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Habiter Bécancour : du pain sur la planche

Habiter Bécancour : du pain sur la planche

Un texte de Julie Grenon

Publié le 21 décembre 2022

Bécancour est à l’aube d’une croissance longtemps espérée. Les Bécancourois se préparent à accueillir de nouveaux arrivants qui viendront travailler dans les entreprises de la filière batterie dans le Parc industriel et portuaire de Bécancour.

Il fut un temps où Marcel Deshaies connaissait par cœur la couleur de chacune des portes des maisons qui bordaient la 132 et les rangs de Bécancour. Durant près de 100 ans, son grand-père, son père puis lui et ses frères et sœurs ont livré le pain aux habitants des villages de Bécancour, Gentilly et Saint-Angèle… et plus loin encore.

De 1898 jusqu’à 1980… 90 % de la population de Bécancour et des environs mangeait du pain Deshaies, se souvient avec fierté Marcel Deshaies, aujourd’hui âgé de 91 ans.

Au tournant du 19e siècle, son grand-père pétrissait le pain à la main, des miches de 5 à 6 livres, vendues 7 cents l’unité. Il distribuait ses fournées à Gentilly. La paroisse était grosse dans le temps, se rappelle Marcel Deshaies. Il fallait atteler les chevaux pour faire la distribution, en été comme en hiver.

L’envie d’expansion a rapidement gagné la famille Deshaies. Le paternel a racheté la liste de clients du boulanger du village de Sainte-Angèle pour s’y installer au tournant des années 20. La maison familiale a été soulevée pour y aménager, en dessous, la boulangerie.

« En 1922, il y avait 1100 personnes dans le village. Ça générait assez de revenus pour élever une famille. »

— Une citation de   Marcel Deshaies

Marcel Deshaies a pris les rênes de l’entreprise en 1964. Pendant qu’il roulait sa pâte et tranchait des miches de pain, son village était en train de devenir une ville.

La naissance d’une ville

La création de la ville de Bécancour en 1965 était intimement liée à la volonté du gouvernement du Québec de construire sur la rive sud, en face de Trois-Rivières, un grand complexe sidérurgique, la Sidbec. Le projet était d’y fabriquer de l’acier. Devait s’en suivre l’arrivée de centaines de travailleurs, d’où la nécessité de mettre en place des infrastructures municipales. Québec opte pour la fusion des 11 noyaux villageois qui composent aujourd’hui la grande ville de Bécancour.

Dans les années 60, les rangs étaient encore en gravelle, il n’y avait pas d’asphalte. Il n’y avait pas d'aqueduc municipal ailleurs que dans le cœur du village, se souvient Maurice Richard. Il connaît Bécancour par cœur. Enfant, il arpentait les allées de l’Épicerie Richard, qui appartenait à son père, au cœur du village de Saint-Angèle. Il s’est impliqué en politique municipale, d’abord comme conseiller puis à la mairie. Il a fait un saut de 10 ans en politique provinciale avant de revenir diriger les destinées de la Ville. Au cours des 10 dernières années, il a œuvré comme directeur du parc industriel et portuaire de Bécancour. Il est maintenant consultant pour le parc.

Sa mémoire vivante de l’histoire de la ville est probablement l’une des plus précieuses de tout Bécancour. Il a un regard privilégié sur les réussites et les déceptions qui ont marqué l’histoire de la ville.

De la traverse au pont

L’ouverture du pont Laviolette, le 20 décembre 1967, est un jalon important du développement régional. Plus besoin d’attendre son tour pour emprunter l’une des navettes fluviales pour joindre l’une ou l’autre des deux rives. Plus rapide, plus simple.

Les Bécancourois traversent en voiture pour entre autres aller faire les boutiques. La variété s'offre à eux et la tentation est grande. Rapidement, ils délaissent les achats locaux au magasin général du village. Plusieurs commerçants ont dû mettre la clé sous la porte.

De grands projets se dessinent dans ce qui deviendra le parc industriel et portuaire de Bécancour. Les futurs travailleurs, attendus par centaines, puis par milliers, feront-ils le choix de dormir à Bécancour?

Il faudrait du pain pour tout le monde, s’est dit Marcel Deshaies. Et il a agrandi sa boulangerie. On nous disait qu’en 1970, on allait être 40 000 de population. C’est jamais arrivé.

La Sidbec s’implante finalement à Contrecœur. Il faudra donc plusieurs années avant que le parc industriel remplisse ses promesses. Y parviendra-t-il?

En 1970, je ne sais même pas si on était 1000 finalement. Il n’y avait pas de construction qui se faisait. Marcel Deshaies joue alors de prudence et il attend quelques années avant d’acheter de la nouvelle machinerie pour occuper ses nouveaux pieds carrés.

« J’ai dit : ”On agrandit, mais on met rien dedans”. Je me suis dit que si la population augmentait de 4000 ou 5000 par année, on serait prêts. La bâtisse était faite. Il ne manquerait que les machineries et on était open for business. »

— Une citation de   Marcel Deshaies

S’il avait compté sur l’arrivée de nouveaux résidents, son local serait resté vide. De 1966 à 2021, sur une période de 55 ans, la population de Bécancour augmente d’environ 5000 habitants seulement, et ce, malgré le développement du parc industriel et portuaire de Bécancour et la construction des centrales Gentilly-1 et Gentilly-2.

Pour faire rouler ses fours à pain, il fait comme bien d’autres et il se met à emprunter tous les jours le pont Laviolette. Les boulangers de la rive nord ne traversent pas sur la rive sud. Mais, qu’est-ce qui l’empêche, lui, de vendre son pain dans les épiceries de Trois-Rivières et du Cap-de-la-Madeleine?

Habiter Bécancour

Marcel Deshaies a cessé de livrer le pain de porte en porte dans les années 80. Le mode de vie avait changé. Les femmes ont commencé à aller travailler à l’extérieur. Les jeunes qui finissaient leurs études allaient travailler en ville. De 8 à 10 personnes dans la maison, tu tombais à 3, 4, des fois 2. Tous les enfants étaient partis à l’extérieur.

Ici, les gens vivaient de l’agriculture, de la production laitière et des pêcheries. Les gens vivaient heureux. On avait des fermes fantastiques. On n’était pas du tout du milieu industriel, observe Maurice Richard.

L’arrivée des centrales nucléaires et des grandes industries du parc comme l’ABI a toutefois diversifié l’économie et donné un certain élan à la construction résidentielle. Le secteur de Gentilly se développe, puis des quartiers sont apparus à l’ouest, dans le secteur de Saint-Grégoire, à la tête du pont Laviolette. Le secteur de Godefroy a suivi.

C’est maintenant le centre du territoire qui se construit, et à vitesse grand V. Dans les 15 dernières années, environ 400 propriétés se sont construites sur les terrains détenus par le Groupe Fournelle dans le secteur de Sainte-Angèle.

La famille Fournelle construit à Bécancour depuis les années 70. C’est Pierre Fournelle qui a bâti les immeubles à logements de l’Office municipal d’habitation. Ils devaient initialement servir à loger les travailleurs de la construction de l’usine d’eau lourde Laprade, qui n’a finalement jamais été terminée. Il a revendu les bâtiments à la Société d’hypothèque et de logement du Québec, qui les a transformés en habitations à prix modique.

Aujourd’hui, son petit-fils construit autour des terrains achetés par son grand-père il y a plusieurs dizaines d’années. On a fait de nouvelles acquisitions et acheté des terrains autour de ceux que possédait mon grand-père. On dispose aujourd’hui de 15 millions de pieds carrés développables, explique Jérémie Fournelle.

Une personne devant des maisons en construction.
Jérémie Fournelle Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

L’espace dont il dispose permettra de construire plus de 1000 logements dans les années futures. L’arrivée des grandes entreprises de la filière batterie et de ses milliers de travailleurs laisse entrevoir des années records pour la construction résidentielle.

On est prêts. On ne veut pas que l’histoire se répète. Quand ABI s’est construite, la majorité des travailleurs se sont installés à Trois-Rivières-Ouest, déplore Jérémie Fournelle. Il y en aura pour tous les goûts, dit-il. Des maisons unifamiliales, du logement neuf, de la maison de ville, des jumelés. On veut offrir une grande variété de produits.

Le défi sera maintenant d’attirer des commerçants qui offriront des services de proximité.

« On est toujours dans l'œuf ou la poule. Pour avoir de nouveaux citoyens, il faut offrir des services et les fournisseurs de services, ils veulent avoir une base de citoyens à fournir d’avance . »

— Une citation de   Jérémie Fournelle

Le passé sera-t-il garant de l’avenir?

La filière batterie, la future zone d’innovation en énergies vertes, l’expansion fulgurante anticipée du parc industriel et portuaire de Bécancour… Est-ce que toutes ces annonces rempliront leurs promesses?

Dans les 20 dernières années, les annonces de projets se sont succédé, mais plusieurs n’ont jamais vu le jour : Stolt LN Gaz, IFFCO, Rio Tinto, pour ne nommer que ceux-là.

Toutes les entreprises qui s’orientaient et qui devaient être ici ne sont pas bâties ailleurs dans le monde, aucune. Les projets ont été tout simplement retirés du marché à cause du contexte mondial, insiste Maurice Richard.

N’empêche que pour les Bécancourois, les annonces et les conférences de presse sur l’arrivée imminente de grandes industries de la filière batterie ne font plus autant d’effets. C’est pourquoi la mairesse de Bécancour, Lucie Allard, a réuni la communauté d’affaires, les établissements d’enseignement et les organismes du territoire pour leur dire que cette fois, c’est la bonne.

La Municipalité se retrousse les manches pour faire face au défi. Il faut vraiment mettre une grande grande table pour s'assurer que notre planification est optimale. La Ville doit revoir son plan d’urbanisme rapidement, mais efficacement.

« C’est bien beau de développer un secteur pour accueillir une centaine de familles, mais est-ce que nos infrastructures municipales, que ce soit sportives, culturelles, d'aqueduc ou d'égouts, sont prêtes à répondre à cette nouvelle commande et, si oui, comment on va y arriver? »

— Une citation de   Lucie Allard, mairesse de Bécancour

Ça fourmille à l’hôtel de ville pour mettre en branle ce grand chantier. Parce que l’objectif, à terme, est de faire de la place pour 2000 nouveaux logements.

De nouvelles portes

Marcel Deshaies compte maintenant les nouvelles portes qui s’ajoutent saison après saison dans son quartier. Le printemps dernier, j’ai compté 35 nouveaux foyers dans mon secteur, à Sainte-Angèle.

Du haut de ses 91 ans, il aura finalement attendu des dizaines d’années pour voir sa ville s’émanciper. Ça aura pris au-delà de 60 ans pour que ça grouille, dit-il en souriant et en songeant à ce qu’il aurait fait de sa boulangerie pour fournir à la demande grandissante.

Ce serait mécanisé. J’aurais une plus grosse production et moins d’employés. Une réflexion qui prouve qu’il n’a pas perdu son sens des affaires ni son optimisme.

C’est ce qu'on attendait depuis longtemps, une grosse compagnie qui peut fonctionner. J’ai ben confiance. La population va grimper.

Marcel Deshaies sourit.
Marcel Deshaies vit toujours dans le secteur de Sainte-Angèle, non loin de la boulangerie familiale  Photo : Radio-Canada / Julie Grenon

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