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Entête du long format À la rescousse des oursons orphelins, avec un oursons dans les bras d'une bénévole, en juin 2022, en Colombie-Britannique.
Radio-Canada / Camille Vernet

Texte et photos : Camille Vernet

Qu’on ait peur d'eux ou qu’on les admire, les ours font partie du paysage en Colombie-Britannique. La cohabitation peut toutefois devenir conflictuelle et se solder par l’abattage d’un animal adulte, laissant parfois des orphelins livrés à eux-mêmes.

Un refuge situé à Smithers, dans le centre de la province, s’est donné pour mission de prendre ces oursons en charge dans le but de les relâcher dans leur environnement une fois qu’ils ont atteint l’âge de la maturité.

Un ourson renifle un bout de bois dans un enclos du refuge de Northern Lights Wildlife Society, avec d'autres oursons qui se baladent dans le fond à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Ces oursons ont passé environ une année au refuge.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Prendre soin des animaux

Angelika Langen, la cofondatrice et gérante de la Northern Lights Wildlife Society, traverse le refuge en coup de vent. Dans sa voiturette de golf, au téléphone avec le vétérinaire ou en train de diriger les troupes, il n’est pas facile d’attirer son attention. Son énergie est consacrée à une seule chose : le bien-être des animaux sauvages qu’elle a pris sous son aile.

Le printemps est une période fébrile pour toute l’équipe de cette entreprise à but non lucratif. Elle doit assurer la remise en liberté de nombreux animaux tout en portant secours à ceux qui en ont besoin.

Angelika Langen dit que, cette année, le nombre d'oursons pris en charge a presque doublé en comparaison de l'année précédente. Combien ont été secouru? Trop! Nous avons 71 oursons et 5 grizzlis qui seront relâchés ce printemps.

Cette augmentation s’explique en partie par une meilleure collaboration avec les agents de conservation, qui sont régulièrement en contact avec le refuge.

Le téléphone d’Angelika Langen sonne. Elle s’agite pendant qu’elle écoute ce que lui dit l'agent à l’autre bout du fil. Après avoir raccroché, elle ramasse en vitesse un filet, des tranquillisants et une cage. Nous avons un sauvetage!, s’écrit-elle.

L’ourson noir qu’il s’agit de sauver se trouve à une heure de route environ, dans la ville de Houston. Angelika saute dans son véhicule et disparaît rapidement sur la route dans l’espoir d’arriver à temps pour sauver l’animal.

Un ourson est coincé entre les branches d'un arbre, à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Radio-Canada / Camille Vernet
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Photo: Angelika Langen et sa fille, Tanja Landry, tentent de secourir un ourson perché dans un arbre à Houston, en Colombie-Britannique.   Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Un ourson en péril

Perché dans un arbre, l’ourson gémit, apeuré. L'agent de conservation a signalé qu'un ours avait été abattu dans cette zone. C'était probablement sa mère, explique Angelika Langen, les yeux rivés sur la boule de poils noire plus haut dans les airs.

Sa fille, Tanja Landry, est sur place pour lui prêter main-forte. Elles agissent en faisant preuve de patience, espérant que l'orphelin descendra de l’arbre avant la tombée de la nuit : Si on n’amène pas les oursons au refuge à cette époque de l'année, ils n'ont aucune chance, ils meurent.

Après presque deux heures d’attente, le bébé ours est hors de portée. C'est vraiment dur de s'en aller parce qu’on ne sait pas si on aura une autre occasion de le sauver, dit Tanja Landry.

Angelika Langen tient une perche afin de tranquilliser l'ourson qui est coincé haut dans un arbre à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Angelika Langen essaye de tranquilliser un ourson en détresse. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Juste avant 19 heures, Angelika Langen tente d’endormir l’ourson en utilisant une perche dont l’extrémité est pourvue d’une seringue remplie d'un sédatif. À bout de bras, elle s’élance dans les airs pour essayer d’atteindre l’animal. L’as-tu eu, demande sa fille. Je ne suis pas certaine, répond-elle sur un ton hésitant.

Quelques instants plus tard, l'ourson tombe de l’arbre, sa chute, ralentie par les branches, et se retrouve rapidement dans les bras de Tanja Landry. Les deux femmes prennent quelques minutes pour s’assurer que l'ourson endormi se porte bien.

Le sourire aux lèvres et les yeux brillants, les deux femmes sont soulagées que ce dernier, qui est une femelle puisse rejoindre les nouveaux arrivants de l’année.

Tanja Landry tient un ourson endormi dans ses bras et le regarde avec affection, à droite se tient Angelika Langen à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.

Apprendre à rester sauvage

Dans l’unité des soins intensifs de l’organisation caritative, une zone d'isolement où les animaux sont soignés, les oursons de l'année sont endormis pour être identifiés et pesés.

À l’inverse des sanctuaires ou des zoos, le centre relâche les animaux dans la nature environ un an après leur arrivée, au moment où ils auraient naturellement quitté leur mère. Le personnel limite tacts avec les humains. Seules les personnes qui effectuent leurs soins, leurs parents d’adoption en quelque sorte, sont en contact avec eux pour faciliter leur retour à la vie sauvage.

Ces techniques de réhabilitation, la fondatrice et son conjoint, tous deux d’origine allemande, les ont développé au fil de leurs 32 années d’activité. Avec une expérience acquise dans un zoo, ils ont reçu leur permis délivré par la province en 1990.

Depuis leurs débuts, 657 ours noirs ont franchi la porte du refuge. Si les ours ont fait sa renommée, celui-ci s’occupe de nombreux autres animaux : renards, lions de montagne, orignaux, écureuils et marmottes.

Le taux de survie de ces omnivores dans leur habitat naturel est toutefois difficile à mesurer, car l’organisme à but non lucratif se fie aux remarques des agents de conservation ou des chasseurs de la région. 

Certains ours [noirs] ont survécu jusqu'à 10 ans, et un faible pourcentage, 4 %, est entré en contact avec des humains, principalement lorsque nous avons commencé [à faire de la réhabilitation], affirme Angelika Langen.

Les membres du refuge continuent d'apprendre des choses sur un autre ursidé, le grizzly. Nous avons bien sûr dû adapter notre façon de procéder avec eux, ils sont beaucoup plus intelligents que les ours noirs.

Angelika Langen les surnomme les chimpanzés du Nord. Ils ne font pas que réagir, ils réfléchissent vraiment et, donc, nous devons faire beaucoup plus attention de ne pas leur apprendre de mauvais comportements.

Réhabilitation des grizzlys : une première

Nous sommes les seuls au monde qui faisons la réhabilitation des grizzlys, explique Shawn Landry, le gendre d’Angelika Langen, qui travaille régulièrement pour le refuge. Il y a seulement une petite partie qui sont morts [après leur retour dans la nature], mais pas un seul n'a touché un humain.

Une personne regarde un conteneur pour transporter les grizzlys, il y a un enclos derrière puis les montagnes à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Les grizzlys sont transportés par hélicoptère dans ces conteneurs après un an passé à la Northern Lights Wildlife Society. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Il est important de s’occuper des grizzlys, car, si la population d'ours noirs se porte bien, la situation est préoccupante pour eux, selon le comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC).

Sans surprise, les grizzlys survivent très mal à proximité des humains, surtout les jeunes, affirme Clayton Lamb, scientifique de la faune de l'Université de la Colombie-Britannique (UBC), dont les recherches portent sur la coexistence entre les humains et les grizzlys dans la province.

Les causes de la mort des grizzlys sont principalement les collisions routières et des conflits avec la population, selon Clayton Lamb.

Photo: Les recherches de Clayton Lamb consistent à compiler les données génétiques et les données des colliers de traçage des grizzlys et à déterminer comment les grizzlys survivent et se reproduisent en Colombie-Britannique.  Crédit: Darryn Epp

Les humains seraient responsables de 76 % de la mortalité des grizzlys répertoriés dans une étude publiée en 2020 dans la revue scientifique PNAS.

Les défis de la cohabitation

Au bord de l'extinction dans certaines régions d’Amérique du Nord au 20e siècle, les grizzlis ont bénéficié de mouvements de protection au cours des 40 dernières années. Ces mobilisations environnementales ont contribué à une plus grande acceptation sociale du partage du territoire.

Cela a entraîné la résurgence des populations de grands carnivores dans de nombreux endroits. [...] C'est une sorte de couteau à double tranchant, car les gens disent maintenant : "Et bien, quand ils sont dans mon jardin, c'est vraiment problématique", dit le chercheur de l’UBC.

« Les gens aiment l'idée d’avoir des grands carnivores jusqu'à ce qu'ils soient dans leur cour arrière. »

— Une citation de  Clayton Lamb
Un ours est debout sur le bord de la route contre une barrière de sécurité en béton, une voiture s'approche.
La présence de grands carnivores dans les paysages dominés par les humains est devenue l'un des plus grands défis de notre époque en matière de conservation, selon une étude publiée en 2020 dans la revue scientifique PNAS.Photo : Darryn Epp

Heureusement, pour réduire les conflits et trouver un moyen pour que les humains vivent en harmonie avec les ursidés, il existe des solutions. Le fait de tuer moins d'ours réduirait les conflits eux-mêmes, car quand on tue beaucoup d'ours, il en résulte une population de jeunes ours naïfs qui ne savent pas très bien comment vivre près des humains, affirme Clayton Lamb.

L’utilisation de vaporisateurs anti-ours par les randonneurs et l’installation de clôtures électriques pour protéger les propriétés sont des options efficaces pour améliorer nos relations avec ces animaux sauvages, soutient-il.

Clayton Lamb ajoute que la réhabilitation des oursons demande beaucoup de ressources. Le déplacement des ours problématiques dans une autre région est une autre solution, moins coûteuse. Toutefois, il admet qu’il n’existe pas de solution miracle.

Clayton Lamb est en train d'ausculter un grizzly sur l'Île de Vancouver.
Clayton Lamb est spécialiste de la faune à l'Université de la Colombie-Britannique et travaille sur l'écologie des grands mammifères dans tout l'ouest de l'Amérique du Nord. Photo : Fournie par Clayton Lamb/Janet Ng

En effet, la relocalisation des ours fonctionne rarement, comme l’explique Vanessa Isnardy, responsable du programme Wild Safe BC, un organisme qui tente de prévenir les conflits avec les animaux sauvages dans la province.

Les ours retournent souvent dans leur territoire d’origine ou ne parviennent pas à s’adapter à leur nouvel habitat et, par conséquent, ils peuvent mourir de faim ou être tués par des animaux occupant déjà le territoire.

Vanessa Isnardy prône donc plutôt une meilleure gestion des déchets alimentaires.

À Smithers, même en dehors de ses heures de travail comme responsable des soins des animaux à la Northern Lights Wildlife Society, Kim Gruijis retrouve régulièrement ces animaux chez elle : Je dis toujours que les voisins sont passés dans le jardin lorsque je vois un ours avec ses petits.

Kim Gruijis est à demi assise dans une petite voiture de terrain devant une maison en bois, à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Kim Gruijis est la responsable des soins des animaux à la Northern Lights Wildlife Society. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Elle vit bien cette coexistence. Ils restent à une distance sécuritaire et je m'assure qu'il n'y a rien autour de ma maison qui les attire, raconte-t-elle.

Amélie Bombardier, une Montréalaise bénévole au refuge, dit que ses connaissances sur ces mammifères sont limitées. Au Québec, on n’a pas cette culture de Be bear aware [“Restez attentif à la présence des ours”].

Elle considère sa participation comme un défi personnel. Ce qui est important, c'est d'en apprendre plus sur le comportement des ours, mais aussi de s'assurer qu'on puisse les relâcher dans la nature pour qu’ils aient une deuxième chance.

Deux personnes sont en train de ramasser de l'herbe, une d'elles la dépose dans une caisse en plastique, en arrière des cabines en bois, à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Les bénévoles ne sont pas directement en contact avec les ours, mais ils s'occupent de préparer une énorme quantité de nourriture pour les animaux. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Le retour dans la nature

Après un an de soins, les grizzlys - qui séjournent dans un enclos loin des regards curieux - sont hélitreuillés vers leur territoire d'origine. Ils sont équipés de colliers émetteurs, ce qui permet de les suivre et de voir si, oui ou non, ils ont réussi à s'adapter à leur retour dans leur environnement naturel.

« Les voir retourner dans la nature, dans leur habitat, c'est incroyable, c'est le sentiment le plus gratifiant que je puisse imaginer.  »

— Une citation de  Kim Gruijis, responsable des soins des animaux, Northern Lights Wildlife Society

L'organisme, financé en totalité par des dons, couvre un territoire immense, soit la province au complet, à l’exception du Grand Vancouver et de l’île de Vancouver. Les ours noirs sont transportés en voiture dans des enclos adaptés, puis relâchés dans leur région d’origine.

Shawn Landry est chargé de déplacer les omnivores. Cette année, les températures basses du mois de mai ont retardé le retour dans la nature de deux ours de Smithers. C’est trop tôt pour retourner ici, il n'y a pas assez à manger pour les ours, dit-il en soulevant les roches pour y observer le nombre d’insectes.

La période propice pour les libérer rétrécit, mais l’équipe ne doit pas s’impatienter. On doit trouver les meilleures places pour leur survie, explique Shawn Landry.

Shawn Landry est dans un champ d'herbes jaunies et de végétations mortes, dans le fond les montagnes, à Smithers, en Colombie-Britannique en juillet 2022.
Il n’y a pas assez de végétation au sol pour pouvoir remettre les oursons qui sont au refuge depuis un an en liberté, selon Shawn Landry, parti en repérage. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Lorsque le moment est favorable, après un trajet en voiture parfois long en compagnie d’un ours, Shawn Landry ouvre la porte de la cage. Des fois, il court un petit peu et il se retourne et nous regarde, mais, après ça, il s'en va dans la forêt, raconte-t-il. C'est la beauté de la Colombie-Britannique de vivre avec des ours. C'est un moment de fierté.

La ligne entre nous et eux n'est pas si éloignée, nous pouvons vivre en harmonie et nous pouvons être les gardiens de leur survie, il faut juste regarder autour de nous et comprendre les petites choses que nous pouvons faire pour atténuer notre impact, conclut-il.

NDLR : L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0,49 tonne de CO2.


Ce texte fait partie de Nature humaine, une série de contenus qui présente des acteurs de changements qui ont une influence positive sur l'environnement et leurs communautés en Colombie-Britannique.

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