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La basilique Saint-Jean-Baptiste au cœur de Saint-Jean.
Radio-Canada / Gilles Boudreau

Dans les mois à venir, le patrimoine religieux de générations de Terre-Neuviens sera mis en vente pour dédommager les survivants d’agressions sexuelles. Presque rien ne sera épargné.

Un texte de Patrick Butler

Tous les actifs doivent être liquidés. Sur la liste : des bâtiments dans 34 paroisses, y compris l’immense basilique de Saint-Jean-Baptiste, qui vient au deuxième rang des plus grandes églises catholiques au pays.

L’archidiocèse de Saint-Jean doit verser près de 50 millions de dollars aux survivants d’abus sexuels à l’ancien orphelinat Mount Cashel – l’un des premiers scandales de pédophilie au sein de l’Église catholique au Canada. Mais l’archidiocèse n’a pas l’argent et le Vatican ne lui viendra pas en aide.

Je n’en reviens pas , s’indigne Jerome Fennelly, les larmes aux yeux, après ce qui aura possiblement été la dernière messe de Pâques dans l’église Holy Rosary. Il y va depuis 62 ans.

« Cette église, cette salle paroissiale, c’est nous, les paroissiens, qui les avons construites. Puis, l’archidiocèse de Saint-Jean peut venir les prendre et les vendre? Ça n'a aucun sens.  »

— Une citation de  Jerome Fennelly

Les fidèles comme Jerome Fennelly ont jusqu’au 2 juin pour acheter les églises qu’ils croyaient posséder. L’archidiocèse a déjà saisi presque tout l’argent de leur paroisse.

S’ils veulent soumettre une offre et tenter de garder leur patrimoine, ils repartent de zéro. S’ils se résignent à aller à la messe dans une église qui n’est pas la leur, ils courent des risques. Comme toutes les autres églises catholiques du secteur sont aussi à vendre, si personne n'achète son église, elles pourraient toutes disparaître.

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L’orphelinat Mount Cashel de Saint-Jean, à Terre-Neuve, était le site d'un des pires scandales de pédophilie dans l'histoire du pays. Il a été démoli en 1992.Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

C’est une situation insoutenable pour des fidèles comme Jerome Fennelly, mais les obligations légales de l’archidiocèse sont claires. En 2019, la Cour d’appel de Terre-Neuve-et-Labrador a déclaré l’archidiocèse de Saint-Jean responsable des abus sexuels commis contre quatre garçons dans les années 1940, 1950 et 1960.

La Cour a reconnu que même si la congrégation des Frères chrétiens d’Irlande (Christian Brothers of Ireland) gérait l’orphelinat, l’archidiocèse a permis aux religieux de commettre des abus sexuels impunément pendant des décennies. Le juge a accordé 2,4 millions de dollars à quatre victimes, mais il a aussi ouvert la voie à une centaine d’autres litiges contre l’archidiocèse.

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La main de Bruce portant une bague non loin d'un monument religieux.
Radio-Canada / Patrick Butler
Photo: Bruce (nom fictif) a passé huit années terrifiantes à Mount Cashel dans les années 1950.  Crédit: Radio-Canada / Patrick Butler

Brutalité incompréhensible

Agressé à plusieurs reprises par les Frères chrétiens d’Irlande au début des années 1950, Bruce (nom fictif) a attendu ce jugement historique presque toute sa vie.

Les noms des survivants de Mount Cashel ne peuvent pas être publiés, en vertu d’une ordonnance de la Cour. Ces personnes sont identifiées par un numéro parce qu’elles sont tellement nombreuses. Dans les jugements de la Cour, Bruce porte le nom John Doe no. 26 .

Je ne veux faire de mal à personne. Mais l’Église est responsable de ce qui nous est arrivé et l’Église doit payer. Si ça veut dire qu’il faut prendre les églises et les écoles pour payer la facture, faites-le , estime l’octogénaire qui a passé huit années terrifiantes à l’orphelinat.

C’est nécessaire pour moi, c’est nécessaire pour les autres garçons.

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Bruce (nom fictif) a passé huit années terrifiantes à Mount Cashel dans les années 1950.Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

La brutalité des frères qui géraient l’orphelinat était inhumaine, raconte-t-il. Ces hommes de Dieu forçaient les garçons à se fouetter devant leurs camarades de classe. Ils s'affrontaient pour voir qui pouvait flageller le plus fort les élèves. À d’autres moments, ils caressaient, embrassaient et violaient les enfants qu’ils devaient protéger.

C’était quelque chose que tu verrais dans un camp de concentration , soutient Bruce.

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Une statue de la Vierge Marie devant la basilique Saint-Jean-Baptiste.
Radio-Canada / Gilles Boudreau
Photo: L’immense basilique Saint-Jean-Baptiste est parmi les dizaines de propriétés de l’archidiocèse qui ont déjà été mises en vente.  Crédit: Radio-Canada / Gilles Boudreau

Une société qui avait fermé les yeux

Quand le scandale de Mount Cashel a enfin éclaté sur la place publique, en 1989, il a ébranlé l'Église catholique terre-neuvienne, qui était à l’époque aussi puissante sur l’île qu’elle l’était au Québec avant la Révolution tranquille. Certains Terre-Neuviens refusaient d’y croire. D’autres, comme Françoise Enguehard, ont arrêté d’aller à la messe.

J'avais habité pendant un temps à côté de l'orphelinat, et j’enviais beaucoup ces petits orphelins parce qu'il y avait une piscine dans l’orphelinat et souvent je me disais "ils en ont de la chance", raconte Mme Enguehard, ancienne journaliste de Radio-Canada à Terre-Neuve.

« Quand la nouvelle est tombée, c'est un peu comme si on nous avait tous violés. »

— Une citation de  Françoise Enguehard
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Françoise Enguehard a été journaliste à Radio-Canada quand le scandale de Mount Cashel a éclaté sur la place publique.Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Une commission d’enquête, dont les audiences ont été diffusées en direct à la télévision, a révélé l’ampleur des crimes sexuels des frères, mais aussi les tentatives de dissimulation par les autorités gouvernementales et religieuses.

En 1975 – 14 ans avant la commission Hughes – un policier avait interviewé 24 enfants qui lui avaient raconté leurs agressions.

Deux religieux chrétiens lui avaient aussi avoué leurs crimes sexuels. Mais à la demande du chef de police, l’enquête avait été close. Le rapport du policier, détruit.

Il faut voir que ce qu'on a découvert avec la commission Hughes, c'est que les services sociaux avaient fermé les yeux. C'est que la police avait fermé les yeux et qu'au lieu d'emprisonner ces frères, on s'est arrangés pour qu'ils aillent faire au soleil, dans les Caraïbes, ce qu'ils faisaient dans la brume, affirme Françoise Enguehard.

Des décennies devant les tribunaux

Si des membres de la congrégation des Frères chrétiens d'Irlande ont été condamnés et emprisonnés dans les années 1990, les batailles juridiques pour dédommager les survivants ne sont toujours pas terminées.

J’ai des clients qui attendent depuis très longtemps et plusieurs d’entre eux sont déjà morts, explique Geoff Budden, l’avocat qui représente 86 survivants et qui a consacré les 31 dernières années à poursuivre le gouvernement provincial, la congrégation des Frères chrétiens d’Irlande et, enfin, l’archidiocèse. Pendant des années, il avait même envisagé de poursuivre le Vatican, puis il a renoncé.

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L’avocat Geoff Budden représente 86 survivants de Mount Cashel.Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

J'y ai réfléchi, comme d'autres avocats, ajoute-t-il, mais la ligne d’attaque la plus évidente est l'archidiocèse [...] parce qu’il possède tous les biens de l'Église et a l'obligation de se défendre et de répondre aux jugements.

La vente des actifs de l’archidiocèse représente donc la dernière étape de ce processus judiciaire interminable, selon Me Budden. Déjà, certaines maisons et parcelles de terre ont été vendues. En mars, un appel d’offres a été lancé pour 25 autres propriétés dans la région de la capitale provinciale – les actifs immobiliers les plus précieux de l’archidiocèse.

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La basilique Saint-Jean-Baptiste.
Radio-Canada / Gilles Boudreau
Photo: L’immense basilique Saint-Jean-Baptiste est parmi les dizaines de propriétés de l’archidiocèse qui ont déjà été mises en vente.  Crédit: Radio-Canada / Gilles Boudreau

Basilique à vendre

En haut de la liste : la basilique Saint-Jean-Baptiste, dont les documents d’appel d’offres ont l’air d’une annonce immobilière. On peut lire que l’édifice compte un système de thermopompes récemment installé, mais aussi 17 cloches et une crypte hébergeant la tombe d’au moins deux évêques.

Pour moi, c’est profondément troublant , souligne Shane O’Dea, historien qui étudie l’architecture terre-neuvienne depuis 50 ans.

« Je ne suis pas catholique, mais c’est mon patrimoine, c’est ma culture. C’est une partie intégrale de Saint-Jean, tout comme Signal Hill. »

— Une citation de  Shane O'Dea, historien

S’il existe un symbole du catholicisme et de l’histoire de l’Église à Terre-Neuve, c’est la basilique, croit-il, en rappelant les sacrifices de milliers de résidents, il y a presque deux siècles, pour construire l’édifice de 29 000 pieds carrés.

C’est très possible que l’édifice puisse seulement être utilisé comme une église , ajoute-t-il. Le site est classé aux patrimoines national, provincial et municipal. Un promoteur pourrait venir le démolir, mais il y aurait toutes sortes de problèmes environnementaux. Il y a de l’amiante partout.

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L’historien Shane O’Dea se dit profondément troublé par la vente de la basilique.Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Geoff Budden reconnaît l’importance patrimoniale des édifices comme la basilique, mais souligne qu’il n’y a pas d’autre option que de les vendre.

Il n’y a personne qui va démolir la basilique et construire un supermarché. Ce serait absurde, ça n'arrivera jamais. Mais elle sera bel et bien vendue , promet-il. Je le dis depuis le début, le processus doit se concentrer sur les survivants et la compensation équitable des survivants.

À l’église Corpus Christi, à Saint-Jean, le paroissien Ian Kelly reconnaît que le dédommagement des survivants est nécessaire et que la vente des églises est donc inévitable. Il se désole cependant de la disparition possible des lieux de rassemblement auxquels sont attachés des milliers de Terre-Neuviens.

Nous avons eu trois baptêmes ici la semaine dernière. Les gens ont encore besoin de l’église pour ces rassemblements, ces célébrations , explique-t-il. Elle permet aussi de réunir un groupe de personnes qui se mettent ensemble et réalisent des projets communautaires.

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À l’église Corpus Christi, à Saint-Jean, les paroissiens travaillent d’arrache-pied pour sauver leur patrimoine.Photo : Radio-Canada / Gilles Boudreau

Ian Kelly croit qu’il existe toujours une possibilité réelle de sauver l’église Corpus Christi, qui compte 500 fidèles. Les paroissiens sont bien organisés et collectent des fonds depuis l’annonce de l’insolvabilité de l’archidiocèse. Mais l’église se trouve à côté d’un important complexe immobilier, un secteur où d’autres édifices religieux ont déjà été achetés et démolis.

Acheter l’église ne sera pas simple. Il faut à la fois lever des fonds et continuer de payer l’électricité et le mazout, explique Ian Kelly. Le personnel de la paroisse a été renvoyé. Le sanctuaire de l’église est plus froid que d’habitude.

« On est bien au courant du défi devant nous. Est-ce qu’on va réussir? Qui sait? Mais on va faire de notre mieux. »

— Une citation de  Ian Kelly, paroissien

Pendant une récente audience sur l’insolvabilité de l’archidiocèse, un des avocats de l’Église a affirmé que les acheteurs les plus évidents sont les paroissiens. Mais Geoff Budden rappelle qu’en fin de compte, les actifs seront vendus au plus offrant.

L’acheteur le plus évident est celui qui a le plus d’argent. C’est aussi simple que ça, affirme-t-il.

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La croix de l'église Corpus Christi.
Radio-Canada / Gilles Boudreau
Photo: À l’église Corpus Christi, à Saint-Jean, les paroissiens travaillent d’arrache-pied pour sauver leur patrimoine.  Crédit: Radio-Canada / Gilles Boudreau

Sauf les cimetières, rien ne peut être épargné

Après les 25 propriétés dans la région de Saint-Jean, des centaines d’autres actifs seront mis en vente. Une trentaine d’écoles pourraient être mises en vente bientôt. Un règlement assure que les cimetières ne seront pas vendus, mais presque rien d’autre ne sera épargné, croit Geoff Budden.

Son client, Bruce, affirme que les survivants de Mount Cashel ne veulent pas nuire aux paroissiens qui perdront leur patrimoine. Mais l’archidiocèse a une dette à payer, explique-t-il.

Je n'ai même pas vécu la moitié de ce que certains de ces gars ont vécu. C'était odieux, ce qu’il y a de plus odieux qui pourrait arriver , soutient-il. [La Cour] dit que l’Église est responsable. Mais les paroissiens le sont aussi. Quand l’histoire est sortie, ces gens-là l’ont niée. Dans chaque église à Terre-Neuve, quand ils ont entendu la preuve, les gens auraient dû chasser les prêtres de la paroisse.

À l’église Holy Rosary, le dernier sermon de Pâques a porté sur la crucifixion et la résurrection du Christ. Nous célébrons un moment où le monde a changé pour toujours, a prêché le père Ken Walsh devant une centaine de personnes, la plupart aux cheveux blancs.

À Mount Cashel, la vie de Bruce a aussi changé pour toujours. Il entend encore les voix de ses amis lorsqu’il aperçoit le monument aux survivants de l’orphelinat, démoli en 1992. Il n’oubliera jamais la torture physique et psychologique qu’il a subie aux mains des Frères chrétiens.

On dit souvent qu’il faut tourner la page, dit-il. Croyez-vous que j’ai tourné la page? Croyez-vous que je serais même capable de le faire?

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