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Une maison construite à proximité d'une des côtes de l'île-du-Prince-Édouard.
Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Texte et photos | Ismaël Houdassine

C'est une île de 450 âmes, une parcelle de terre grugée chaque année par le déferlement incessant des vagues. Avec la montée des eaux qui dévore le territoire ancestral des Mi’kmaq de Lennox Island, sur l’Île-du-Prince-Édouard, la communauté fait aujourd’hui face à sa disparition, risquant de voir les vestiges de plusieurs millénaires d'occupation être balayés à jamais. Un grave danger qui angoisse d'autres nations autochtones de la côte Atlantique, victimes elles aussi de la crise climatique.

« La mer avance toujours »

La neige fondue a laissé derrière elle une boue ocre et épaisse sur le terrain de Carol Anne Lewis. Je sais que ma maison est en sursis, dit-elle debout sur le palier, les mains jointes. Regardez, on peut le voir assez facilement : la mer avance toujours un peu plus en grignotant la côte.

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Outre le terrain de Carol Anne Lewis, différents endroits de l’île sont jugés précaires, tel le site de pow-wow, qui accueille de nombreuses cérémonies traditionnelles. Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Ce reportage fait partie d'une série ayant comme thème central le territoire. Une série qui se poursuivra jusqu'au 21 juin, Journée nationale des peuples autochtones.

Mère de quatre enfants, Carol Anne Lewis réside sur une zone considérée à risque. Son habitation isolée se trouve trop proche du rivage, à une dizaine de mètres très exactement. Elle en subit régulièrement les conséquences. Elle relate qu’elle doit parfois quitter la maison avec sa famille lorsque les autorités annoncent des alertes de tempête, mais chaque fois, elle revient. C’est dangereux de rester ici, mais je ne veux pas partir; c’est chez moi, vous comprenez?

La femme mi’kmaw de 34 ans note qu’au fil du temps, les inondations sont devenues plus récurrentes. Elle remarque aussi, comme bon nombre de ses concitoyens, que les saisons ont changé, que les hivers sont moins longs et les marées, plus hautes. Cela me fait très peur, dit-elle. Les changements climatiques sont devenus une réalité. Au-delà de perdre ma maison, je m’inquiète pour mes enfants et pour leur avenir sur notre propre terre.

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Le sol de la province de l’Île-du-Prince-Édouard a la particularité de ne pas être composé de roche dure, ce qui la rend particulièrement sensible à l’érosion des côtes.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

À Lennox Island, îlot niché sur la côte nord-ouest de l’Île-du-Prince-Édouard, il n’y a pas que le foyer de Carole Anne Lewis qui pourrait bientôt sombrer. Caractérisée par une altitude de seulement quatre mètres au-dessus du niveau de la mer, l'île dans son ensemble risque d'être submergée. Bordée par la magnifique baie de Malpèque, elle perd environ un hectare par an, un rythme deux fois plus rapide que dans le reste de la province.

C’est énorme! lance tout de go en entrevue Adam Fenech, climatologue et directeur du Laboratoire climatique de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard, à Charlottetown. La situation est dramatique puisqu’elle illustre la très grande fragilité du territoire qui, comme le reste de la province, n'est composé que de sable et de grès, une matière argileuse plutôt friable, dit-il.

Le niveau de la mer, combiné à la hausse des températures, accentue la violence des tempêtes qui se produisent dans la région de l’Atlantique. De plus, les hivers plus doux s’attaquent à la couverture de glace qui protégeait d’ordinaire les côtes durant plusieurs mois, ajoute l'expert.

Ces cinq dernières années, le climatologue a mené plusieurs études aux quatre coins de l’Île-du-Prince-Édouard, notamment à Lennox Island. Il a mesuré le rythme de l'érosion des côtes en collaboration avec les Mi’kmaq, et ses résultats ne sont pas de bon augure. Des bateaux sont maintenant amarrés à l’endroit où les jeunes avaient l’habitude de jouer au baseball, donne-t-il en exemple.

« L’Île-du-Prince-Édouard est en première ligne en ce qui concerne les impacts des changements climatiques au Canada. Et au cœur de cette province, Lennox Island est sans doute l’endroit le plus vulnérable. »

— Une citation de  Adam Fenech, directeur du Laboratoire climatique de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard

Les scientifiques ont présenté un certain nombre de pronostics, mais aucun n’annonce un retournement de situation. Selon le pire scénario, l’élévation du niveau de la mer pourrait atteindre trois mètres au cours des 50 prochaines années. C’est près de la moitié de l’île qui se retrouverait alors sous les eaux! Les sables rouges de l'île ont toujours été vulnérables à l'érosion, mais la situation empire. Ce qui se passe en ce moment ici est un avant-goût de ce qui pourrait se produire à l’échelle du pays, affirme M. Fenech.

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Les experts s’entendent pour dire que l’installation de digues pour protéger les rivages à Lennox Island est un moyen trop coûteux et, à moyen terme, inefficace contre la montée des eaux. Ils préconisent plutôt la construction des routes et des infrastructures le plus loin possible du littoral.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Les relevés scientifiques sont implacables. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) mentionne que le niveau des océans pourrait monter d’environ 50 cm d’ici 2100, ce qui représente une sérieuse menace pour les régions côtières de l’est du Canada, en particulier dans les provinces maritimes.

Une récente étude, commandée par les autorités de l’Île-du-Prince-Édouard, s’est efforcée d’évaluer les répercussions des changements climatiques prévues dans les 30 prochaines années. La province devrait connaître des vagues de chaleur plus fréquentes, des tempêtes post-tropicales plus sévères et l’accélération de l’érosion des côtes.

Dans le rapport, il est écrit noir sur blanc que la crise climatique pose des risques supplémentaires pour la Première Nation de Lennox Island. En plus des dommages causés aux résidences côtières et des impacts sur les infrastructures communautaires, leurs terres sacrées, leurs sites de plantes médicinales et leurs zones de chasse et de pêche traditionnelles sont également menacés, expose le document.

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L’ensemble de l’Île-du-Prince-Édouard fait partie de Mi’kma’ki, le territoire traditionnel non cédé des Mi’kmaq. La province compte quatre communautés autochtones et trois d'entre elles (Morell, Rocky Point et Scotchfort) appartiennent à la Première Nation Abegweit. Quant à celle de Lennox Island, elle appartient à la Première Nation du même nom.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Si l’on se fie aux archives cartographiques de l'atlas Meachams (Nouvelle fenêtre), la superficie de Lennox Island était de 615 hectares (1520 acres) en 1880. L’île ne comptait plus que 500 hectares (1240 acres) en 2010. En quelques générations, c’est l’équivalent de 300 terrains de football qui ont déjà été engloutis, une situation attribuable à l'activité humaine, mais aussi aux changements climatiques, selon M. Fenech.

C’est précisément en décembre 2010 que les membres de la Première Nation ont vraiment pris conscience du péril existentiel que représentent ces bouleversements, relate Randy Angus, de la Confédération mi’kmaw de l’Île-du-Prince-Édouard : Une tempête extrême a durement frappé la communauté en apportant un gros morceau du pont-jetée, l’unique accès qui relie l’île au reste de la province. La chaussée était coupée par la force des vagues et les gens ont compris qu’ils pouvaient se retrouver piégés à n’importe quel moment.

Randy Angus travaille depuis plus d’une dizaine d’années pour la Confédération mi’kmaw de l’Île-du-Prince-Édouard. Il s’occupe particulièrement des questions liées aux changements climatiques au sein de cette organisation autochtone qui regroupe les représentants des quatre Premières Nations de la province.

Il a d’ailleurs très vite réalisé que les défis les plus urgents se trouvent à Lennox Island, l’épicentre qui réunit la plupart des problématiques météorologiques : On ne pouvait plus attendre. Il a fallu mettre en place un programme de gestion de crise. On a commencé à surveiller un certain nombre d’infrastructures sensibles, comme le pont-jetée, le port de pêche ou le lagon, qui sert de traitement des eaux usées.

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Randy Angus, qui travaille pour la Confédération mi’kmaw de l’Île-du-Prince-Édouard, montre du doigt les multiples dangers océaniques auxquels fait face la communauté de Lennox Island depuis de nombreuses années. Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Le lagon en question – un bassin d’épuration de plusieurs millions de dollars situé à quelques encablures du bord de mer – se trouve en effet dans une position instable, ce qui cause une foule d'inquiétudes pour la population. Il suffirait qu’une violente tempête endommage le secteur pour potentiellement causer une véritable catastrophe écologique.

Les déchets seraient alors dispersés un peu partout dans la baie de Malpèque, un site marin de coquillages et un parc à huîtres célèbre partout dans le monde. Non seulement les répercussions seraient mortelles pour l’industrie locale, mais en cas de déversement, cela pourrait également contaminer l'eau potable de la communauté et rendre l'île inhabitable, précise M. Angus.

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La position de la lagune d'eaux usées, trop proche de la mer, est l'une des préoccupations majeures des habitants de Lennox Island.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

« La survie de la communauté à Lennox Island dépendra de sa capacité à s’adapter à long terme aux nouvelles réalités climatiques. »

— Une citation de  Randy Angus, de la Confédération mi’kmaw de l’Île-Prince-Édouard

Face aux multiples dangers, il existe un réel sentiment d’urgence, un désir profond de garder vivante la mémoire du territoire avant qu’il ne soit trop tard. On essaie de sécuriser des secteurs patrimoniaux ou des lieux sacrés.

C’est le cas du cimetière historique, plus en hauteur, mais coincé entre le rivage et la route principale. Des blocs de pierre durs, importés du Nouveau-Brunswick – l'Île-du-Prince-Édouard n’en possède pas –, ont été installés en contrebas avec toujours le même objectif : celui de dévier la direction des vagues et de ralentir la lente érosion des côtes. Il faut dire que les sépultures ancestrales ne sont qu’à quelques mètres du littoral.

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Même si le cimetière multicentenaire de l'église catholique de Lennox Island est situé sur l’un des points les plus culminants de l’île, il a été le premier site que la population a voulu protéger contre l’érosion des côtes. Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Et puis il y a ces équipes d'archéologues venues pour mener des fouilles. Leur but est d’extraire le plus vite possible des artefacts autochtones trouvés sur les plages, en particulier à Pitawelkek, non loin de Lennox Island.

La zone est connue pour abriter des objets vieux de plusieurs millénaires qui confirment la présence ancienne des Mi’kmaq dans la région. Depuis des temps immémoriaux, notre Première Nation puise une grande partie de sa subsistance dans les eaux de la baie, souligne le pêcheur mi’kmaw Robert Augustine. Ça me préoccupe beaucoup de penser que dans quelques années, on ne sera peut-être plus ici.

Les autorités et les scientifiques nous informent régulièrement sur l’évolution de la situation, poursuit-il. Ils sont surtout inquiets de l’affaissement des sols, parce qu’à Lennox Island, les vagues n’ont pas à être très grandes pour nous inonder totalement.

Il dit surtout avoir confiance en les membres du conseil de bande. Il espère cependant qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour assurer la pérennité des lieux : On veut pouvoir garder notre territoire au moins pour les 100 prochaines années.

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Les Autochtones de Lennox Island vivent de la mer. La pêche est en effet le poumon économique de l’île. La communauté compte actuellement 32 bateaux qui pratiquent la pêche commerciale et traditionnelle du homard. La population récolte également des huîtres, du crabe des neiges, des palourdes et de nombreuses autres ressources halieutiques.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Un avenir sur la sellette

La communauté demeure néanmoins courageuse. Elle combat sur plusieurs fronts afin de préserver ses infrastructures, en construisant par exemple un récif artificiel à huîtres, cette fois au sud de l’île. Son espoir est de ralentir le roulement des vagues et, ainsi, de réduire les effets sur les berges.

Le conseil de bande vient également de signer une entente avec le gouvernement canadien afin de protéger le secteur de Hog Island Sandhills, un écosystème de dunes côtières qui se trouve au nord de l’île. Cette bande de terre longue de 50 kilomètres formant un archipel est considérée par les Mi’kmaq comme un site sacré millénaire qu’ils surnomment Pituamkek, c’est-à-dire à la longue dune de sable.

Darlene Bernard, la cheffe de la Première Nation, raconte que la sauvegarde de cet environnement unique et exceptionnel est vitale. Elle souligne que la bande de terre joue le rôle de bouclier protecteur. Sans sa présence, les puissantes marées du golfe du Saint-Laurent se dirigeraient tout droit sur nos rives, dit-elle, alors on doit s’assurer que Pituamkek demeure intouchable.

« On n’a pas besoin de regarder bien loin autour de nous pour constater que notre territoire se rétrécit. »

— Une citation de  Darlene Bernard, cheffe de la Première Nation Mi’kmaw de Lennox Island

Chaque année, Lennox Island perd du terrain, confirme la cheffe, qui voit les effets de l’érosion dans sa propre arrière-cour, de plus en plus inondée par l’eau de la mer. Les répercussions sur nos existences sont graves. On est une petite communauté côtière. On ne peut pas neutraliser la crise climatique à nous tous seuls, mais on essaie tant bien que mal de retarder ses effets sur notre population.

La cheffe Bernard assure néanmoins qu'elle est prête à toutes les éventualités, jusqu’à l’évacuation complète des habitants de l’île, ce qui ferait d’eux les premiers réfugiés climatiques au pays. Ce serait un désastre, mais on s’y prépare, souffle la cheffe Bernard.

En attendant, le conseil de bande a pris les devants en autorisant l’achat d’une parcelle de terre à une dizaine de kilomètres de distance de Lennox Island, sur l’Île-du-Prince-Édouard, baptisée officiellement Réserve indienne Lennox Island no 5. Un déplacement de la population serait envisageable en cas de force majeure, dit-elle. Il n’y a là-bas encore aucune infrastructure, ni route, ni maison. On partirait de zéro, et cela coûterait beaucoup d'argent.

gm'tginu (notre territoire en langue mi’kmaw)

Bien avant l’arrivée des Européens, les Mi’kmaq étaient présents dans les Maritimes, et leurs origines se perdent dans la nuit des temps. Tout a commencé lorsque le Créateur a demandé à son messager aquatique Glooscap de se servir d’un morceau du ciel pour créer le territoire des Mi’kmaq. Glooscap, guidé par le huard, a déposé un croissant d’argile rouge au milieu du golfe du Saint-Laurent. Ainsi est né Epekwitk, ou bercée par les vagues, la demeure des Mi’kmaq de l'Île-du-Prince-Édouard.

(Tiré d'une légende mi'kmaw)

De nombreuses espèces animales n’existent plus et les herbes traditionnelles se font de plus en plus rares, déplore de son côté Matilda Knockwood Snache. L’aînée mi’kmaw de 71 ans ne cesse d’avertir la population et les autorités de l’Île-du-Prince-Édouard du risque de la montée des eaux et des terribles répercussions psychiques qu’aurait la disparition de Lennox Island.

On a plus de 10 000 ans de présence, fait-elle remarquer. On ne peut pas remplacer un territoire par un autre aussi facilement. Nos ancêtres sont nés et morts sur cette terre. Si Lennox Island disparaît, c’est notre histoire qui disparaît aussi.

« Nous sommes dans le pétrin, et ce n'est pas seulement notre problème; c’est aussi le vôtre. Viendra le jour où nous devrons en payer le prix collectivement. »

— Une citation de  Matilda Knockwood Snache, aînée de Lennox Island
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Matilda Knockwood Snache estime que la société canadienne à tout à gagner en s’inspirant des peuples autochtones, dont les modes de vie reposent sur un équilibre avec la nature.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Assise sur le divan de son salon, une tasse de café à la main et entourée de photos de famille, elle rappelle que la nation mi’kmaw est un peuple de marins. Sans la mer, les plages et les rivières, cette nation n’aura plus de repères. Quand j’étais enfant, mon père se souciait de la pollution, raconte-t-elle. Il me disait que de grands bouleversements climatiques allaient frapper la communauté, qu’elle devrait faire des choix difficiles. Ses prédictions se sont avérées.

Selon Matilda Knockwood Snache, il ne faut pas baisser les bras. Quoi qu’il arrive, elle continue d’informer et d’éduquer la population. Ce n’est pas seulement de nous dont il faut nous préoccuper, mais de l’ensemble de la région; tout le monde est concerné, dit-elle.

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Les chercheurs évaluent qu’entre 1968 et 2010, Lennox Island a perdu environ 28 centimètres de littoral par an.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Lennox Island : une présence historique des Mik’maq

Au début du 19e siècle, et peut-être même avant, les Mi’kmaq possédaient un établissement permanent à Lennox Island. Chaque année en juillet, lors de la fête de Sainte-Anne, les Premières Nations réparties dans les Maritimes se rassemblaient sur l’île afin de renouer leurs liens familiaux et d'affirmer leur appartenance à la communauté. Les vestiges archéologiques et la tradition orale témoignent d’une présence vieille de plus de 10 000 ans sur les rives de la baie Malpèque, surnommée Maqpa’a par les Autochtones, ce qui signifie baie houleuse en langue mi’kmaw.

Le cas controversé d’Indian Island

Aussi précaire soit la situation de la communauté de Lennox Island, elle n’est malheureusement pas un cas isolé, car la montée des eaux met en péril d’autres territoires ancestraux autochtones qu'on trouve ailleurs dans les Maritimes.

Des Premières Nations qui habitent le long de la côte atlantique canadienne scrutent avec horreur elles aussi la montée du niveau de la mer. Un rapport fédéral rendu public en janvier indiquait que trois autres communautés (Esgenoopetitj, Ugpi'ganjig et Indian Island), toutes installées dans la province voisine du Nouveau-Brunswick, font dorénavant face aux mêmes risques majeurs liés aux changements climatiques.

À plus de 200 kilomètres de route à l’ouest de Lennox Island, la petite communauté mi’kmaw d’Indian Island tente de résister à son tour. Ce territoire, qui ne compte qu’une centaine de membres, se situe sur une péninsule entourée d'eau. L’arrivée récente de crues de plus en plus destructrices a convaincu le conseil de bande d’installer une digue de pierre, financée par Ottawa et par un fonds d’urgence climatique du gouvernement néo-brunswickois.

L’aînée Gertrude Nicolas applaudit la mesure. Je suis née et j’ai grandi à Indian Island, dit-elle. Un jour, mère Nature nous dira de partir, mais en attendant, on s’accroche. Alors qu’elle vient de rejoindre au centre communautaire ses amis Vince et Georgina Barlow, deux anciens de la communauté, Mme Nicolas se remémore la dernière tempête de 2020, qui a presque emporté sa maison : La moitié du territoire a été inondé; ça nous a tous traumatisés.

La digue construite pour éviter que le phénomène se reproduise entoure le territoire de part et d’autre. Impossible de la manquer, et le résultat ne fait pas l’unanimité auprès de la population. Par exemple, Patsy Barlow Francis regrette que la communauté soit ceinturée par des blocs de roche qu’elle trouve laids.

Rencontrée dans son bar-restaurant, construit à deux pas du littoral, la résidente mi’kmaw de 65 ans semble un peu démunie. Peut-être qu’on est arrivés à un point où on n’a plus vraiment le choix de nous protéger contre la hausse des marées, mais on se sent pris dans un étau.

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Un littoral défiguré, selon Patsy Barlow Francis

Photo : Radio-Canada / Ismael Houdassine

À l’instar de Lennox Island, la Première Nation d’Indian Island a vu, au fil des ans, des changements inquiétants sur son territoire. Patsy Barlow Francis peut en témoigner. Quand mon père était jeune, la rive d’en face était à ce point proche qu’il pouvait prendre des galets et facilement les lancer de l’autre côté, se rappelle-t-elle. Mais depuis, il y a eu tellement d'érosion que ce n’est plus possible de le faire.

La différence entre l’époque de nos parents et la nôtre est énorme, rétorque son frère, Garfield Barlow. C’est vrai que l’érosion des côtes commence à prendre une grande partie de nos terres. Ces 60 dernières années, on a probablement déjà perdu environ une trentaine de mètres.

« Pendant des années, on essayait d'empêcher cette érosion de se produire, mais lorsqu’on a mis à la hâte ces grosses pierres, on a malheureusement enlevé la beauté des lieux. »

— Une citation de  Garfield Barlow, résident d’Indian Island

La digue n’est pas non plus une panacée, croit-il. Sans doute qu’elle ralentit l’érosion pour l'instant, mais elle sera à l’origine de nouveaux ennuis qui s’accentueront avec le temps. Il nous faut regarder à plus long terme, quand le niveau de la mer sera assez haut pour passer au-dessus des pierres, dit-il. Les tempêtes déverseront l’eau dans notre territoire devenu une cuvette, et les pierres que nous avons posées l’empêcheront d’en sortir, causant des inondations permanentes.

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Garfield Barlow s'attend à un avenir difficile pour la communauté d'Indian Island.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

M. Barlow craint qu’à un moment donné, la communauté devra quitter son territoire pour aller s’établir à l’intérieur des terres sur un endroit plus élevé. C’est triste et c’est une tragédie, admet-il.

À la question de savoir s’il subsiste un espoir pour les Mi’kmaq d’Indian Island de conserver leur terre, l’octogénaire répond sur-le-champ : On a une forte résilience, mais on doit voir la réalité en face. Personne ne peut gagner contre l’eau. Il n'y a aucun moyen de sortir vainqueur de cette bataille.

Mais que fait le gouvernement canadien?

Depuis le lancement, en 2018, du Programme d'adaptation aux changements climatiques des Premières Nations (PACCPN), Ottawa assure qu'il finance divers projets déployés auprès des communautés autochtones qui sont situées sous le 60e parallèle et qui font face aux effets dévastateurs de la crise climatique.

À ce titre, le PACCPN touche une pléthore de problèmes, qui vont de l’analyse des répercussions des changements climatiques à la planification des infrastructures en passant par la gestion des situations d’urgence. Il reste que, sur le terrain, cela fonctionne un peu au cas par cas, selon l’urgence climatique et le degré de détresse des communautés.

À Indian Island, par exemple, le gouvernement fédéral a accordé deux millions de dollars à la construction d’une berme édifiée à 4,3 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ottawa et le Nouveau-Brunswick ont investi conjointement 250 000 $ pour hausser d’environ un mètre le niveau de la route principale afin d’assurer l’évacuation des insulaires en cas de catastrophe naturelle.

Dans la province voisine de l’Île-du-Prince-Édouard, des fonds d’atténuation des changements climatiques, à hauteur de 431 350 $ sur trois ans, ont été alloués à la Confédération mi’kmaw pour mettre en place un ambitieux projet de surveillance du climat. En 2019, Infrastructure Canada a annoncé une enveloppe de 600 000 $ afin de consolider le quai de Lennox Island. Notons enfin que plus de 800 000 $ ont été récemment investis pour permettre la pérennité du pont-jetée qui relie l’île de Lennox Island au reste de la province.

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