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Un jeune homme tient un dépliant sur la prévention de la violence familiale. On ne voit pas son visage.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Texte et photos | Marie-Laure Josselin

Les Autochtones sont surreprésentés en tant que victimes de violence au Canada. Particulièrement les femmes, violentées par des étrangers, mais aussi par des partenaires intimes. Cette violence est ancrée dans l’histoire de la colonisation et des pensionnats. Une histoire qui a encore et toujours des répercussions.

Un sujet tabou

Omniprésente, taboue, reçue en héritage… cette violence est un fardeau dont ne veulent plus les nations, à l’exemple des Atikamekw qui puisent dans toutes leurs ressources afin de tisser autour des victimes une toile de services.

Si la guérison est personnelle, le mieux-être est collectif.

Cet article est le premier d'une série. Le deuxième : la justice réparatrice, le chemin de traverse des Atikamekw.

Dans leur appartement de La Tuque, Joey Awashish-Coocoo et Kellyna Coocoo discutent sur le canapé gris où trônent des jouets d’enfants et quelques habits. Sur un des murs, bien visibles, les portraits de leurs enfants. Kellyna, 24 ans, montre son ventre sous son chandail rouge. Un autre est en route. Puis elle se love dans les bras de son amoureux de 31 ans.

Ils se regardent, éclatent de rire. Joey porte une casquette noire avec l’inscription Kellyna. Tendrement, il l’embrasse sur le front.

Tout le monde nous voyait comme un couple modèle, lance Kellyna. À l’image de cet instant où l’amour entre eux est flagrant.

Un jeune homme embrasse sur le front sa conjointe tout en la tenant par l'épaule. Ils sont assis sur le canapé.
Joey et Kellyna, un couple modèle en apparence. Pourtant, ils décident de témoigner pour aider d'autres personnes à briser le cycle de violence qui s'est installé chez eux, à l'abri des regards.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Personne n’en parle, précise Joey. Kellyna renchérit : C’est un sujet tabou, mais ça ne devrait pas. Ils ne parlent plus d’amour ni de tendresse, mais de violence conjugale.

Celle qui était dans leur foyer. Celle sur laquelle ils travaillent, séparément et ensemble, avec l’aide des services du Conseil de la Nation Atikamekw et du Cercle d’amitié autochtone de La Tuque. En effet, en près de sept ans de relation, Kellyna est allée quatre fois toquer à la porte du centre d’hébergement Asperimowin, situé à La Tuque, qui accueille les femmes des Premières Nations victimes de violence.

Près des deux tiers des femmes autochtones au pays auraient subi une agression physique ou sexuelle au cours de leur vie. Et 44 % ont été victimes de violence conjugale. Un chiffre considérablement plus élevé (près du double) que pour les femmes allochtones.

Les femmes autochtones subissent aussi plus souvent des formes de violence entre partenaires intimes, considérées comme les plus graves, selon un récent rapport de Statistique Canada. L’an dernier, trois femmes autochtones figuraient d’ailleurs dans le triste bilan des 17 féminicides recensés au Québec.

Ça m'a fait de la peine. Je savais que je lui faisais du mal, dit Joey, sans se dérober. Le couple raconte que l’argent les faisait stresser. Joey travaillait, mais ce n’était pas suffisant pour s’en sortir, car il y avait aussi la consommation à payer. Pas uniquement de cannabis ou de tabac.

À un moment, on a lâché un peu. On ne faisait plus attention à nos dépenses. Les grosses disputes, ça a toujours été un problème d’argent. Un problème de non-dits, de jalousie aussi.

« Je ne me sentais pas soutenu. Ma famille était loin. J’étais tout le temps fâché à cause de l’argent manquant, en colère. Je gardais tout ça et quand ça éclatait, ça dégénérait! »

— Une citation de  Joey Awashish-Coocoo
Sur un mur, des photos de famille et un pendentif en peau avec une roue de la médecine et l'expression « Vivre et laisser vivre ».
Sur les murs de la maison des membres du couple, on peut voir un mélange de photos de famille, de diplômes, d'expressions et d'objets liés à leur culture. La roue de la médecine les guide dans leur cheminement.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il y a eu d’autres chicanes, d’autres bardassements, d’autres disputes plus ou moins violentes. Kellyna rectifie parfois le récit, précisant notamment qu’elle aussi a usé de violence, car c’est une femme qui ne se laisse pas faire.

Les femmes autochtones sont :

  • deux fois plus susceptibles d’avoir été bousculées, poussées, agrippées ou projetées au sol, d’avoir reçu un coup de poing ou un coup de pied, d’avoir été mordues ou frappées au moyen d’un objet par un partenaire intime;
  • trois fois plus susceptibles d’avoir été menacées par une arme, étranglées ou battues par un partenaire intime;
  • deux fois plus susceptibles d’avoir eu un partenaire intime qui les aurait obligées à se livrer à des actes sexuels contre leur gré.
  • Six femmes autochtones sur dix sont victimes de violence psychologique de la part d’un partenaire intime au cours de leur vie.

Source : La victimisation avec violence et les perceptions à l’égard de la sécurité : expériences des femmes des Premières Nations, métisses et inuit au Canada (Nouvelle fenêtre), par Loanna Heidinger, Centre canadien de la statistique juridique et de la sécurité des collectivités, 26 avril 2022

Selon le mémoire de maîtrise de Marie-Claude Barbeau-Le Duc (Nouvelle fenêtre), daté de 2018, les hommes et les femmes dans les foyers atikamekw sont victimes de violence au sein de leur couple dans une proportion similaire. La violence entre conjoints atikamekw est davantage perçue comme l’expression d’un mal-être et de blessures non résolues que comme une transgression de codes normatifs, écrit-elle.

– À un moment donné, elle m’a giflé, lance Joey. « Je l’ai regardée, je l’ai giflée aussi. Elle a fait le saut, puis a pris la spatule pour me frapper encore. »
– Non, c’est toi qui avais pris la spatule et moi le chaudron, corrige Kellyna.
– Ah ouais, ah ouais, acquiesce l'homme. Ils sourient en se regardant, puis continuent.
– Aujourd’hui on rit de ça. Boum, ça avait fait!

Le couple se permet maintenant de rire de la situation, même s’il est bien conscient de sa gravité. Il en rit surtout parce que, depuis, Joey et Kellyna ont décidé de se soigner, chacun de leur côté, mais aussi ensemble : thérapies, ressourcement dans le bois, cercles d’hommes, ateliers...

Une femme montre un cadre avec un diplôme attestant la réussite d'une thérapie au centre de réadaptation Wapan.
Avec beaucoup de fierté, Kellyna montre le diplôme de réussite obtenu par le couple.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le déclic? Quand le système d'intervention d'autorité atikamekw (la protection de la jeunesse de la nation atikamekw) a pris leurs enfants pour les protéger. Ils se sont encore donné une chance pour leurs enfants, afin qu’ils puissent les rejoindre quand ils se câlinent sur le divan. Et pour qu’ils ne soient plus témoins des excès de violence, le couple a fait des thérapies.

Kellyna se lève et décroche un cadre du mur qui contient le diplôme de réussite certifiant leur thérapie de couple au centre Wapan, le centre de réadaptation des dépendances pour les Premières Nations de La Tuque. Pas de tabou. Leur histoire est même affichée sur les murs de la maison.

Regarde! On est en plein cheminement, en pleine réhabilitation. On communique mieux. Il ne faut pas avoir honte d’aller chercher de l’aide, disent-ils à l’unisson.

Un capteur de rêves pend dans une grande pièce que l'on voit floue derrière.
À La Tuque, le Centre Asperimowin peut accueillir cinq femmes issues des Premières Nations et leurs enfants.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Une boîte à outils dans la communauté

Dans une petite ruelle de La Tuque, une maison comme une autre. À l’intérieur, Nathalie Moar et Céline Auger, les intervenantes, s’activent dans le petit bureau. La maison est tranquille.

Depuis la COVID, le centre d’hébergement pour femmes violentées, qui peut accueillir cinq femmes et leurs enfants, fonctionne au ralenti. La fermeture des communautés et les sorties très restreintes sont l’une des raisons, explique la cheffe de service, Patricia Pittikwi-Larouche.

Le centre Asperimowin accueille des femmes depuis 1998. Dans la cuisine, on sert parfois de l’orignal, du doré, de la banique, des beignes atikamekw. C’est très culturel, précise-t-elle. En témoignent aussi les perles, les fils de couture et différents accessoires pour permettre de faire de l’artisanat, rangés dans un coin. On offre une panoplie d'activités pour qu’elles se sentent chez elles.

La majorité des employés sont atikamekw. Et contrairement à la plupart des maisons pour femmes violentées, il n’y a pas de limite de temps. On y va avec son besoin, on lui demande de participer, d’être là aux ateliers, d’avoir un suivi puis un développement continu, indique la cheffe de service pendant la visite des lieux.

L’offre de services est aussi différente : les ateliers sont culturellement adaptés, plus flexibles. Il y a un volet pour femme adolescente. Un site de ressourcement en forêt. Les intervenantes se déplacent notamment à Manawan ou Wemotaci pour rencontrer les femmes qui ont été hébergées ou pour donner des ateliers sur la violence, les relations saines, les habiletés parentales, les répercussions de la violence sur les enfants...

Grâce aux intervenantes autochtones, on se sent bien, chez nous. Il y a une belle énergie, soutient Kellyna Coocoo. Le centre lui a offert un refuge, mais aussi des outils qu’elle a ramenés à la maison.

Une rue de la communauté atikamekw de Manawan avec des maisons.
L'absence de logements dans les communautés comme Manawan fait que les femmes ne peuvent pas toujours quitter leur maison. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Car, comme 80 % des femmes qui fréquentent le centre, Kellyna est retournée auprès de son conjoint.

Plusieurs raisons expliquent ce choix : l’amour, l’espoir que la situation change, les enfants. Mais pour celles qui voudraient faire un autre choix tout en restant dans la communauté où les enfants sont scolarisés et où se trouve leur réseau, l’absence de logements complique les choses.

La crise du logement se vit à l’échelle du Canada, mais elle est particulièrement aiguë dans les communautés autochtones. Près de 20 % des Autochtones vivent dans un logement surpeuplé, selon le dernier recensement de 2016 de Statistique Canada.

Patricia Pittikwi-Larouche assise dans un canapé, les bras croisés sur ses genoux.
Patricia Pittikwi-Larouche est la cheffe de service du centre Asperimowin.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la violence conjugale est cachée, explique Patricia Pittikwi-Larouche. Si on dénonce, il va falloir que la personne parte. Or, il manque de logements. On ne peut pas transférer l’homme d’une place à l’autre. S’il va chez le cousin, le frère, il sera en surplus. Donc, ça revient à déplacer la problématique ailleurs.

Sans compter que, dans ce cas, l’homme et la femme vont se recroiser de manière quasi systématique dans la communauté.

20 h. Les petits sont couchés. Joey et Kellyna se glissent derrière l’ordinateur, un cartable bleu sur la table. De l’autre côté de l’écran, Céline Auger, l’intervenante du centre Asperimowin.

Ce soir, le couple va travailler sur l’un des différents ateliers qu’offre le centre depuis peu pour les couples : communication non violente, relations saines, comment gérer un conflit... Kellyna, l’ex-hébergée, en a fait la demande après avoir constaté que, si elle avait des outils, Joey, lui, n’avait pas grand-chose.

On veut que la femme reprenne le pouvoir sur la situation en premier. On va donc penser d’abord à la femme et l’amener vers un mieux-être. Par la suite, puisque les femmes retournent en communauté, elles vont avoir accès à l’homme. Donc, pourquoi pas l’inclure dans le processus, lui donner une chance d’avoir des services et d’avancer avec la femme, explique Patricia Pittikwi-Larouche. C’est ainsi que le centre a commencé à donner des ateliers pour les hommes.

Deux femmes qui regardent la caméra en esquissant un sourire.
Vicky Lenseigne et Paulette Demers du Centre d'amitié autochtone de La TuquePhoto : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Retrouver l’équilibre

Le Centre d’amitié de La Tuque a fait le même constat. Pour tenter de retrouver l’équilibre familial, mais aussi communautaire, il faut également outiller l’homme, lui offrir des services, des ressources.

Depuis cinq ans, le centre essaie de donner des services aux hommes, mais ils sont difficiles à rejoindre. Déjà que ce n’est pas la première chose dont les femmes vont parler. On va surtout passer par un dépannage alimentaire, une aide au loyer pour finalement comprendre que les femmes vivent de la violence conjugale, dit Vicky Lenseigne. Alors imaginez entendre les hommes oser parler de ça.

Un bâtiment sous la neige avec l'inscription centre Sakihikan, un cercle avec les couleurs jaune, rouge, noire et blanche, et deux plumes dessinées.
Le centre Sakihikan accueille des cercles d'hommes qui viennent discuter en toute intimité et confidentialité de nombreux sujets qui les préoccupent et les touchent.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le soir tombe à La Tuque. Quelques hommes arrivent au centre Sakihikan, portant tous le même coton ouaté noir à capuche avec l’inscription Iriniwok Sokerimowin (les hommes qui se soutiennent).

Pendant près d’une heure, Toby, 34 ans, César, début trentaine, JS, 50 ans, et Denis-Michel Petiquay, 48 ans, vont parler en atikamekw, se passant le bâton de parole l’un après l’autre. Cela fait deux ans que de tels cercles de partage se tiennent ici.

C’est rare que je parle quand je viens. Mais quand j’ai le goût, ça m’aide, car ici, personne ne me juge, tout le monde écoute, explique Toby. Nos histoires se rejoignent, ça part de loin, renchérit JS.

Un homme de dos avec sur son coton ouaté un rond et les couleurs de la roue de la médecine (rouge, noir, blanc, jaune) avec deux plumes dedans et l'inscription Iriniwok. Un autre homme, flou, le regarde en arrière-plan.
Les hommes de ce cercle portent tous un coton ouaté avec l'inscription en atikamekw Iriniwok Sokerimowin (les hommes qui se soutiennent).Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Ce soir, la conversation dévie sur la violence. On l’a tous vécue, un peu ou beaucoup. Que ce soit avec nos parents ou d’autres membres de la famille, on l’a tous vécue, avertit César.

Denis-Michel écoute. Et quand la conversation a du mal à avancer, celui qui a eu une vie rock 'n' roll, comme le dit son ami JS, prend la parole, puise dans sa propre expérience afin de délier un peu plus les langues, d'ouvrir un peu plus les cœurs.

Pour moi, c’était normal d’avoir de la violence chez nous. Ma mère se faisait battre et, souvent, j’entendais mon père lui dire : ''C’est de ta faute.'' Dans ma tête d’enfant, je me disais que ça devait être normal que l’homme batte sa femme, raconte Denis-Michel Petiquay.

« Avec mes ex-conjointes, j’ai exercé beaucoup de violence physique. À chaque acte de violence, je revoyais ma mère qui se faisait battre. »

— Une citation de  Denis-Michel Petiquay
Un cadre avec dedans des plumes, un attrape-rêves et un dessin d'une femme avec une main rouge sur la bouche.
L'empreinte d'une main rouge peinte sur la bouche est un symbole utilisé pour indiquer la solidarité avec les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’animateur communautaire du Centre d’amitié autochtone de La Tuque raconte l’histoire de son père, un bon gars, un travaillant, mais dès qu’il avait de la boisson dans le corps, c’était un autre homme.

C’est attribuable aux pensionnats, lâche Denis-Michel Petiquay.

« La violence conjugale a commencé avec les pensionnats parce qu’on vit le syndrome du pensionnat. Les hommes ont subi des agressions sexuelles et au lieu de s’exprimer, ils ont mis ça en boisson et c’est là que la situation a dégénéré. »

— Une citation de  Denis-Michel Petiquay

Son père a été victime d’agressions sexuelles, souffle l’homme avec pudeur. Un récit qu’on trouve dans toutes les bouches. Kellyna et Joey pensaient aussi que la violence était normale, car ils avaient grandi avec elle.

C’est transmis de génération en génération. Ils naissent avec, ça fait partie de leur vie. Il faut se défaire de ça, dit Vicky Lenseigne, du Centre d'amitié autochtone de La Tuque. Beaucoup de personnes ont eu des traumatismes dans les pensionnats. Ça a apporté la consommation, beaucoup de problématiques sociales et ça a créé un jeu dans la violence conjugale, confirme l’intervenante du Centre Asperimowin, Nathalie Moar.

Les études le prouvent, comme celle du Centre canadien de la statistique juridique et de la sécurité des collectivités mentionnée plus haut (Nouvelle fenêtre) : Des générations d’Autochtones continuent d’être touchées par les conséquences négatives de la colonisation et des politiques connexes qui ont donné lieu à la violence et aux traumatismes qui perdurent sur plusieurs générations.

Arrachés de force à leur famille, leur communauté, puis emmenés dans les pensionnats – mais aussi dans des foyers d’accueil –, de nombreux enfants ont été victimes de négligence et de violence. Ce démantèlement de la culture et de l’identité, conjugué à des expériences de traumatismes et de maltraitance pendant l’enfance, a entraîné des répercussions durables qui se perpétuent au fil des générations.

Tous le répètent : il faut sept générations pour guérir. Sauf que ni Denis-Michel, ni Kellyna, ni Joey, ni les autres ne veulent attendre. C’est pour cela que Denis-Michel raconte ses coups de colère, les poings trop souvent levés sur ses ex. Il s’en veut encore.

J’ai suivi les traces de mon père. Par contre, j’ai brisé la roue, lance-t-il. Il ne boit plus, est capable de verbaliser avec sa conjointe, prend du recul quand il y a une dispute. Avant, il ne savait pas comment s’exprimer, comment parler avec du monde. L’homme mettait ça dans une boîte, fermait la clé, jetait la clé. Et des fois, ça explosait.

Les autres hommes l’écoutent en silence, installés autour d’une petite table où plusieurs objets sacrés sont disposés.

Après avoir donné le coup de trop, Denis-Michel s’est retrouvé en prison. Puis il a décidé que la violence s’arrêterait à sa génération. C’était déjà un pas vers l’avenir.

Toby, le grand gaillard, commence à ouvrir la bouche. Il faut du temps pour guérir. Il faut aussi mettre de côté son orgueil, car ça n’aide pas, complète-t-il.

Lui qui, d’habitude, est silencieux, se lance : Tu sais que tu as besoin d’aide, mais l’orgueil va te dire "non" dans ta tête, "tu n’en as pas besoin". Denis ne s’est pas gêné pour dire qu’il battait sa blonde. Moi, au début, j’avais du mal avec ça, je n’avouais pas que j’avais battu mes blondes… même sa mère, avoue-t-il en montrant son fils derrière lui.

L'enfant joue sur un écran, des écouteurs dans les oreilles.

Un homme debout et un autre assis devant un tambour autochtone.
Des cercles d'hommes, comme celui de La Tuque auquel participe Toby, sont aussi présents dans plusieurs communautés autochtones.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Je me suis rendu compte que ce n’était pas bien, que c’était à moi d’arrêter ça. J’ai vu mon père battre ma mère, je pensais que c’était correct et je me suis réveillé, poursuit-il.

« Si je n’arrête pas ça, peut-être que lui aussi plus tard il va vouloir battre sa blonde et je ne veux pas que ça arrive. »

— Une citation de  Toby

Toby regarde son fils et fait une pause. Tout le monde sort prendre l’air ou fumer une cigarette.

La création de ce cercle d’hommes a permis aux participants de se confier, mais aussi de mieux déceler leurs besoins.

Que quelqu’un entende

De plus, grâce à une ligne d’urgence proposant un hébergement aux personnes à risque d’être dans la rue pendant le couvre-feu, le Centre d’amitié autochtone de La Tuque (CAALT) a constaté que les trois quarts des appels concernaient la violence conjugale.

De là est venue l’idée d'ériger le site Neroski au kilomètre 36 entre La Tuque et Wemotaci.

Un homme de dos qui marche dans la forêt enneigée.
Denis-Michel Petiquay a souvent eu l'impression de marcher seul avec ses problèmes. C'est pour cela qu'il observe avec attention la création de ce site où les hommes pourront se retrouver dans le Nitaskinan.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Au bout d’un petit chemin enneigé, des coups de marteau résonnent. Un panneau en bois accroché sur un arbre indique le lieu. L’endroit se veut un site culturel avec un volet pour violence conjugale où les hommes pourront venir se ressourcer et travailler sur leur problématique.

La construction de la maison avance. Un panache d’orignal trône dans la pièce principale où crépite un feu réconfortant.

Denis-Michel Petiquay observe les lieux, visiblement satisfait. L’animateur communautaire du Centre d’amitié autochtone de La Tuque s’imagine déjà avec les autres hommes, à discuter, à avancer surtout.

Un homme de face portant une casquette noire et un coton ouaté noir, dans la nature (bois et neige derrière lui).
Passer du temps dans le bois, retrouver son identité dans la nature : pour Denis-Michel Petiquay, c'est ce qui lui a permis de s'en sortir. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il est bien placé pour savoir que les ressources manquent. À la sortie de sa première thérapie de Blancs dans la vingtaine, il s’est retrouvé seul. On m’a jeté dans la gueule du loup, décrit-il.

« J’ai appelé à l’aide, j’ai crié, mais personne ne m’entendait. »

— Une citation de  Denis-Michel Petiquay

Il est retombé dans la consommation, les coups. Puis, après son réveil, il s’est tourné vers un centre de ressourcement qui lui correspondait davantage, comme celui qu’il veut offrir aux hommes sur ce site. Davantage de temps et d’aspects culturels, un retour vers l’identité au beau milieu du bois.

La prévention de la violence conjugale en contexte autochtone devrait prendre en compte les impacts du passé et s’appuyer sur une approche holistique incluant toutes les personnes interpellées par la violence : femmes, hommes, enfants, familles et collectivités, recommande l’Institut national de santé publique du Québec.

Une femme portant un masque écoute des gens qu'on ne voit pas.
Nathalie Moar a travaillé longtemps au foyer Mamo.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le Centre Asperimowin l’a bien compris. Il fait donc aussi de la prévention avec les enfants au foyer Mamo, un centre d’hébergement pour jeunes en difficulté.

Jimmy *, 17 ans, Enrique *, 14 ans, et Jessica *, 12 ans, sont assis nonchalamment et écoutent la présentation des intervenantes Céline Auger et Nathalie Moar (* prénoms fictifs pour protéger l'identité de ces mineurs).

À peine Céline finit-elle sa courte description de toutes les formes de violence familiale (physique, psychologique, économique, spirituelle, émotionnelle, etc.) qu’Enrique lance : On en a en masse, nous!

« J’ai vécu tout ça. Tout ce que vous avez dit. Même mon père s’est suicidé... »

— Une citation de  Enrique

Un silence suit. Pendant la grosse heure de discussion, ces jeunes ne font que confirmer ce que les adultes ont déjà raconté : cette violence trop souvent là, trop souvent banalisée, trop souvent liée à la consommation, aux pensionnats, à l’histoire. L’héritage dont il faut se défaire.

Un jeune garcon dont on ne voit pas le visage avec une balle dans les mains et un pied posé en l'air.
Les jeunes témoignent tous de la violence qu'ils ont vue ou connue.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La consommation, ça fait juste enterrer les sentiments. Quand on arrête de consommer, ils se décuplent, ressortent plus. Alors, tu consommes encore pour les geler ben comme il faut, explique Jimmy, pour qui la violence, c’était normal. Tu vis dedans.

Quand l’intervenante demande à la fin ce qu’ils ont appris durant l’atelier, Jimmy répond : Que j’étais victime de violence. Enrique renchérit : Me too. (Moi aussi en anglais.) Quant à la jeune fille, elle viendra confier aux intervenantes, un peu à l’écart pour être loin des oreilles indiscrètes, ce qu’elle a subi.

Tous trois disent assister à l’atelier surtout pour ne pas transmettre cette violence aux générations futures. Pour faire mieux, faire ce qu’on aurait voulu que nos parents fassent pour nous autres, indique Jimmy. Enrique hoche la tête en jouant avec une balle.

Une moitié de buste d'une personne en chandail jaune et trois coeurs dessinés à la craie en arrière.
Trois coeurs dessinés, à l'image de ces trois jeunes qui espèrent que l'avenir sera sans violence. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pour sortir du cycle de la violence conjugale, les Atikamekw ont plusieurs options : des séjours de guérison sur le territoire, la revitalisation des pratiques et des savoirs atikamekw, le développement de services d’aide pour les conjoints ou encore directement dans les communautés, la prévention.

Au fond, c’est comme une toile d’araignée, résume Kellyna Coocoo en prenant un crayon et une feuille de papier pour dessiner.

« On est là, dans le milieu. Il y a Céline, le Conseil de la Nation atikamekw, nos amis, le cercle d’hommes… Si tu coupes avec un, tu vas pouvoir parler avec les autres. Mais plus tu coupes, plus tu seras seul dans ton coin et la violence pourra recommencer. Tu dois avoir du soutien. »

— Une citation de  Kellyna

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