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Une brouette est laissée à l'abandon dans une forêt.
Ariane Labrèche

Un texte de Ariane Labrèche Photographies par Alexis Boulianne et Ariane Labrèche

Ne pas pouvoir planter ses racines dans la terre qu’on laboure. Telle est la réalité de tout un pan de la population de Brome-Missisquoi, qui se voit exclu des plus beaux villages d’une région où arrivent chaque année de nouveaux arrivants mieux nantis, dont l’emprise sur le marché immobilier en force plusieurs à faire un choix entre l’exil ou la rue.

L’autobus est invisible depuis le chemin de terre menant à la ferme, caché derrière une grange métallique où se tient au chaud une bande de cochons. Dès qu’on franchit le côté du bâtiment, les rayures jaune et noir offrent un drôle de contraste avec le champ boueux qui sert de décor, comme si l’engin de transport scolaire s’était perdu au beau milieu de son trajet.

Stéphane* n’avait pas vraiment le choix : vivre en permanence dans une roulotte – ou dans son cas dans un autobus scolaire – n’est pas permis dans plusieurs villes du coin. Il y réside donc en cachette, sur le terrain d’un ami.

Ce texte fait partie d’un dossier portant sur l’itinérance cachée. Le phénomène est généralement reconnu comme le fait d’être hébergé temporairement chez d’autres personnes, dans un hôtel ou un motel, dans une roulotte, ou encore dans une maison de chambres, sans avoir de domicile fixe. Selon l'Institut de la statistique du Québec, 7 % de la population de 15 ans et plus a vécu un épisode d'itinérance cachée au cours de sa vie.

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Stéphane a dépensé des milliers de dollars pour adapter son autobus scolaire en un milieu de vie.Photo : Alexis Boulianne

Plutôt que sur des allées de bancs en cuir, on tombe après avoir monté les marches exigües sur une petite cuisine munie d’un poêle à bois. Une douche et une toilette sèche sont installées au milieu de l’habitacle; une petite chambre complète l’ensemble, nichée au fond du véhicule.

Honnêtement, j’ai hâte de me trouver un endroit stable. Le trip de vivre dans un camper, je l'avais déjà fait quand j’étais plus jeune, dit Stéphane, sa tête courbée effleurant le plafond bas.

Tout juste la cinquantaine, Stéphane est arrivé il y a six ans dans la région, attiré par les paysages qu’il a découverts en skiant au mont Sutton et en parcourant à vélo les villages du coin. Il a toujours travaillé, la plupart du temps de ses mains et au grand air. Déneigement, vendanges, voirie : il enfile les emplois saisonniers qui font tourner le moteur économique de cette région majoritairement agricole.

C’est ce qui lui a compliqué la vie quand le logement qu’il occupait a été repris, il y a deux ans. Toujours à l’extérieur, Stéphane ne répondait jamais à temps aux rares annonces offrant des logements, de toute façon souvent trop chers pour son budget. Il a bien tenté d’acheter une maison, puis une autre, tout en sautant du divan d’un ami à la chambre fournie par un employeur, mais il ne faisait pas le poids face à la surenchère. J’ai fini par vouloir acheter une roulotte, mais même pour trouver mon bus, ça a été difficile, parce que même ça, ça se vend tout de suite, dit-il.

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Stéphane a réussi à transformer un autobus scolaire en un petit milieu de vie.Photo : Alexis Boulianne

Si Stéphane n’a jamais réussi à accumuler un capital qui ferait le poids dans un marché immobilier en surchauffe, son autobus a ironiquement fini par lui coûter presque aussi cher qu’une mise de fonds, à la longue.

J’ai arrêté de compter mes dépenses après avoir passé le cap des 35 000 $, dit-il en soupirant et, montrant tout ce qu’il a dû installer pour rendre son bus habitable. Le maintenir fonctionnel est un autre emploi à temps plein pour Stéphane, en plus de celui qu’il occupe déjà.

Bien malgré lui, Stéphane incarne l’inquiétante tendance qui se répand dans Brome-Missisquoi : celle d’une région aux prises avec un embourgeoisement croissant, qui exclut toute une partie de la population moins nantie de la tranquillité et des beaux paysages qui attirent chaque année de plus en plus de gens.

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À Cowansville, le taux d'inoccupation du parc locatif est de 1,4%, sous l'équilibre du marché.Photo : Ariane Labrèche

Un paradis si proche

Brome-Missisquoi a la cote. La MRC a connu le deuxième meilleur solde migratoire de la province au prorata de sa population en 2020, selon les données sur les mouvements de population compilées par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Si cette arrivée massive de néoruraux comporte plusieurs aspects positifs, notamment sur la vitalité de certains villages et le développement économique, elle a toutefois eu comme conséquence de rendre exclusifs certains des plus beaux endroits du coin, surtout depuis la pandémie.

On voit deux phénomènes principaux : des retraités ou des gens qui ont devancé leur projet de retraite qui arrivent dans la région, souvent avec plus de moyens que les jeunes ou les familles. Ensuite, il y a une forte demande pour des résidences secondaires et pour des logements utilisés pour de la location de courte durée, comme Airbnb, ce qui réduit la disponibilité des logements, explique Myriam Simard, professeure retraitée à l’Institut national de recherche scientifique (INRS) et spécialiste de l’embourgeoisement rural et des effets de la migration de citadins en campagne.

Partout, les prix des maisons bondissent et les taux d’inoccupation du parc locatif dégringolent. À titre d’exemple, le prix des maisons unifamiliales a augmenté de 56 % à Bromont entre 2020 et 2021, atteignant un prix médian de 625 000 $, selon des données de l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec.

Un jeune de 25 ans ne peut pas s’acheter une maison à 500 000 $. Ça n’a aucun sens, souligne avec dépit Léonie Gamache. Celle qui travaille pour l’organisme Place aux jeunes Brome-Missisquoi est ces jours-ci confrontée à une situation frisant l’absurde : son mandat est d’attirer des jeunes dans la région, mais elle se retrouve la plupart du temps incapable de les loger.

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Léonie Gamache constate les embûches que vivent les jeunes souhaitant s'installer dans sa région.Photo : Ariane Labrèche

Mais le phénomène frappe aussi les personnes qui résident déjà dans les environs. Il y a des gens dans la classe moyenne qui pouvaient s’en sortir, mais qui avec la pandémie et l’inflation sont tombés dans le trou. Il y a de plus en plus de personnes qui travaillent et qui utilisent nos services, remarque Steve Bouthillier, directeur du refuge Le Passant, à Granby.

Techniquement, sa ville se situe tout juste à l’extérieur de la MRC de Brome-Missisquoi, mais son hébergement d’urgence accueille des gens qui viennent d’un peu partout en Estrie. Selon lui, la hausse du prix des loyers et du coût de la vie met spécifiquement de la pression sur les gens employés au salaire minimum. Or, ce sont eux qui font rouler les centres de ski, les microbrasseries et les épiceries dont viennent profiter les néoruraux et les touristes.

Ça crée beaucoup de frustration. Les locaux voient leurs enfants incapables de venir s’établir dans leur région natale. Quant aux familles et aux travailleurs, ils doivent s’exiler dans des endroits plus éloignés avec moins de services, souligne Myriam Simard.

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Laurence Potvin-Proulx vit les difficultés d'accès au logement dans sa région.Photo : Ariane Labrèche

Draps blancs et champs dorés

La route qui mène vers Frelighsburg est à couper le souffle en cette fin de journée printanière. Des maisons ancestrales en briques rouges se détachent des champs encore aplatis par la neige, où se reflète la couleur ocre des têtes de blé de l’été dernier.

Laurence Potvin-Proulx adore le village. Pourtant, celle qui travaille dans une ferme du coin devra peut-être s’en aller. Ça fait six ans que mon chum et moi, on vient travailler ici. On loue une maison, mais on sait que d’ici deux ans, les propriétaires vont la reprendre. On cherche, mais il n’y a rien, dit celle qui est originaire de Québec.

L’histoire de Stéphane et de son autobus ne la surprend pas. Plusieurs personnes qu’elle connaît et qui travaillent aussi en agriculture dans la région depuis des années vivent une grande instabilité résidentielle et une quasi-impossibilité de devenir propriétaires.

« Quand on voit quelque chose qui a du bon sens, on appelle, mais les visites se font rapidement. Les offres d’achat sont vite déposées et, selon ce que j’ai entendu, elles se font parfois même sans que les gens visitent. Quand les maisons se vendent 100 000 $ plus cher, on ne fait pas le poids. »

— Une citation de  Laurence Potvin-Proulx

À l’école où elle travaille aussi en adaptation scolaire, elle constate que la situation du marché immobilier fait gagner du terrain à l’itinérance jusque dans les salles de classe. Plus d’une dizaine de personnes qui vivent dans un bungalow, j’ai vu ça. Ça touche nos voisins, nos amis et nos élèves, mais c’est presque toujours caché.

Son sentiment d’impuissance se transforme parfois en frustration lorsqu’elle passe devant les maisons vides de Frelighsburg, les maisons de draps blancs, comme les appelle Stéphane, où les meubles sont couverts entre les rares visites de leurs propriétaires.

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La vie rurale attire de plus en plus de jeunes, mais arriver à poser ses valises est souvent difficile.Photo : Alexis Boulianne

« On peut se poser la question : est-ce que nos villages vont devenir des banlieues-dortoirs sans services et sans vitalité? Ce ne sont pas les retraités et les touristes qui démarrent des entreprises et qui font vivre la communauté. »

— Une citation de  Myriam Simard, professeure retraitée à l’INRS

Pourtant, des initiatives existent, comme celle de la Coopérative du rang 13 du village de Saint-Camille, qui a permis d’attirer 23 nouvelles familles dans la communauté entre 2007 et 2017. Ou encore l’annonce récente de la mise en chantier de 3500 logements sociaux déjà promis dans le cadre du programme AccèsLogis par le gouvernement à l'échelle de la province. C’est clair que les initiatives du gouvernement ne seront pas suffisantes. Il y a 22 ans, on parlait déjà de pénurie de logements sociaux. Ça ne pallie pas le retard qu’on a pris, nuance Steve Bouthillier.

En attendant, les conséquences sont bien réelles. Pour sa trentaine, Laurence Potvin-Proulx s’imaginait être dans une belle maison, avec l’idée de fonder une famille. Je me rends compte que je ne peux pas retarder l’horloge biologique et que je n’aurai pas la stabilité que j’aurais voulue pour accueillir les enfants que je veux avoir.

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Stéphane a hâte de pouvoir se trouver un logement stable.Photo : Alexis Boulianne

Stéphane aussi a vu son rêve de grand air chamboulé. Jamais il n’aurait pensé devoir vivre dans un autobus, surtout pas y passer l’hiver. On sent la fatigue poindre lorsqu’il parle de ces nuits où il a grelotté quand sa chaufferette a rendu l’âme, de ces jours où il ne pouvait pas faire son lavage ni prendre de douche quand l’eau gelait, sans compter ces heures passées à fendre du bois et à réparer tout ce qui finit invariablement par briser quand on vit dans un autobus.

Je suis essoufflé. Toute mon existence tourne autour de mon mode de vie. Quand tu as un logement, tu n’as pas besoin de penser à réparer toi-même ta pompe à eau quand tu reviens de travailler, illustre-t-il.

Il montre du doigt de belles maisons ancestrales au-delà du champ, achetées récemment par des gens de Montréal. C’est le genre de personnes qui font tout faire chez eux, dit-il en souriant d’un air moqueur. Encore faudra-t-il qu’il reste dans le coin des gens capables de réparer les toits qui coulent et de tasser les arbres tombés sur les chemins que certains doivent désormais emprunter pour s’exiler.

*Nom fictif

Sans toit, mais pas dans la rue

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