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Des sprinklers, ou gicleurs d'eau.
Radio-Canada

Texte et photos : Benoît Livernoche

Le Canada possède 20 % des ressources d'eau douce de la planète. Pour plusieurs, l'eau ici est une ressource inépuisable. Cela explique sans doute pourquoi nous sommes les plus grands consommateurs de cette ressource au monde. Pourtant, au Canada, les défis de la gestion de l'eau existent déjà à plusieurs endroits.

Dans ce troisième et dernier texte, la vallée de l'Okanagan, reconnue pour ses vergers et ses vignobles, subit depuis quelques années des extrêmes climatiques. L'évolution du climat force une prise de conscience de la gestion de l'eau.

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Le lac Okanagan sous l'effet de la fumée des feux de forêts.
Le lac Okanagan sous l'effet de la fumée des feux de forêts.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Ça devient presque une répétition. Année après année, la vallée de l'Okanagan fait les manchettes avec ses grandes chaleurs et ses feux de forêt. À l'été 2021, les deux phénomènes naturels arrivent en même temps et cela bat tous les records.

La vallée subit d'abord les effets de ce fameux dôme de chaleur, où des températures extrêmes sont atteintes. La région est aussi sous la fumée pendant de longues semaines. On a un peu paniqué, s'exclame Séverine Pinte, une viticultrice de la région d'Oliver, dans le sud de la vallée. On a eu un peu peur. Comment la vigne allait réagir? La chaleur a fait craindre le pire aux producteurs de vins et de fruits de la vallée.

C'est du jamais-vu! nous dit cette fois Denise Neilsen, une biologiste d'Agriculture Canada. La chaleur est arrivée très tôt et d'une intensité qu'on n'avait jamais connue.

Denise Neilsen, et une vue au loin du lac Okanagan.
Denise Neilsen (à gauche) étudie l'évolution du climat dans la vallée de l'Okanagan en lien avec le développement agricole.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Denise Neilsen a étudié l'évolution du climat en lien avec la gestion de l'eau et le développement agricole pendant des décennies dans la vallée. Elle est catégorique : la fréquence des événements extrêmes augmente. C'est exactement ce que nos projections climatiques nous disaient. Mais cela arrive un peu plus tôt que nous ne l'avions prévu.

Selon les données compilées depuis les dernières décennies, il y a beaucoup plus de journées durant l'été au-dessus des 35 degrés Celsius. Ce sont des conditions vraiment stressantes pour plusieurs cultures, renchérit Denise Neilsen.

Affiche qui prévient qu'il y a un manque d'eau dans la région de l'Okanagan.
Affiche qui prévient qu'il y a un manque d'eau dans la région de l'Okanagan.
Radio-Canada / Benoît Livernoche
Photo: Les pénuries d'eau menacent la vallée de l'Okanagan.  Crédit: Radio-Canada / Benoît Livernoche

Une offre en eau limitée

La vallée de l'Okanagan a un climat sec, voire aride par endroits, surtout dans le sud, tout près de la frontière américaine. C'est en fait la continuité nordique des vastes plaines semi-arides de l'Ouest américain. Au centre de la vallée, il y a quelques lacs, dont le grand lac Okanagan. Long de 120 km, ce lac donne l'impression que la ressource en eau abonde ici. Mais ce n'est pas le cas.

L'approvisionnement en eau de toute la vallée provient strictement des précipitations, principalement de la neige l'hiver. La fonte de cette neige au printemps favorise le débit d'une multitude de petites rivières qui alimentent le lac Okanagan. C'est cette eau qui fournit la majeure partie de tous les usages humains.

Denise Neilsen devant le ruisseau Trout.
La biologiste Denise Neilsen nous montre le ruisseau Trout, soit le deuxième affluent en importance du lac Okanagan.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Pour nous montrer à quel point l'approvisionnement en eau peut être un défi, Denise Neilsen nous emmène voir le ruisseau Trout, au sud du lac Okanagan. Bien qu'il soit étroit, c'est le deuxième affluent en importance du lac Okanagan. Il est assez évident d'après sa taille que notre approvisionnement en eau est faible, souligne Denise Neilsen.

« Environ 80 % des précipitations de cette région sont perdues par évapotranspiration dans l'écosystème. À la fin de tout ce cycle, ce n'est qu'environ 7 % de l'eau tombée qui coule naturellement dans les rivières. C'est très peu. Il faut donc la gérer très, très soigneusement. »

— Une citation de  Denise Neilsen, biologiste, Agriculture et agroalimentaire Canada
Ruisseau mission avec montagnes en arrière-plan.
Le ruisseau Mission sert à l'irrigation d'une grande région autour de la ville de Kelowna, dans la vallée de l'Okanagan.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Le plus important affluent du lac Okanagan n'est guère plus gros que le ruisseau Trout. Il s'agit du ruisseau Mission, qui coule tout juste au sud de la ville de Kelowna. Durant les périodes de sécheresse prolongée, ce ruisseau se tarit presque complètement en aval, nous dit Bob Hrasko, l'administrateur du district d'irrigation de Black Mountain. Nous prélevons environ 75 % du débit pour la consommation humaine et le reste retourne à l'écosystème.

L'eau collectée sert à de nombreux agriculteurs, mais aussi aux besoins d'une partie de la ville de Kelowna.

La vallée de l'Okanagan compte une dizaine de ces organismes régionaux qui gèrent l'utilisation de l'eau. L'eau est donc très réglementée. Tous les utilisateurs d'eau de la vallée, que ce soit les villes, les industries ou les exploitations agricoles doivent détenir un permis qui stipule la quantité d'eau allouée.

L'eau, qui sert au système d'irrigation de Black Mountain, provient d'un réservoir retenu par un barrage en amont. Au printemps, l'eau de la fonte des neiges remplit le réservoir, puis elle est relâchée durant la saison estivale.

Nous avons toujours rempli notre réservoir. La capacité de volume est là, souligne M. Hrasko. Mais, selon lui, la demande en eau s'est beaucoup accrue depuis la construction du barrage de rétention, il y a plus de 100 ans. Alors nous grugeons dans nos réserves. Et il y a beaucoup d'endroits dans la vallée qui n'ont pas accès à de grandes réserves, ce qui ajoute au stress hydrique.

Bob Hrasko devant le ruisseau Mission
Bob Hrasko gère l'un des districts d'irrigation de la vallée de l'Okanagan. Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Comme partout au pays, les changements climatiques modifient le cycle des précipitations durant l'hiver et favorisent une fonte des neiges plus hâtive. Cela a pour effet de diminuer les réserves d'eau. Les prévisions de précipitations dans les modèles de changements climatiques nous disent qu'il y a certaines années où les réservoirs ne se rempliront pas. Alors, il faudra prendre des décisions, affirme pour sa part la biologiste Denise Neilsen.

« Perdre deux semaines d'eau au beau milieu de l'été entraînerait des pertes de l'ordre d'un demi-milliard de dollars pour la région. »

— Une citation de  Bob Hrasko, administrateur Black Mountain Irrigation District
Vue d'un système d'arrosage au goutte-à-goutte.
Vue d'un système d'arrosage au goutte-à-goutte.
Radio-Canada / Benoît Livernoche
Photo: Les systèmes d'arrosage au goutte-à-goutte sont une des solutions les plus populaires pour réduire la consommation d'eau dans l'Okanagan.  Crédit: Radio-Canada / Benoît Livernoche

Une urgence d’économiser l’eau

Depuis les événements extrêmes de l'été 2021, de nombreux agriculteurs et vignerons mettent les bouchées doubles pour réduire leur utilisation en eau. C'est le cas de la viticultrice Séverine Pinte, à Oliver. Ici, on a à peu près entre 200 et 250 millimètres d'eau par an, ce qui est rien du tout.

Dans son vignoble, elle a mis en place des projets de conservation d'eau, dont l'implantation d'un système d'irrigation au goutte-à-goutte. Cette technique se résume à une série de petits tuyaux au ras du sol qui arrosent lentement et de façon très précise goutte après goutte. À peu près 90 % de l'eau qui est livrée va dans le sol. C'est majeur, selon la viticultrice, car si on compare avec un système d'arrosage traditionnel où l'on simule une pluie, durant une journée chaude, 50 % de l'eau est perdue en évaporation.

Séverine Pinte regarde les vignes
La viticultrice Séverine Pinte d'Oliver, dans la vallée de l'Okanagan, surveille l'état des vignes alors qu'il fait très chaud à l'été 2021.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

L'équipe au vignoble fait également chaque jour des tests de pression d'eau sur les plants de vigne. Ce travail consiste à prendre une feuille et à la passer dans un appareil qui détermine les taux d'humidité et les niveaux de stress d'une vigne. Avec de la pression, l'eau sort du pétiole. Cela nous permet de voir s'il faut donner plus d'eau ou si l'irrigation qu'on a faite pendant la nuit ou la veille est encore en action, explique Séverine Pinte.

« Comme on est capable d'arroser de façon précise, on a à peu près diminué de 50 % la quantité d'eau qu'on utilisait au vignoble. Donc c'est énorme! »

— Une citation de  Séverine Pinte, viticultrice
Séverine Pinte qui fait un test de pression.
La viticultrice Séverine Pinte participe à un test de pression sur du feuillage pour déterminer si une plante manque d'eau.Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Les tests de pression et l'irrigation au goutte-à-goutte font des petits partout chez les producteurs de vin et de fruits de l'Okanagan.

Comme dans les vergers de David Gene, l'un des plus importants producteurs de cerises de la vallée, que nous rencontrons au nord de Kelowna. Il ne fait aucun doute que nous aurons besoin de plus d'eau à l'avenir, nous dit David Gene, en faisant référence aux enjeux des températures plus chaudes. Mais pour lui, il ne suffit pas de consommer plus, mais d'économiser plus.

Outre les méthodes évoquées dans ce texte, depuis quelques années, David Gene met aussi en application une nouvelle approche dans ses vergers : l'irrigation par déficit. Cette technique consiste à diminuer considérablement l'apport en eau après la récolte. Nous terminons la récolte des cerises entre la mi-juillet et la fin août. Et à mesure que nous terminons dans un secteur, nous réduisons de 40 à 50 % l'utilisation d'eau, explique M. Gene.

David Gene qui regarde une cerise
Le producteur de cerises David Gene participe à l'effort de réduction de la consommation de l'eauPhoto : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Pour le producteur, l'effet de cette privation d'eau pour les arbres est double. D'abord, il y a bien sûr une économie d'eau. Mais cela aide également les arbres à se préparer pour l'hiver. Si vous réduisez la quantité d'eau que vous fournissez à l'arbre, la réponse de l'arbre sera d'arrêter sa croissance.

David Gene estime que cette approche protège également les arbres contre une vague de froid précoce à la fin d'octobre et en novembre. Vous voulez que les arbres aient déjà fait la transition hivernale plus tôt pour se protéger, conclut M. Gene.

Vue de la vallée de l'Okanagan
Vue de la vallée de l'Okanagan
Radio-Canada
Photo: Plus de 80% des précipitations qui tombent sur la vallée de l'Okanagan est perdue par évapotranspiration.  Crédit: Radio-Canada

Des choix de société à venir?

Toutes les approches pour économiser de l'eau sont mises de l'avant, non pas par choix, mais par contrainte. Car la vallée de l'Okanagan vit une importante croissance, tant de sa population que de son agriculture.

Le problème, c'est que l'offre en eau, elle, n'est pas en croissance. De nombreux cours d'eau dans l'Okanagan sont entièrement dédiés à la consommation humaine, souligne Denise Neilsen. Cet aménagement s'est fait à une époque où on ne tenait pas compte des écosystèmes.

Pour la biologiste, cela devient un sérieux problème, alors qu'aujourd'hui, chaque district d'irrigation doit faire une juste place à l'écosystème dans le partage de la ressource. Selon elle, la révision des permis d'utilisation de l'eau à certains endroits risque d'être difficile.

Un système d'arrosage dans un vignoble.
L'amélioration des techniques d'arrosage est au cœur des projets d'économie d'eau dans la vallée de l'Okanagan.Photo : Radio-Canada

La vallée de l'Okanagan, comme ailleurs au pays, fait face à des choix de société. La science fournit certaines réponses, mais les décisions finales appartiennent aux citoyens, affirme Denise Neilsen. Voulons-nous une vallée de production alimentaire ou de développement immobilier? Voulons-nous le statu quo, tout en sachant que ça ne pourra pas durer?

Car, pour Denise Neilsen, les chaleurs extrêmes qu'a vécues l'Okanagan en 2021 vont se reproduire. Elle croit que les choix que feront les citoyens de la vallée en matière de gestion d'eau pourraient servir d'exemple pour le reste du pays. Si nous ne pouvons pas gérer notre eau adéquatement, je ne sais pas comment les gens ailleurs au pays pourront le faire.

Le reportage de Benoît Livernoche est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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