu peur quand j’ai vu l’eau monter, avoue-t-il. Mais qu’importe, le sexagénaire n'entretient plus aujourd’hui le moindre doute : c’était la chose à faire. Et comme ses voisins, il tire une grande fierté que les villageois aient pu contribuer ainsi à l’effort de guerre.

« Demydiv a joué un rôle essentiel dans le déroulement des événements. Sinon, les Russes seraient arrivés aisément jusqu’à Kiev qui se trouvait droit devant, 40 km plus au sud. »

— Une citation de  Hryhorii Dziuba, résident de Demydiv

Cet incident est loin d’être un cas isolé. Au total, plus de 300 ponts ont ainsi été sabotés par les forces ukrainiennes pour freiner l'avancée de l’armée russe. Sans compter ceux qui ont été détruits lors des combats et toutes les autres infrastructures civiles touchées : les aéroports, les gares, les ports, les dépôts de carburant et les bâtiments publics.

La reconstruction coûtera cher et prendra du temps.

Notre dossier Guerre en Ukraine

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