•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Un patient de l’Hôpital juif de réadaptation (HJR) effectue un exercice de réalité virtuelle.
Radio-Canada / Denis Wong

Texte et photos : Denis Wong

Pour retrouver le contrôle de leur corps, ces personnes plongent dans l’univers des jeux vidéo. À l’Hôpital juif de réadaptation (HJR) de Laval, la réalité virtuelle fait partie du quotidien des patients et patientes qui sont aux prises avec des problèmes neurologiques. Cette méthode interactive et innovante est unique dans notre système hospitalier et mène à des résultats surprenants.

Dans une salle d’hôpital aux murs orangés, José Ricardo Ruiz botte un ballon virtuel comme s’il était sur la pelouse d’un terrain de soccer. Après chaque frappe, il doit s’exécuter de nouveau du pied gauche ou du pied droit, selon une alternance déterminée par le jeu. Chacun de ses pas est détecté par une caméra Kinect, un périphérique de Microsoft qui sert à capter les mouvements. 

En temps normal, on aurait retrouvé José Ricardo en compagnie de ses coéquipiers. Le sport faisait partie de son quotidien jusqu’à ce que sa vie bascule à cause de la COVID-19. 

L’homme de 57 ans a contracté la maladie sur son lieu de travail en février 2021, alors que les vaccins contre le virus n’étaient pas encore offerts à toute la population. Les séquelles ont été graves. José Ricardo a été plongé dans un coma pendant six semaines et il est resté à l’hôpital un total de six mois. 

« Quand je suis arrivé ici, j’ai presque recommencé à zéro. Il me fallait réapprendre à respirer, à manger, à marcher, à prendre une douche. Mon corps était complètement gelé après mon coma. La seule partie de mon corps qui était capable de bouger, c’était ma tête. Mes bras et mes jambes, c’était tout un défi. »

— Une citation de  José Ricardo Ruiz
José Ricardo Ruiz effectue un mouvement de soccer devant un écran.
José Ricardo Ruiz a été durement frappé par la COVID-19.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Après 4 mois à l’hôpital de la Cité de la santé à Laval, il a été transféré au HJR pour renforcer son corps et son système respiratoire. Il a reçu son congé en novembre dernier, mais il y revient une fois par semaine pour poursuivre son programme de réhabilitation. Maintenant que la lumière commence à poindre au bout du tunnel, José Ricardo ajoute les jeux vidéo à son programme de réadaptation. 

Ces séances complètent son travail en ergothérapie et physiothérapie. Ces exercices interactifs ne sont pas un substitut aux soins de réhabilitation du personnel, insiste Julie Ouellet, ergothérapeute et responsable de ce volet au HJR. Le jeu constitue plutôt un outil supplémentaire et permet d’incorporer une dimension de plaisir à une réadaptation exigeante.

Un écran de téléviseur et une caméra Kinect
Le périphérique Kinect détecte si José Ricardo utilise son pied gauche ou son pied droit pour botter le ballon.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Cet exercice auquel José Ricardo participe aujourd’hui met l’accent sur les déplacements latéraux et la capacité cardio-respiratoire. D’origine salvadorienne, l’homme veut retrouver la pelouse le plus rapidement possible, à sa position de défenseur central, et la réalité virtuelle fait partie de sa démarche personnelle.

Je vais faire tout ce qui est nécessaire pour tranquillement me rétablir, soutient-il d’une voix calme et déterminée. Mon but, c’est d’être de retour sur le gazon et de courir comme un fou après le ballon.

[La réalité virtuelle] amène une vitesse et une imprévisibilité dans la stimulation qu’on ne pourrait pas avoir dans la vie de tous les jours, dit Julie Ouellet à propos du programme de José Ricardo. J’aurais beau jouer au soccer avec monsieur Ruiz, je ne pourrais pas me déplacer constamment et l’amener à gauche et à droite.

José Ricardo Ruiz se concentre sur l’un des exercices virtuels de son programme.
José Ricardo Ruiz se concentre sur l’un des exercices virtuels de son programme.
Radio-Canada / Denis Wong
Photo: José Ricardo Ruiz se concentre sur l’un des exercices virtuels de son programme.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Sortir des sentiers battus

Ce volet virtuel est né d’un projet pilote lancé en 2014 par le programme AVC (accident vasculaire cérébral) de l’établissement de Laval. De concert avec une équipe de recherche de l’Université McGill, l’hôpital voulait valider la faisabilité d'une telle initiative et étudier la réponse des patients et patientes. Les résultats ont convaincu la direction d’implanter officiellement cette salle de jeux interactifs.

Durant la première année, l’utilisation de la réalité virtuelle était laissée au libre choix du personnel de santé. Mais il était difficile pour les cliniciennes et cliniciens, déjà submergés par le travail, de se familiariser avec les consoles et de bâtir des programmes d’exercices sur mesure.

Julie Ouellet, ergothérapeute au HJR
Julie Ouellet est ergothérapeute au HJR, où elle travaille depuis 1996.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour donner un élan au programme, un poste de spécialiste de la salle de jeux a été créé. Le défi a été proposé à Julie Ouellet, et elle l’a accepté même si cela la sortait de sa zone de confort. 

Mes enfants ont trouvé ça hilarant parce que j’ai de la misère à utiliser mon cellulaire, dit-elle en riant. Mais je suis devenue la championne [du programme] de réalité virtuelle, qui est très simple.

L’ergothérapeute d’expérience assume un rôle central : elle reçoit des demandes de ses collègues et, selon les dossiers, élabore des programmes d’exercices interactifs. Les thérapeutes peuvent ainsi se concentrer sur leur pratique et simplement ajouter ces séances de jeux vidéo à des plans de travail existants.

Les études démontrent que l’intensité déployée dans les traitements est un facteur déterminant dans la récupération d’un patient ou d’une patiente. En ce sens, la salle de jeux interactifs permet d’augmenter le nombre de thérapies hebdomadaires offertes à ces personnes qui cheminent vers un semblant de normalité. Et en activant le cerveau différemment, il est parfois possible de réaliser des gains insoupçonnés.

Certains de nos patients qui sont très craintifs d’être debout sans appui, tout à coup, lorsqu’on les met devant une activité de réalité virtuelle, ils se rendent compte qu’ils peuvent travailler pendant 30 secondes ou 1 minute en continu sans appui, indique Julie Ouellet. Parce qu’on est dans un contexte de jeu, on n’est pas centré sur l’effort physique, mais plutôt sur la recherche de cibles dans un jeu virtuel. Parfois, ça nous permet de pousser un peu plus loin ce qu’on a de la difficulté à débloquer en thérapie.

Julie Ouellet en compagnie du patient Laurent Hamel.
Julie Ouellet en compagnie du patient Laurent Hamel.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le professeur Philippe Archambault, de l’École de physiothérapie et d’ergothérapie de l’Université McGill, a fait partie de l’équipe de recherche lors de de la mise sur pied de ce programme. Il estime que l’aspect interactif de cette approche a un effet positif sur la motivation des personnes en réadaptation.

On peut facilement voir le progrès : on a des points après chaque tâche, on a notre propre profil d’utilisateur, précise le chercheur. On peut compétitionner avec soi-même et voir comment on progresse. Ça vient chercher notre petit côté compétitif. Je dirais que jusqu’à 90 % des gens l’apprécient, même ceux qui n’ont jamais utilisé de jeux vidéo.

Les restrictions sanitaires ont forcé la direction à restreindre le nombre de personnes dans la même pièce et à suspendre l’utilisation de casques et de manettes de réalité virtuelle. Malgré ces écueils liés à la pandémie, la moitié des patients et patientes de l’hôpital profite toujours de ce programme d’exercices, signe que la réalité virtuelle s’y est enracinée.

Laurent Hamel marche dans un couloir de l'Hôpital juif de réadaptation.
Laurent Hamel marche dans un couloir de l'Hôpital juif de réadaptation.
Radio-Canada / Denis Wong
Photo: Laurent Hamel est un patient à l'Hôpital juif de réadaptation.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Cibler des besoins neurologiques précis

Les personnes traitées au HJR de Laval souffrent de problèmes neurologiques, souvent à la suite d’un accident cérébrovasculaire ou d’une maladie. Plusieurs facultés du corps humain peuvent être affectées : l’équilibre, le contrôle moteur, l’amplitude de mouvement ou la concentration n’en sont que quelques exemples.

L’entreprise montréalaise Jintronix est le studio derrière la bibliothèque de jeux utilisée au HJR. Spécialement conçues pour des programmes cliniques, ces activités interactives prennent en compte les réalités propres à une rééducation. Selon Julie Ouellet, la grande flexibilité dans le paramétrage de ces exercices lui permet de cibler les besoins avec précision.

On peut varier l’intensité pour le temps, la vitesse d’exécution, le nombre de stimulations qui vont apparaître à l’écran, la rapidité avec laquelle les stimuli vont disparaître ou la rapidité avec laquelle de nouveaux stimuli vont apparaître, énumère l’ergothérapeute. Il y a vraiment moyen de graduer cela. C’est pourquoi ça couvre un large spectre de clientèle en neurologie.

Âgé de 86 ans, Laurent Hamel combat la maladie de Parkinson. Devant le téléviseur illuminé par des images du jeu de la taupe (Whac-A-Mole), il s’active au rythme des marqueurs sonores. Son objectif : poser ses pieds à temps sur les cibles qui lui sont proposées et ainsi assommer les taupes qui sortent la tête de leur terrier virtuel.

Laurent Hamel se concentre lors d'un exercice.
Au cours de sa vie, l’octogénaire a été bûcheron, draveur, contremaître et inspecteur industriel pour le gouvernement.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Depuis juillet dernier, il est sous la supervision du personnel au HJR, et à raison de trois séances par semaine, il s’adonne à ce type d’exercices ludiques dans la salle de jeux vidéo de l’hôpital.

Plus j’y vais, plus j’avance!, indique monsieur Hamel. Et surtout, j’aime les exercices. En venant ici, ça me permet d’en faire et c’est mieux que de rester chez nous. On voit des résultats, alors c’est parfait.

On travaille les déplacements latéraux de monsieur Hamel comme s’il était le long du comptoir de la cuisine, pour aller chercher des objets, reculer, avancer, éviter la porte de réfrigérateur, se rendre au lavabo, explique l’ergothérapeute Julie Ouellet. La beauté du jeu des taupes, c’est qu’on le fait travailler ces mouvements pour le rendre plus stable quand il va préparer son repas.

Lorsque le diagnostic de Parkinson est tombé il y a quatre ans, la maladie de monsieur Hamel progressait rapidement. Ses mains tremblaient et la fatigue le ralentissait. Il a dû composer avec des problèmes d’étourdissements et de vertiges. Déterminé à contrer l’avancement de cette maladie qui s’attaque au système nerveux, il a rencontré de multiples spécialistes et accepté de participer à diverses recherches. C’est ainsi qu’il a intégré la clientèle ambulatoire de l’Hôpital juif de réadaptation.

Julie Ouellet observe Laurent Hamel pendant un exercice de réalité virtuelle.
Julie Ouellet indique que les acquis de monsieur Hamel sont transférables dans son quotidien.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Aujourd’hui, devant une nouvelle simulation où il doit plier les genoux à la manière d’un skieur, les gestes de monsieur Hamel sont assurés. Sa canne est restée dans un coin tout au long de la séance sous la supervision de Julie Ouellet.

Depuis que j’utilise les jeux vidéo avec ma physiothérapeute, j’ai amélioré mon équilibre, dit l’octogénaire. Je prends une canne pour être prudent, mais je n’en ai plus vraiment besoin. Avant, j’avais une canne et un déambulateur [pour me déplacer]. Et là, je ne m’en sers plus du tout, et pourtant, là où je reste, il y a de grands corridors.

Les gens de ma famille qui ne m’ont pas vu depuis longtemps, avec mes améliorations, me disent que j’ai rajeuni [quand je les rencontre], ajoute-t-il fièrement.

Laurent Hamel bouge dans plusieurs directions afin d’atteindre ses cibles.
Laurent Hamel bouge dans plusieurs directions afin d’atteindre ses cibles.
Radio-Canada / Denis Wong
Photo: Laurent Hamel bouge dans plusieurs directions afin d’atteindre ses cibles qui prennent la forme de taupes sortant la tête du sol.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

De la résilience des personnes en réadaptation

Selon le professeur Philippe Archambault, le HJR était le seul hôpital dans la province à valoriser cette approche innovante centrée sur la technologie lorsque ce programme a été mis sur pied. Le chercheur se félicite du partenariat qui s’est créé pour l’occasion entre les domaines universitaire et clinique.

J’aime faire de la recherche en partenariat, explique-t-il. La problématique est venue de la clinique et on est venu en appui. Ça fonctionne et ça vole de ses propres ailes depuis. Pour moi, c’est un exemple de succès et de collaboration en recherche clinique appliquée. 

Également codirecteur scientifique au Centre de recherche interdisciplinaire en réadaptation (CRIR), Philippe Archambault souhaiterait que plus de ressources soient allouées à des initiatives technologiques dans le système hospitalier.

Les établissements du Québec qui intègrent le jeu vidéo dans leurs programmes cliniques sont toujours rares. Depuis quelques années, l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal, par exemple, utilise aussi la réalité virtuelle en réadaptation et en traitement contre la douleur. Mais cet hôpital constitue encore l’exception à la règle.

José Ricardo Ruiz s’adonne à un exercice où il doit reproduire des postures qui lui sont présentées à l’écran.
José Ricardo Ruiz s’adonne à un exercice où il doit reproduire des postures qui lui sont présentées à l’écran.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour sa part, Julie Ouellet est heureuse que ce programme de jeux interactifs ait prouvé son utilité. L’ergothérapeute admet qu’elle avait initialement des préjugés. Elle n’était pas convaincue que les personnes âgées allaient s’intéresser à la réalité virtuelle, mais aujourd’hui, elle constate avoir sous-estimé leurs capacités technologiques.

Cette professionnelle de la santé est surtout reconnaissante envers les gens qu’elle rencontre au quotidien au HJR.

« Je me trouve très privilégiée de faire partie de la vie de ces gens. Ils te font entrer dans leur intimité, ils t’ouvrent grand leurs portes pour que tu les aides à se reconstruire. Tu assistes à cette reconstruction, alors il n’y a rien de plus valorisant.  »

— Une citation de  Julie Ouellet, ergothérapeute
Portrait de José Ricardo Ruiz
Même si la pente est abrupte, José Ricardo Ruiz aimerait retrouver son équipe de soccer amateur cet été.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Ces parcours ne sont jamais linéaires : ils sont ponctués de petites victoires et parfois de défaites crève-cœur. La réalité virtuelle, la physiothérapie ou l’ergothérapie ne sont pas des remèdes miracles, mais plutôt des pièces du grand puzzle qu’est la réadaptation physique d’un être humain.

Pour ces personnes qui doivent réapprivoiser leur corps, la détermination reste la clé du succès.

Rendu à mon âge, je n’ai plus peur de la maladie, indique M. Hamel. Il ne me reste plus assez de temps pour le laisser aller. Alors je travaille à augmenter ma force motrice et physique. Je suis content de le faire. Il y a eu un déclic [avec les jeux vidéo] parce que j’ai toujours été un gars de défi.

Après mon coma, j’étais perdu : c’était une étape très dure physiquement, avec les médicaments et le manque d’oxygène, dit José Ricardo. Mais par la suite, je me suis dit que je devais faire tous les efforts et mon bout à moi. J’ai espoir, je n’ai jamais perdu espoir. Je ne me demande pas pourquoi, moi je cherche des solutions.

Partager la page