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Une photo montre une vue aérienne de Baie-Comeau, l'hiver.
Camille Charette-Gagné

Texte: Ariane Labrèche | Photos: Camille Charette-Gagné

Lorsque sa conjointe et lui se sont séparés, Hugo s’est senti seul en mer. Si un organisme lui a servi de bouée de sauvetage, plusieurs autres pères de famille déboussolés voguent d’un divan à l’autre sur la Côte-Nord, où le phénomène de l’itinérance est souvent perdu dans la brume.

Sur l’écran de l’ordinateur, le visage d’Hugo apparaît, rayonnant. Le père de famille parle avec fierté de la technique en soins infirmiers qu’il prévoit terminer l’année prochaine. Son sourire s’élargit encore plus lorsqu’il évoque tout le temps qu’il a pu passer récemment avec ses deux enfants, une fille de 9 ans et un garçon de 7 ans.

Avoir mon propre logement, ça change tout. Mes enfants sont toujours contents de venir me voir. En ce moment, ma vie va vraiment bien, dit-il.

Pourtant, il y a deux ans, Hugo avait touché le fond du baril.

Ce texte fait partie d’un dossier portant sur l’itinérance cachée. Le phénomène est généralement reconnu comme le fait d’être hébergé temporairement chez d’autres personnes, dans un hôtel ou un motel, dans une roulotte, ou encore dans une maison de chambres, sans avoir de domicile fixe. Selon l'Institut de la statistique du Québec, 7 % de la population de 15 ans et plus a vécu un épisode d'itinérance cachée au cours de sa vie.

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Hugo a bien failli sombrer dans l'itinérance à la suite d'une séparation.Photo : Camille Charette-Gagné

C’est au Pérou, son pays d’origine, qu’il rencontre celle qui deviendra sa conjointe, une Québécoise avec qui il s’établit dans la province en 2009. Après quelques années passées à Saint-Jean-sur-Richelieu, où naissent leurs enfants, la petite famille met le cap sur Baie-Comeau, attirée par la promesse de forêts d’épinettes et d’air salin.

En 2019, au début de l’automne, la relation avec sa conjointe prend fin. Arrivé dans la région il y a quelques années à peine, ne parlant qu’un français chancelant, Hugo sent ses repères s’évaporer. Je partais du travail en pleurant. Mes notes à l’école étaient en train de baisser. J’étais confus, j’allais très mal. Je ne m’étais jamais retrouvé dans un état pareil, raconte-t-il.

Alors relégué dans le sous-sol de la maison familiale, Hugo soupèse ses options. Il est trop endetté pour se trouver un logement. Il pourrait peut-être passer quelques jours dans le petit 3 ½ d’un ami, ou encore retourner au Pérou pour rejoindre sa famille. Mais l’idée d’être séparé de ses enfants lui est intolérable.

Son ex-conjointe finit par le diriger vers Homme Aide Manicouagan, un organisme offrant du soutien aux hommes en détresse de la région et qui gère également la Maison Oxygène Gens du Nord, un lieu de répit réservé aux pères de famille.

Je ne savais même pas que je pouvais demander de l’aide. Ç’a été difficile de mettre mon ego de côté, admet Hugo, qui a pu emménager dans un logement fourni par l’organisme.

Pour la première fois depuis des semaines, le père de famille réussit à se sortir la tête de l’eau. Mais le chemin sera long avant de réapprendre à nager. Et selon Hugo, il y en a plusieurs autres comme lui dont la détresse reste dissimulée sous la surface.

Patrick Desbiens tient ses deux enfants dans ses bras et sourit.
Avec la permission de Patrick Desbiens

Peine et pandémie

Patrick Desbiens est catégorique : jamais il n’a vu autant de ruptures amoureuses que depuis le début de la pandémie, il y a deux ans. Les tensions familiales ont été exacerbées avec les confinements, affirme celui qui est codirecteur d’Homme Aide Manicouagan et président du Réseau Maisons Oxygène.

Depuis quelques mois, il constate également une hausse de la consommation de drogue et d’alcool et des problèmes de santé mentale parmi sa clientèle, les deux grandes portes qui mènent à l’itinérance. Sur la Côte-Nord, les gens qui se tournent vers les hébergements d’urgence sont de plus en plus mal en point.

Tous les refuges sont pleins. Avant, on envoyait les gens qui vivent de la détresse psychologique élevée vers des centres de crises, mais ces endroits-là sont pleins eux aussi, alors on doit les garder. On a fait trois ans de travail en un an, explique Patrick Desbiens.

Ce dernier ne peut toutefois que se baser sur son instinct et sur les petits recensements effectués par les organismes locaux pour connaître l’état de la situation. Au Québec, on évalue le nombre de personnes itinérantes en réalisant un dénombrement, dont le plus récent, datant de 2018, a complètement exclu toutes les régions de l’Est-du-Québec.

Pour l’élaboration du deuxième portrait de l’itinérance, un premier dénombrement a eu lieu dans la nuit du 24 au 25 avril 2018 dans 11 régions du Québec. L’exercice visait à estimer le nombre de personnes en situation d’itinérance visible et à décrire le profil des personnes en situation d’itinérance visible ou cachée.

Cette hausse de la précarité qu’a observée l’intervenant n’est toutefois que la pointe de l’iceberg puisqu'ici, l’itinérance se vit la plupart du temps discrètement. Dans un si petit milieu, les gens sans domicile fixe se tournent souvent vers leur entourage plutôt que vers les refuges. Si on allait cogner aux portes pour demander qui a hébergé temporairement des gens chez eux, on serait probablement surpris du résultat, dit Patrick Desbiens.

Difficile alors d’avoir le vrai portrait du phénomène sur la Côte-Nord, surtout vu la taille du territoire et la faible densité de la population. Facile de passer la nuit loin des regards : en plus de dormir sur des divans, les gens optent pour des roulottes, pour des cabanes au fond des bois, ou encore pour leur voiture.

Pour les papas, ce genre de situation les éloigne en plus de leurs enfants pendant un long moment, puisque plusieurs refusent qu’ils ou elles les voient dans cette situation, ou ne sont tout simplement pas en mesure de les accueillir, selon Patrick Desbiens.

C’est possible aussi que plusieurs personnes qui vivent ça ne sachent même pas que ce qu'elles vivent, c’est de l’itinérance, et donc, ne demandent pas d’aide. Tu peux avoir un char et être itinérant. Tu peux avoir du beau linge et être itinérant, mentionne Louka Tremblay, intervenant à la Résidence St-Joseph, à Pointe-aux-Outardes.

Cette crainte d’être reconnu comme une personne itinérante par sa communauté n’est toutefois pas sans fondement. Quand Louka Tremblay essaie de trouver du travail, ou même un logement, pour certains de ses usagers, il tente le plus possible de dissimuler où il travaille, parce que les préjugés tenaces envers les personnes sans domicile fixe peuvent restreindre leurs possibilités.

Le monde qui passe ici est étiqueté. Pourtant, ça peut arriver à n’importe qui de perdre son logement, après un incendie par exemple, soutient-il.

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Baie-Comeau a de moins en moins de logements locatifs disponibles.Photo : Camille Charette-Gagné

Calmer la tempête

Même si Sept-Îles et Baie-Comeau ne vivent pas une pénurie de logements comme celle de Rimouski ou Gaspé, le taux d’inoccupation ne cesse de diminuer, particulièrement pour les appartements de deux ou trois chambres, selon les données de la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL). Avec un parc locatif toujours plus restreint et l’arrivée chaque année de personnel dans les compagnies minières ou envoyé par des agences de placement, qui peuvent souvent payer des loyers plus élevés, il faut jouer du coude pour se trouver un nouveau chez-soi.

Je l’ai dit récemment à des jeunes : moi, j’en ai fait des niaiseries envers des propriétaires dans ma jeunesse et j’ai pu me replacer. Mais vous, vous n’en aurez pas de deuxième chance. Le logement que vous allez réussir à trouver, il va falloir en prendre soin comme la prunelle de vos yeux, dit David Leboeuf, directeur du refuge Transit Sept-Îles.

Il souligne la nécessité d’investir massivement dans les logements sociaux et les coopératives d’habitation. Louka Tremblay, lui, demande de faciliter l’accès au financement pour les refuges comme celui où il travaille, qui sont déjà débordés sur la Côte-Nord.

Ça fait plus qu’un an et demi qu’on essaie d’être reconnus au Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC). On déborde, on doit refuser du monde, mais nos fonds seront à sec à partir du 15 avril. Je ne sais pas si le refuge Saint-Joseph sera encore ouvert quand vous allez publier le reportage, laisse-t-il tomber.

Depuis, l'organisme a obtenu sa reconnaissance, mais le financement n'a toujours pas suivi. Des trois intervenants qui travaillaient de concert sur le plancher, il ne reste que Louka Tremblay et des surveillants qui tentent de maintenir le refuge en vie. On prend tous les dons que le public voudra bien nous donner, ajoute-t-il, d'un ton où pointe la fatigue.

Au-delà de toutes ces difficultés, c’est un problème d’amour que constate David Leboeuf. Quelque chose comme un isolement croissant, une solitude qui gruge le tissu social et fragilise une population déjà ébranlée par deux ans de réclusion.

« Pour moi, dès qu’on n’a plus de sentiment d’appartenance, qu’on ne trouve pas sa place dans la société, j’appelle ça l’itinérance du cœur. C’est là que ça prend racine.  »

— Une citation de  David Leboeuf, directeur du Transit Sept-Îles

Permettre aux gens de s’intégrer dans un milieu de vie, de tisser des liens, au lieu de simplement réagir aux problèmes, c’est ce qui change vraiment la donne à son avis. Et une récente étude de l’Institut national de la santé publique parue en 2020 sur les liens entre le logement et les inégalités sociales en temps de COVID-19 lui donne raison : l’instabilité résidentielle se traduit par un plus grand risque de mortalité, de problèmes de santé mentale et d’itinérance, qui fait elle-même surgir d’autres problèmes.

Or, ce sont souvent les gens les plus défavorisés qui subissent les contrecoups d’une crise du logement et d’une perte d’emploi en temps de pandémie. Plus t’es précaire, plus tu deviens précaire, souligne Louka Tremblay.

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Hugo est en voie de réaliser son rêve de travailler comme infirmier.Photo : Camille Charette-Gagné

Hugo n’a pas été emporté dans ce vortex de la pauvreté. En se voyant offrir son propre logement, il a pu panser ses blessures, prendre racine dans la petite communauté de l’organisme, suivre des cours de français, diminuer ses heures de travail et, surtout, regarder ses enfants grandir.

Il devra toutefois éventuellement quitter son appartement, car celui-ci lui a été attribué seulement le temps qu’il réalise ce que l’organisme appelle un projet de vie. Aujourd’hui, cette perspective ne lui fait plus peur. Pour Hugo, le rêve, c’est d’enfin pouvoir travailler comme infirmier, ce qui devrait se concrétiser l’an prochain.

Le fait qu’on m’aide, ça a tout changé.

Sans toit, mais pas dans la rue

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