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Illustration de trois enfants qui enlacent la silhouette de leur mère.
Radio-Canada / Sophie Leclerc

Texte : Marie-Hélène Rousseau Illustration : Sophie Leclerc

Michele Messina n’était pas une mère parfaite. Mais elle a tout tenté pour protéger ses enfants de la violence de leur père.

En entassant toute leur vie dans une voiture, ses trois enfants et elle ont fui au Canada, son pays natal, pensant laisser leurs souffrances derrière eux. Mais Michele était loin de se douter qu’elle serait rattrapée par la justice américaine, qui voulait l’accuser de l’enlèvement de ses trois enfants mineurs, dont elle n’avait pas la garde.

Celle qu’on a longtemps appelée Madame M pour protéger l’identité de ses enfants s’est battue bec et ongles jusqu’à la Cour suprême du Canada – à deux reprises – pour échapper à son extradition vers les États-Unis. Après 10 ans de lutte devant les tribunaux, son histoire a connu un dénouement tragique qui, aujourd’hui, laisse ses enfants avec un profond sentiment d’injustice.

Radio-Canada a fait lever les ordonnances de non-publication pour nommer Michele Messina et ses trois enfants, tous majeurs aujourd’hui. L’histoire de cette famille est racontée dans son intégralité et à visage découvert pour la première fois.

Un peu moins de trois mois avant sa mort, Michele Messina pose un regard franc sur l’objectif d’une caméra. Dans le calme, elle s’apprête à raconter une fois de plus sa vie compliquée.

Cette fois-ci, son témoignage est destiné à un avocat américain à qui elle demande de l’aide advenant que son pire cauchemar devienne réalité : qu’elle perde son ultime combat judiciaire au Canada et qu’elle soit extradée aux États-Unis pour y subir un procès criminel.

Il y a maintenant neuf ans qu’elle a fui l’État américain de la Georgie avec ses enfants Uriah, Yasmine et Zinnia Rose. Elle a toujours la conviction d’avoir fait ce qu’il fallait pour les protéger et pour leur offrir une vie meilleure. C’était nécessaire que je parte avec les enfants, a-t-elle toujours martelé.

Madame M se présente.

Michele Messina se présente

Photo : Radio-Canada

D’un ton affirmé, Michele Messina raconte sa vie personnelle. Une vie marquée par la violence, de l’enfance à l’âge adulte. Elle décrit son père comme un homme contrôlant et colérique qui n’hésitait pas à lever la main sur sa femme. Michele se désole que le cycle de la violence conjugale se soit répété dans sa propre vie amoureuse.

En 1995, elle est déjà mère de quatre enfants lorsqu’elle fait la connaissance de son troisième conjoint, Rafael Perez Lopez, pendant un séjour en République dominicaine. Le couple se marie et accueille son premier enfant, Uriah, avant de déménager aux États-Unis. Ils s'établissent à Mabelton, en Georgie, et ont leurs deux autres enfants, Yasmine et Zinnia Rose.

Dès le début, la relation amoureuse est conflictuelle, empreinte de violence physique et psychologique. Michele Messina affirme que son ex-conjoint les a souvent brutalisés, elle et les enfants, et qu’elle trouvait refuge dans l’alcool, sa bête noire. En 2001, le couple divorce.

Michele Messina raconte son passé difficile.

Violence et alcoolisme

Photo : Radio-Canada

Pendant des années, Michele Messina et Rafael Perez Lopez se disputent pour obtenir la garde de leurs enfants. Ils sont parfois confiés à leur mère, d’autres fois à leur père, sans compter les périodes où les enfants sont placés dans des familles d’accueil.

À compter de juin 2008, Michele Messina perd ses droits de visite à ses enfants, notamment en raison de ses problèmes d'alcool. Le père obtient le droit de garde permanent.

Cependant, comme Michele réside dans le même quartier qu’eux, ils la visitent régulièrement à l’insu de leur père, surtout le soir, lorsqu’il part travailler.

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« Quand il a su que les enfants me voyaient sans son consentement, il a refusé, les a battus, fouettés avec des ceintures. Ils ont quitté la maison de leur père de leur propre chef. Ils peuvent eux-mêmes témoigner pourquoi », affirme Michele Messina, dans sa vidéo. Photo : Avec la permission de Yasmine Messina Perez

Yasmine, aujourd’hui âgée de 22 ans, se souvient d’une enfance chaotique. Si ses souvenirs en Georgie sont parfois imprécis, certains l’ont marquée à jamais. La violence de son père, son tempérament colérique : la vie avec Rafael Perez Lopez est difficile pour les enfants. Pour les punir, Yasmine se rappelle qu'il les battait parfois à coups de ceinture. Nous avions une image craintive de notre père, soutient-elle.

Elle en parle aujourd’hui avec un mélange de détachement et d’amertume. Elle aurait tant aimé avoir droit à un environnement calme, à une vie plus normale. « C’était toujours du back and forth, en fait. C’était une guerre constante entre mes parents. On changeait constamment de maison », raconte-t-elle.

« Ma mère se battait toujours en cour pour nous avoir. Ma mère était alcoolique et mon père était abusif. Et l’alcoolisme, ça se voyait plus physiquement. C’était plus facile à voir que la violence, qui se faisait de façon un peu cachée »

— Une citation de  Yasmine Messina Perez

Pendant très longtemps, aux États-Unis, on voulait juste vivre avec ma mère en paix, se souvient Yasmine. En effet, malgré ses défauts, Michele Messina est une mère aimante. Ses enfants se sentent bien et en sécurité lorsqu’ils sont avec elle.

Fuir à tout prix

Le 30 octobre 2010, tout bascule. Yasmine a souvent repensé à cette mésentente avec son père qui les a poussés, son frère, sa sœur et elle, à fuir.

Mon père travaillait la nuit et dormait le jour. La télévision était trop forte ou on criait. Et à un moment donné, mon père s’est levé et s’est approché de moi. Il m’a menacée, car je faisais trop de bruit. Cette journée-là, je me sentais un peu plus courageuse. Je l’ai repoussé avec les pieds et je suis partie à la course dehors, raconte-t-elle.

Lorsqu’elle est finalement retournée à la maison, son père lui a ordonné de faire ses bagages, refusant de lui en dire davantage. Il a lancé une valise dans notre chambre, à ma sœur et à moi, et il a dit : "Emportez toutes vos affaires, vous vous en allez". J’ai demandé où, je stressais un petit peu, poursuit-elle.

Zinnia Rose, Yasmine et Uriah, alors âgés de 9, 10 et 14 ans, craignent d’être séparés et de ne plus jamais revoir leur mère. Sans trop réfléchir, ils s’enfuient et se réfugient d’abord chez des amis du coin. Les amis de mon frère étaient un peu trop stressés qu’on reste [chez eux] parce qu’on se faisait rechercher [par la police]. Il y avait une maison abandonnée dans le quartier. On a dormi dans le sous-sol de cette maison-là, raconte Yasmine.

Les enfants sont bien conscients qu’ils ne peuvent pas communiquer directement avec leur mère et encore moins se réfugier chez elle : elle est la suspecte numéro 1 de la police. On avait appris qu’elle se faisait fouiller chez elle. Mon père disait que c'était elle qui nous avait pris, cette journée-là, se souvient Yasmine.

Pour arriver à lui donner signe de vie, les enfants communiquent plutôt avec leur demi-sœur Ovilah, qui devient en quelque sorte l'intermédiaire entre les enfants et leur mère. Âgée de 29 ans à l’époque, Ovilah est la fille aînée de Michele, issue de son premier mariage.

Michele Messina devant des documents.

La fuite

Photo : Radio-Canada

Quelques jours plus tard, les enfants retrouvent finalement leur mère et leur demi-sœur. Le projet de quitter la Georgie pour se réfugier au Canada prend forme. Michele met bagages, enfants et espoirs dans sa voiture et file vers ce qu’elle espère être sa voie de salut.

On a fait ça en voiture, au moins 24 heures de route. On imaginait qu’il y avait les États-Unis, la frontière, le Canada. Et aussitôt qu’on allait traverser, ce serait sécuritaire, raconte Yasmine.

Une fois arrivés en sol canadien, c’est tout un soulagement. Michele Messina et ses enfants trouvent refuge dans une maison pour femmes et enfants victimes de violence conjugale à Weedon, en Estrie. La famille a enfin le sentiment de pouvoir repartir à zéro.

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Une nouvelle vie semblait s'amorcer pour la petite famille, à Weedon.Photo : Avec l'autorisation de Yasmine Messina Perez

Quelques semaines passent, l’hiver s’installe doucement. Un peu avant Noël, deux des enfants se connectent sur Facebook pour donner des nouvelles à leurs amis aux États-Unis. Ils sont recherchés, les policiers américains affectés à l’enquête parviennent à les retracer. Un mandat d’arrestation est aussitôt lancé contre Michele Messina.

La petite famille se prépare à participer à un concert de Noël au refuge de Weedon lorsqu'on frappe à la porte. Ce sont les policiers, qui viennent arrêter Michele Messina. Ils l’informent que les États-Unis réclament son extradition pour avoir enlevé ses trois enfants mineurs.

Les enfants peinent à prendre conscience de ce qui se passe : leur mère est emprisonnée et ils sont confiés à la Direction de la protection de la jeunesse du Québec, qui les place dans des familles d’accueil.

Pendant ce temps, l'enquêteur américain affecté au dossier contacte à plusieurs reprises le père des enfants pour lui dire qu’ils ont été retrouvés. Selon le rapport d’enquête de la police de Cobb County, Rafael Perez Lopez ne semble pas pressé de les récupérer. Il indique qu’il ne peut pas s’absenter du travail pour aller les chercher au Canada et encore moins payer leur transport. Il croit qu’ils auraient dû être arrêtés à la frontière canadienne, et que le pays devrait prendre en main la situation, répète-t-il à l’enquêteur.

Le passé criminel de Michele Messina

Dans le rapport d’enquête de la police de Cobb County et dans les documents déposés en Cour supérieure, on apprend que Michele Messina a un passé judiciaire aux États-Unis. Elle a été arrêtée à 14 reprises pour différents crimes dans l’État de la Géorgie, crimes qu’elle a d’ailleurs reconnus. Ce n’était pas la première fois qu’elle ne respectait pas un ordre de garde. Elle a notamment été reconnue coupable de conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool.

D’ailleurs, quelques jours avant de se réfugier au Canada, elle avait été arrêtée par les policiers alors qu’elle conduisait une voiture pendant qu’elle était en état d’ébriété. Ses trois enfants se trouvaient à bord. Toutefois, la police ne s’était pas rendu compte qu’ils étaient recherchés à ce moment-là.

Le début d’une saga judiciaire

Michele Messina passe près de six mois en prison. À l’intérieur des murs de l’établissement de détention Tanguay, à Montréal, elle multiplie les démarches pour recouvrer sa liberté. Rapidement, elle entre en contact avec Me Marie-Hélène Giroux. Touchée par l’histoire de cette famille, l’avocate accepte de la représenter. Avant tout, il faut obtenir la libération conditionnelle de Michele Messina, puis il faut contester son extradition devant la Cour supérieure.

C’est une histoire qui était émouvante. On parle d’enfants qui se sont sauvés, qui ont voulu se soustraire à un père violent, et d’une mère qui a tout fait pour protéger ses enfants. C’est un dossier qui, évidemment, m’interpelait. Je suis une mère, donc c'est sûr, ça me touche. Et je ferais certainement la même chose, explique Me Giroux.

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L'avocate Marie-Hélène GirouxPhoto : Radio-Canada / Jérôme Lafont

La criminaliste explique que sa cliente risquait une peine d’emprisonnement de 15 ans si elle était reconnue coupable de l'enlèvement de ses enfants en Georgie. Pour elle, les conséquences possibles étaient dévastatrices.

Au Canada, l’extradition est encadrée notamment par la Loi sur l’extradition et par les traités conclus avec divers pays. Pour que le Canada accepte d’extrader une personne, le pays qui en fait la demande doit d’abord fournir une preuve suffisante en appui aux accusations.

Ensuite, le geste commis doit être considéré comme étant de nature criminelle dans les deux pays afin de respecter le principe de la double criminalité. Le Canada peut dans certains cas refuser de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d’être punie pour un acte qui n’est pas criminel en sol canadien.

Michele Messina tente de démontrer que l’enlèvement était nécessaire pour protéger ses enfants de leur père et que si elle avait fait la même chose au Canada, elle n’aurait pas été reconnue coupable.

« L’article 285 du Code criminel [du Canada] exonère quelqu’un du crime d’enlèvement d’enfants si l’enlèvement a été fait dans le but de soustraire l’enfant à un danger imminent. Nous, on prétendait que c’était le cas. »

— Une citation de  Me Marie-Hélène Giroux
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Le Code criminel est formel : une personne ne peut être déclarée coupable d'enlèvement si ses actes visaient à protéger des enfants.Photo : Radio-Canada

La preuve, qui émane également des services sociaux de la Géorgie et qui a été faite devant la Cour supérieure, démontrait que le père maltraitait les enfants. Il les battait à coups de ceinture. Il y avait beaucoup de violence psychologique également, poursuit Me Giroux.

En août 2011, la juge Carole Cohen donne raison à Michele Messina. Elle la soustrait aux procédures d’extradition.

Cette victoire est accueillie avec un immense soulagement par la mère de famille, qui n’a qu’une idée en tête : récupérer ses enfants. Dès sa sortie de prison, elle est épaulée par l’organisme pour femmes violentées La Bouée régionale de Lac-Mégantic. La directrice de l’époque, Sylvie Morin, devient aussitôt son alliée.

Compte tenu du fait qu’on parlait d’une situation problématique de violence conjugale, à la base, pour moi, ça a été clair : elle s’en venait avec nous à l’organisme. Les enfants avaient été placés à la DPJ et Michèle commençait le long combat pour pouvoir récupérer ses enfants, raconte Sylvie Morin.

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À la suite du premier jugement, Michele Messina a pu récupérer la garde de ses enfants.Photo : Avec l'autorisation de Yasmine Messina Perez

Michèle Messina obtient finalement la garde de ses enfants au Québec. De nouveau réunie, la famille emménage dans un appartement de Lac-Mégantic dans l’espoir de recommencer une nouvelle vie, loin de Rafael Perez Lopez.

Ce que je me rappelle, c’est qu’on était vraiment heureux. Notre souhait était enfin réalisé! se souvient Yasmine.

Contre toute attente, les États-Unis réitèrent leur demande d’extradition. Le jugement Cohen est porté en appel. La Cour d’appel invalide la décision, concluant que la juge Cohen a mal évalué la crédibilité de certains témoins.

La Cour suprême entend la cause de Madame M

Témoin de sa détermination, Sylvie Morin se souvient de tous les efforts de Michele Messina et du cœur qu’elle y mettait : Je la trouvais extraordinaire dans cette façon d’être une mère lionne : "J’ai mes enfants et je vais les défendre jusqu’au bout", se souvient-elle.

Comme son avocate change de fonction, Michele Messina se tourne vers l’avocat spécialisé en matière de droits de la personne Julius Grey. Il est convaincu de pouvoir démontrer que le geste posé par Michele Messina était justifiable en droit canadien. Dans ce cas-ci, la brutalité du père était établie, soulève Me Grey.

L’extradition, c’est une institution qui est bien établie dans notre société. Je ne suis pas en désaccord avec le principe [selon lequel] il ne faut pas que les assassins, les prédateurs, les fraudeurs, échappent [à la justice] en se réfugiant au Canada. Je suis d’accord. Mais par contre, il y a des limites. Et ces limites-là, ce sont principalement des droits fondamentaux.

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Michele Messina, entourée de Sylvie Morin et de sa mère et accompagnée de ses enfants, espérait que la Cour suprême trancherait en sa faveur.Photo : Avec la permission de Yasmine Messina Perez

L’espoir anime Michele Messina, ses trois enfants et la directrice de La Bouée, Sylvie Morin, qui assistent aux plaidoiries à Ottawa. Le débat n’est pas simple et, d’après leurs interventions, les juges semblent divisés.

Le couperet tombe de nouveau le 11 décembre 2015 : par une faible majorité – quatre juges contre trois –, la Cour suprême maintient l’extradition de Michele Messina.

Dans cette décision divisée, la majorité conclut que Michele Messina n’a pas réussi à faire la preuve qu’il y avait un danger imminent pour ses enfants au moment où elle les a emmenés au Canada. Selon les quatre juges, rien ne démontre que Michele Messina n’aurait pas droit à un procès équitable en Géorgie. Ils estiment qu’il n’y a rien d’injuste dans le fait d’extrader une personne pour qu’elle subisse les conséquences juridiques de ses actes là où elle les a commis.

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Les quatre juges de la première ligne ont voté en faveur l'extradition de Michele Messina. Les trois juges de la deuxième ligne ont voté contre.Photo : Cour suprême

Personne ne conteste que les enfants ne devraient pas être renvoyés chez leur père, qui les maltraite. Extrader la mère parce qu’elle a agi afin de protéger ses enfants, c’est pénaliser ceux‑ci de s’être tournés vers elle en les privant du seul parent susceptible de s’occuper d’eux, écrit la juge Abella.

La question n’est pas de savoir si elle est un parent idéal, mais plutôt si ce qu’elle a fait pour secourir ses enfants devrait les priver de ses soins et la priver, elle, de sa liberté pendant une période pouvant aller jusqu’à 15 ans, poursuit la juge dissidente.

La famille est complètement dévastée. Ils étaient accablés, et moi aussi, j’étais accablé. J’ai trouvé ça triste, se souvient Me Julius Grey.

L’avocat se dit d’ailleurs toujours hanté par cette cause, qu’il qualifie d’erreur judiciaire.

« Ça peut arriver au plus haut niveau. Ça peut arriver avec la meilleure foi au monde, où on donne trop d’importance à ce principe de relations entre les nations, d’extradition, de la nécessité de respecter la juridiction étrangère. […]. Et je pense que la famille était plus importante. »

— Une citation de  Me Julius Grey

La poursuite du tourbillon judiciaire

Malgré ce revers, Michele Messina demeure déterminée à échapper à son extradition. Les contestations devant les tribunaux vont se poursuivre pendant près de quatre ans.

Un peu avant Noël 2015, La Bouée régionale, l’organisme qui soutient Michele Messina depuis le début de sa lutte, lance une campagne médiatique. Sous le couvert de l’anonymat, les enfants racontent leur histoire publiquement.

Deux jeunes filles, dont on ne voit pas la tête, assises sur un canapé, les mains croisées.

Les filles racontent leur histoire

Photo : Extrait d'une vidéo YouTube

La ministre fédérale de la Justice à l’époque, Jody Wilson-Raybould, accepte de revoir le dossier mais conclut que l'extradition de Michele Messina ne serait pas injuste et ne porterait pas atteinte à ses droits.

La famille est une fois de plus atterrée, mais elle trouve la force de contester la décision devant la Cour d’appel. Encore une fois, le jugement est partagé.

Il y a toujours eu des juges d’expérience qui ont été de notre côté durant tout ce temps, constate Yasmine. Ce n’était pas justifié, les conséquences qu’elle [subissait] pour nous avoir protégés, déplore-t-elle.

Entre chaque étape judiciaire, de longs mois s’écoulent. Michele peut retourner vivre à Lac-Mégantic auprès de ses enfants, mais elle doit respecter une longue liste de conditions. La famille ne mène en rien une vie ordinaire.

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La vie est loin d'être simple, mais elle est parsemée à l'occasion de beaux moments, comme la cérémonie de diplomation de Yasmine, ici entourée de sa grand-mère et de sa mère.Photo : Avec la permission de Yasmine Messina Perez

Il fallait toujours demander à la cour pour faire quoi que ce soit. Ma mère n'était pas en prison [mais presque]. Elle n’avait pas le droit d’avoir un passeport, elle devait se signaler à la police plusieurs fois par semaine, se souvient Yasmine.

Michele Messina s’accroche à un ultime recours et tente le tout pour le tout : une deuxième demande d’appel à la Cour suprême.

C’est dans l’attente d’une réponse de la Cour suprême qu’elle se décide à contacter un avocat américain, à qui elle envoie cette longue vidéo où elle résume sa vie. Elle est à ce moment bien consciente qu’elle arrive bientôt au bout de ses recours.

Et ce qu’elle redoutait se produit : la Cour suprême refuse d’entendre sa cause une deuxième fois.

« Là, c’était la fin. Il n’y avait plus rien à faire. Tout avait été épuisé, on s'était rendues deux fois devant la Cour d’appel, deux fois devant la Cour suprême. C’était rendu au point où, là, Mme Messina n’avait pas le choix [d’être extradée]. »

— Une citation de  Me Marie-Hélène Giroux

Pour Michele Messina, pas question de retourner en Georgie. Au désespoir, elle refuse de se rendre à la police et décide de se cacher. Après quelques jours, elle est finalement retrouvée, arrêtée, puis incarcérée à la prison Leclerc de Laval.

Yasmine, elle, s’inquiète pour sa mère. J’ai eu quelques crises de panique à ce moment-là. Elle a toujours dit qu’elle ne retournerait pas aux États-Unis et encore moins pour passer du temps en prison , se souvient-elle.

L’avocate de Michele Messina se souvient très bien de sa dernière conversation téléphonique avec sa cliente, qui lui manifeste des idées suicidaires. Elle m’a dit que pour elle, c’était la fin, poursuit Me Giroux.

Morte alors qu’elle était seule

Les vidéos présentées dans ce texte auront finalement été filmées en vain. Michele ne subira jamais de procès aux États-Unis.

Le 5 novembre 2019, elle met fin à ses jours alors qu’elle est seule et sans surveillance dans sa cellule de prison.

Pour ses proches, l’annonce de sa mort a été révoltante. Surveillée par le gouvernement! Des choses comme ça ne devraient pas arriver! lance Yasmine. En plus, j’ai su qu’elle était sous sécurité maximale. Elles ne sont pas supposées être surveillées à chaque seconde?

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Michele Messina est morte entre les murs de la prison Leclerc.Photo : Radio-Canada

La tristesse et la colère sont toujours bien vives. Yasmine ne comprend pas pourquoi les signaux de détresse de sa mère n’ont pas été pris au sérieux par le personnel de l’établissement carcéral. Au moment de son arrivée en prison, ses poignets étaient couverts de bandages. Quelques jours plus tôt, elle avait tenté de s’enlever la vie.

Elle avait des signes physiques de tentative. Il me semble qu’il y a des moyens de secours pour ça, des gens à qui parler. Même si tu es prisonnière, les gens devraient avoir accès à ce genre d’aide. Ils n’ont pas bien fait les choses, se désole Yasmine.

L'avocate Marie-Hélène Giroux avait personnellement prévenu la direction de la prison que Michele Messina était un danger pour elle-même. Et des codétenues avaient également signalé au personnel de la prison l’état de détresse dans lequel elle se trouvait.

Dans son rapport, la coroner Julie Blondin conclut que la mort de Michele Messina était évitable. Elle estime que l'analyse du risque suicidaire réalisée lors de l’incarcération n'a pas été faite convenablement et que Michele aurait dû avoir accès à un meilleur soutien psychologique.

« Il aurait dû y avoir un drapeau rouge, parce qu'il y a quelqu'un qui a pris la peine d'aller voir les autorités pour leur dire qu'elle était suicidaire. [Une codétenue] l'a dit, elle l'a verbalisé : "Elle est suicidaire". Comment se fait-il que cela ait été banalisé? [...] Elle n'a pas eu d'aide. »

— Une citation de  Julie Blondin, coroner

Le ministère de la Sécurité publique a pour sa part refusé nos demandes d’entrevue.

Besoin d'aide pour vous ou pour un proche?

Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (277-3553).

Ce service est disponible partout au Québec, sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

La fin d’une longue bataille

La poussière retombe tranquillement, mais les enfants de Michele Messina vivent toujours avec un profond sentiment d’injustice.

« Ma mère, maintenant qu'elle est décédée, c’est comme si toutes les batailles qu’on a eues, ça disparaît, c’est pour rien, ça disparaît dans le vent. »

— Une citation de  Yasmine Messina Perez
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Yasmine s'ennuie du soutien et de l'amour de sa mère, qui, soutient-elle, adorait ses enfants.Photo : Avec la permission de Yasmine Messina Perez

La jeune femme espère que des leçons seront tirées de l’histoire de sa mère. Elle estime que le système judiciaire s’est acharné sur sa famille. Qu’a fait l’État pour les soutenir et pour les protéger, sa sœur, son frère et elle? Yasmine se pose la question.

Aujourd’hui, les trois jeunes adultes sont privés de leur mère. C’est énormément de responsabilités et je me sens un peu comme si je n'ai pas le droit à l'erreur. Il y a des moments où j’aimerais ça, lâcher prise. Avoir quelqu’un pour me conseiller, me tenir dans ses bras, un amour sincère, de ton sang, de ta mère. Et je n’ai plus droit à ça , poursuit-elle, les yeux pleins d'eau.

Michele Messina tient des photos de ses filles.

Offrir une meilleure qualité de vie

Photo : Radio-Canada

Yasmine est convaincue qu’en les emmenant au Canada, sa mère leur a offert une vie meilleure.

On essaie de [regarder] en avant, ma sœur, mon frère. On a toujours été très proches, on s’encourage et on se soutient, on s’appelle quand ça ne va pas bien, on s’encourage et on se dit : "Rappelle-toi que notre mère nous regarde, il faut la rendre fière". C’est un peu ça, notre but. On se dit : "Il faut prouver qu’elle n’a pas traversé tout ça pour rien", conclut-elle.

Radio-Canada a contacté l’ex-conjoint de Michele Messina pour obtenir sa version des faits, mais il a refusé d’accorder une entrevue officielle. Au téléphone, Rafael Perez Lopez a rappelé qu’il avait la garde complète des enfants au moment où son ex-femme les a emmenés au Canada. Il prétend que Michele Messina a raconté des faussetés et qu’elle a influencé ses enfants à dire qu’il les maltraitait. Selon lui, tout se passait bien sous son toit. Rafael Perez Lopez estime que s’il avait été violent, les autorités lui auraient retiré les enfants.

Madame M, un reportage sur l'histoire de Michele Messina, sera diffusé le samedi 21 mai à 22 h 30 à Doc humanité sur ICI TÉLÉ. Il pourra être vu en rediffusion sur TOU.TV.

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