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La tordeuse, un prétexte pour favoriser l’industrie forestière

La tordeuse, un prétexte pour favoriser l’industrie forestière

Une équipe d’Enquête lève le voile sur des ententes secrètes, un stratagème et des coupes forestières qui ont fait perdre des millions de dollars aux Québécois au nom de la lutte contre la tordeuse des bourgeons de l’épinette, tout en fragilisant les forêts.

Publié le 16 mars 2022

Elle existe depuis que les forêts font partie du paysage. Mais parce qu’elle fait mourir des arbres, la tordeuse des bourgeons de l’épinette est devenue une ennemie bien commode à invoquer pour raser des forêts en urgence.

Un lanceur d’alerte du gouvernement, fatigué du copinage entre l’État et l’industrie forestière, révèle que cette gestion a coûté cher aux contribuables. Et qu’au final, les coupes effectuées rendent les forêts encore plus vulnérables à la tordeuse, permettent aux compagnies forestières de satisfaire leurs actionnaires, mais ne remplissent pas la promesse de conserver les emplois.

« Sur la Côte-Nord, la tordeuse a servi de paravent pour garder les compagnies forestières en vie. C’est un prétexte pour financer l’industrie. »

— Une citation de   Lanceur d’alerte du gouvernement

C’est dans cette région du Québec que l’épidémie de tordeuse a commencé en 2006. Si l'infestation ne fait aucun doute, l’utilisation politique et économique de l’insecte est toutefois dénoncée par des citoyens, des scientifiques et des sources gouvernementales.

Elle peut avoir le dos large, la bibitte, illustre Hubert Morin, une des sommités qui étudient la tordeuse à l’Université du Québec à Chicoutimi.

L’industrie forestière de la Côte-Nord était à l’agonie quand la tordeuse s’est attaquée à la forêt. En quelques années, la région venait de passer de 12 à 4 usines parce que les frais d'exploitation sont les plus élevés du Québec. L’épidémie n’a fait qu’amplifier le problème de rentabilité déjà criant des entreprises.

Plan aérien des coupes forestières.
Les coupes effectuées en 2022 dans l'aire protégée candidate, au sud du lac Kénogami. (Photo d'archives) Photo : Radio-Canada

L’excuse parfaite
L’excuse parfaite

Contrairement à ce que son nom indique, la tordeuse des bourgeons de l’épinette (TBE) dévore surtout les pousses de sapins, qui peuvent mourir après quelques années de défoliation sévère. À cause de l’épidémie, les entreprises forestières ont donc dû en couper davantage pour éviter les pertes. Or, même si on le surnomme le roi des forêts, ce conifère est méprisé par bien des industriels. Il vaut moins cher que l’épinette, qui sert à fabriquer le bois de construction.

Les compagnies ont fait beaucoup de pression, du gros lobby sur le gouvernement, raconte le lanceur d’alerte. Il se souvient que Résolu et Rémabec ont menacé de fermer les usines restantes, ont bloqué des routes et ont fait des mises à pied pour forcer Québec à les aider financièrement. Puis il y a eu des manifestations pour garder les emplois.

Pour dénouer la crise, le gouvernement et les trois industriels de la Côte-Nord ont conclu une entente le 31 août 2015. Elle a été en vigueur jusqu’en septembre 2021.

L’industrie était sur le respirateur artificiel, ça lui a donné des avantages indus. L'État vend le bois à rabais pour conserver les emplois. Mais ça va toujours coûter plus cher qu’ailleurs sur la Côte-Nord. Sans le gouvernement, c’est pas rentable, sauf quand le prix du bois d'œuvre est très élevé, assure le fonctionnaire, qui a demandé à ne pas être identifié par peur de représailles.

Nous avons obtenu le contenu de l’entente jusqu’ici gardé secret grâce à des sources confidentielles. Le gouvernement avait refusé de nous en remettre une copie en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, en raison de secrets industriels et d’un possible préjudice aux relations avec les États-Unis.

Des piles de billots de conifères.
Les ententes entre le gouvernement et l'industrie forestière sur la Côte-Nord et en Abitibi-Témiscamingue ont dévalué les prix du bois résineux en deçà de l'aide financière normalement consentie dans les plans spéciaux.  Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Du bois au rabais
Du bois au rabais

L’entente du 31 août 2015 contient 23 mesures, dont un rabais sur le bois, une aide financière pour chaque hectare récolté, un allègement des prêts du gouvernement et une exemption de paiement de la moitié de la redevance annuelle à l'État qui, par la suite, a été consentie à toute l’industrie.

Selon les chiffres fournis par Québec, les compagnies forestières ont bénéficié d’au moins 29 millions de dollars de fonds publics. Et ce qui révolte le lanceur d’alerte, c’est que dans les deux dernières années, alors que le bois d'œuvre était vendu à des prix records aux consommateurs, l’industrie recevait des millions. Ces forêts-là appartiennent aux Québécois. La proximité avec l’industrie est malsaine, se désole-t-il.

À cette somme s’ajoute l’argent versé aux compagnies en vertu du programme d’investissements dans les forêts publiques affectées par une perturbation naturelle. Or, Québec n’a pas divulgué le montant total de cette aide. Grâce à l’entente, et sous prétexte de la tordeuse, les volumes de bois garantis aux compagnies sont subventionnés dès qu’il y a 15 % de sapins plutôt que 25 % habituellement.

C’est comme financer des coupes normales. C’est pas beaucoup, 15 % de sapins, s’indigne notre source.

Il y a en effet consensus chez les chercheurs pour dire qu’il faut au moins 25 % de sapins dans une forêt pour qu’elle soit considérée comme vulnérable à la TBE. Scientifiquement parlant, 15 % de sapins, c'est pas suffisant. En supposant que les 15 % meurent, ça ne serait pas une catastrophe économique, explique le professeur Hubert Morin.

D’ailleurs, le guide d’aménagement écosystémique du gouvernement en contexte de TBE dit la même chose. Mais avec l’entente sur la Côte-Nord, le ministère des Forêts a dérogé à son propre cadre de gestion pour favoriser l’industrie forestière.

Une tordeuse.
Une tordeuse au stade larvaire. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

La liquidation des forêts nord-côtières
La liquidation des forêts nord-côtières

L’entente a permis la mise en place d’un stratagème parfaitement légal, mais loin d’être moral, selon plusieurs sources, qui a permis à l’industrie d’obtenir du bois à des prix dérisoires.

Voici le mécanisme. Si les compagnies renoncent aux volumes de bois garantis par l'État au tarif en vigueur, ces volumes sont mis aux enchères à un prix minimum. Et la plupart du temps, c’est la scierie qui s’est désistée qui rachète le même bois à une fraction du prix initial parce qu’elle est la seule à enchérir.

C’est pas normal que ça prenne un stratagème pour garder les emplois avec la bénédiction du gouvernement. C’est un système connu sur la Côte-Nord, de copinage, pour payer le moins possible à l’État. Il n'y a pas de compétition à part quelques lots stratégiques, assure le lanceur d’alerte.

En effet, c’est une aubaine. En analysant les lots renoncés avec nos sources, nous avons découvert que l'industrie a obtenu 50 % de rabais sur près de 80 000 camions de transport de bois.

Le ministère des Forêts a confirmé à Enquête que les volumes qui ont fait l’objet de renonciation entre 2015 et 2022 valaient 24,5 millions de dollars et que le prix acheté est d’environ 12,3 millions.

Ironiquement, alors que l’industrie devait récupérer en urgence le bois affecté par l’épidémie, il s’est coupé quatre fois plus d’épinettes saines que de sapins infestés pendant la durée de l’entente. L’an dernier, c’est dix fois plus d’épinettes noires qui ont été abattues dans la région. Ces arbres freinent pourtant la progression de la tordeuse, qui préfère de loin le sapin.

Sur certains chantiers, ils ont laissé des gros îlots de sapins et c’est pas parce qu’ils étaient tous morts. Ils ont écrémé la forêt et ramassé toute l’épinette. Ça rend la forêt plus vulnérable à la prochaine épidémie, mais l’important, c’est les profits maintenant, martèle le lanceur d’alerte.

L’entente a donné la possibilité à l’industrie de laisser les sapins dégradés en forêt et a prolongé la durée de récolte des chantiers de deux à cinq ans. L’urgence d’aller récolter a complètement sauté, fait-il remarquer.

Mais surtout, le contrat entre le gouvernement et les compagnies forestières n’a pas empêché la papetière de Baie-Comeau et l'usine de Port-Cartier de fermer leurs portes. Même si des projets de relance existent, le mal est déjà fait avec les pertes d’emplois.

À l'automne dernier, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs a toutefois signé un nouveau contrat secret de cinq ans avec les industriels de la Côte-Nord en invoquant la tordeuse. Dès les premières lignes, on mentionne que la récolte de sapins est maintenant optionnelle et on continue de vendre les forêts publiques à prix réduit.

Le chercheur dans un bateau.
Le chercheur Louis De Grandpré pointe la vieille forêt où il étudie la tordeuse sur la Côte-Nord. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Une terreur pas si terrible, selon les scientifiques
Une terreur pas si terrible, selon les scientifiques

La TBE est un insecte destructeur parce qu’il engloutit des quantités phénoménales de nouvelles aiguilles de sapin. Et comme il nuit à la ressource ligneuse, il a été démonisé par les autorités au fil des ans.

Ça paraît catastrophique, apocalyptique, mais il faut savoir que ça se régénère, tout ça, soutient Hubert Morin. En récupérant des écailles de papillons de tordeuse au fond des lacs, le chercheur a démontré qu’elle existe depuis des millénaires et que les forêts ont toujours repoussé.

Si on avait déjà appliqué les connaissances qu'on a sur la tordeuse pour gérer l'épidémie actuelle, on aurait moins de problèmes. Mais c'est une gestion à court terme parce qu’il y a des élections tous les quatre ans. C’est une gestion beaucoup plus politique et économique qu’une gestion scientifique, avance-t-il.

Cet expert est loin d’être le seul à s’intéresser à cet insecte. Nous avons suivi une équipe du Service canadien des forêts, au nord de Baie-Comeau, qui dévoile la face cachée de ce mal-aimé : il est bénéfique pour l’écosystème.

D'un point de vue écologique, la tordeuse n’est pas un problème, atteste le biologiste forestier David Gervais.

C’est quelque chose qui a toujours dynamisé les forêts, s’émerveille le chercheur Louis De Grandpré.

Le secteur où ils enquêtent sur les effets de la tordeuse depuis 16 ans est uniquement accessible par bateau et ne risque pas d’être coupé. Il s’agit d’une vieille forêt qui a passé au feu dans les années 1800.

Lors de notre passage, il n’y avait plus vraiment de traces de tordeuse. Les arbres affectés avaient reverdi pour la première fois depuis des années. Celui-là va survivre, indique Louis en nous montrant une branche de sapin.

Les chercheurs expliquent que la tordeuse fertilise le sol, nourrit les oiseaux et permet à la forêt de se régénérer. Le problème, c’est quand on ne voit que la valeur économique du bois.

Je suis un utilisateur de la forêt. J’achète du bois. On en a besoin et je ne suis aucunement contre l’industrie, mais je pense qu’il faut utiliser les connaissances qu'on a pour mieux aménager la forêt, soutient Louis De Grandpré. Pour lui, c’est clair que les coupes totales ne sont pas une solution. Pour conserver une partie de la biodiversité, il explique qu’il vaut mieux imiter la nature et donc laisser une partie des arbres en place, comme le fait la tordeuse lors de son passage.

Elle a toujours été là, la tordeuse, et elle va probablement toujours être là, ajoute David Gervais. Le biologiste rappelle que les épidémies sont prévisibles et cycliques. Elles reviennent environ tous les 30 ans.

On pourrait aménager les forêts pour les rendre moins vulnérables à long terme, mais c’est pas la direction où on s’en va jusqu’à maintenant, se désole M. De Grandpré.

À des kilomètres de là, on rencontre un autre chercheur, Miguel Montoro Girona, qui enseigne à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Cet Espagnol d’origine est tombé en amour avec la forêt boréale. Et ses travaux démontrent que la régénération est trois fois plus efficace quand on fait des coupes partielles. Les coupes partielles protègent la régénération face à la tordeuse. C’est le patrimoine de tout le monde et il faut l’aménager de façon durable. La science est la solution. C’est le meilleur outil, exprime-t-il avec conviction.

Une forêt.
Les vieilles forêts du lac Roger comprenaient des épinettes blanches de 180 ans qui avaient survécu à quatre épidémies de tordeuse. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

La bataille du Témiscamingue
La bataille du Témiscamingue

Près du lac Roger, au Témiscamingue, nous avons rencontré des citoyens qui se sont battus pour obtenir des coupes partielles afin de préserver une partie des vieilles forêts qu’ils affectionnent depuis 45 ans. Mais le ministère des Forêts a dit non, prétextant la présence de la tordeuse.

Six familles se donnent rendez-vous quelques fois par année dans ce secteur où trois générations profitent de la nature. Au fil des ans, ils ont construit un chalet, des miradors de chasse et aménagé des sentiers.

Je viens ici depuis 1976. Mes parents m'ont traîné sur leur dos pratiquement. Il n'y avait aucun chemin à cette époque-là. On passait par la rivière des Outaouais. On devait remonter des rapides et faire du portage, raconte Éric Gourde.

Portrait du couple.
Eric Gourde et sa conjointe Manon Dessureault sont des amoureux de la nature.  Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Son oncle Marcel ricane. Il fallait qu'on veuille un petit peu, hein! C'était tellement sauvage, mais on était jeunes, se rappelle-t-il avec nostalgie. Son ami Ghislain Bélanger en garde aussi de bons souvenirs : C'était un paradis de chasse, un paradis de pêche et un paradis de loisir.

Était. C’est le mot clé. Le printemps dernier, les retrouvailles habituelles du groupe des six ont pris une autre tournure. Pendant l’hiver, une grande partie des forêts dont ils connaissaient chaque recoin a été rasée. Le paysage est défiguré. Ils ont perdu leurs repères.

C’est une vision d’horreur. C’est sans nom. Ça ne sera plus jamais pareil, s’attriste Marcel Gourde. Je ne m'attendais définitivement pas à ce genre de spectacle, se désole Ghislain.

Oui, on sait que l'industrie doit venir ramasser du bois et que ça fait partie de notre économie. Mais pas comme ça, pas de cette façon-là, enchaîne Éric.

Les villégiateurs dans un sentier.
Le « groupe des six » au lac Roger dans les années 1970. Photo : Gracieuseté

Les coupes sont le résultat d’un plan spécial de récupération de bois affecté par la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Normalement, lorsque d’importants massifs de sapins sont en danger, le ministère des Forêts peut décréter des mesures spéciales pour récupérer le bois en urgence.

Le problème, selon l’ingénieure forestière Marie-Ève Desmarais, est qu’il n’y a presque pas de sapins dans le secteur. L’inventaire estimé du ministère avant les coupes le confirme, la forêt en contenait à peine 15 %.

Le ministère ici est venu faire une récolte qui était en dehors du guide habituel du gouvernement au bénéfice de récolter du bois qui est beaucoup plus payant pour l'industrie forestière, affirme-t-elle.

En arrivant sur le terrain, les familles ont d'ailleurs constaté que les piles de billots de sapins coupés étaient minuscules par rapport aux énormes piles d’épinettes noires.

Le plan spécial a permis d’offrir plus de bois aux compagnies forestières qui boudaient ces chantiers depuis cinq ans. Avec le prétexte de la tordeuse, ils sont soudainement devenus attrayants, souligne Éric. On s'est vraiment fait avoir. Puis les raisons et les motivations pour venir ici pour le bois étaient purement économiques.

Portrait de l'ingénieure forestière.
Marie-Ève Desmarais est ingénieure forestière depuis 20 ans.  Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Marie-Ève Desmarais estime que les intérêts de la biodiversité ont été bafoués et déplore que des épinettes blanches de 180 ans, qui avaient survécu à quatre épidémies de tordeuse, aient été abattues. Elle a porté plainte à l’organisme de certification environnementale FSC Canada parce que ces vieilles forêts ont été coupées alors qu’il y a un déficit dans la région. Elle a aussi saisi le Protecteur du citoyen du dossier parce qu’elle estime que son groupe n’a pas été écouté. Enfin, elle a déposé une plainte à l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec parce qu’elle estime que le plan spécial n’a pas été fait dans l’intérêt du public. Pour le moment, aucune de ces initiatives n’a porté ses fruits.

Nous avons par ailleurs appris qu’il existe aussi une entente entre Québec et l’industrie en Abitibi-Témiscamingue, qui contient des mesures concernant la tordeuse, mais Québec a refusé de nous en fournir une copie.

Deux autres sources qui en connaissent le contenu assurent que l’accord a entraîné une dévaluation du prix du bois des forêts publiques au profit des compagnies forestières.

Des citoyens admirent le gros arbre.
Le vétéran des vieux bouleaux jaunes de la forêt Cyriac a commencé à pousser il y a plus de quatre siècles. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Le bras de fer politique du Saguenay
Le bras de fer politique du Saguenay

L'État peut contourner la loi sur l’aménagement durable des forêts, donner de l’argent à l’industrie et même dépasser les limites de coupes grâce aux plans spéciaux. Tant de pouvoirs créent de la méfiance.

C’est le cas à Saguenay, où des citoyens agissent comme les gardiens de la forêt Cyriac. Ils se battent pour préserver des bouleaux jaunes géants, aussi appelés merisiers, qui sont l’emblème du Québec. Ce sont des spécimens rares. L’âge du vétéran est estimé à 450 ans.

Un immense tronc d'arbre.
L'âge estimé des immenses bouleaux jaunes de la forêt Cyriac atteint 450 ans. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

« Quand je le touche et que je me ferme les yeux, je pense à Champlain qui était ici quand cet arbre-là est né. »

— Une citation de   Marc Grenon, vice-président de l’Association de protection du lac Kénogami

Les citoyens ont géolocalisé plus de 200 arbres multicentenaires dans les environs.

Ce qui m’impressionne, c’est la force de ces arbres-là, s’étonne Clément Tremblay, un citoyen qui s’est porté volontaire pour nous amener dans cette forêt unique, méconnue et difficile d’accès.

Moi, j'espère mourir avant que ces arbres-là meurent, lance Claude Collard, un des militants de la première heure.

Des hommes entourent un tronc d'arbre avec leurs bras.
Les citoyens qui sont les gardiens de la forêt Cyriac font un câlin à un des arbres qu'ils souhaitent protéger. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Depuis 18 ans, des villégiateurs, des chasseurs, des écologistes et des riverains s’opposent aux coupes forestières et revendiquent une aire protégée au sud du lac Kénogami.

On a une richesse et il faut s'en occuper. Emporter du tourisme ici, ça va générer bien plus d'argent que de couper une forêt, s’exclame Marc Grenon.

En 2004, galvanisés par le mouvement suscité par le film L’Erreur boréale de Richard Desjardins, des citoyens ont occupé la forêt et réussi à freiner les abatteuses.

Quand le ministère des Forêts est revenu à la charge huit ans plus tard, ils sont aussi parvenus à éviter les coupes.

Lucie Carrier était alors l’ingénieure forestière de Saguenay, un poste qu’elle a occupé pendant 15 ans. Dès que le projet d'aire protégée a commencé à se parler, ils ont essayé de venir récolter, relate-t-elle. Quand on négocie avec l'industrie ou le ministère, peu importe, c'est toujours la même rengaine : pas toucher au mètre cube, pas toucher au profit.

Elle raconte que la décision de la Ville de miser sur le récréotourisme dans les forêts publiques a fait bondir le ministère des Forêts. À deux reprises, ils nous ont vraiment dit : "Écoutez, si vous ne récoltez pas de bois, on vous retire la gestion des terres publiques intramunicipales".

En 2014, le projet d’aire protégée a obtenu l’appui de la Ville et un consensus régional. Le ministère de l’Environnement avait alors tout en main pour préserver la forêt Cyriac et le bassin versant du lac Kénogami qui fournit l’eau potable à 72 % de la population de Saguenay.

Mais le ministère des Forêts a bloqué le projet dès le départ, raconte André R. Bouchard, qui était chargé du dossier à la Direction des aires protégées, jusqu’à sa retraite l’an dernier.

Ça vaut vraiment la peine de protéger ce territoire-là qui a un grand potentiel de conservation pour le bénéfice des générations futures. Mais ils ne voulaient pas. Il n’y avait pas de compromis possible. Et c’est eux qui ont le gros bout du bâton, expose-t-il.

Portrait de Lucie Carrier
L'ancienne ingénieure forestière de Saguenay, Lucie Carrier, croit que le gouvernement n'aurait pas dû autoriser des coupes dans l'aire protégée candidate. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

En janvier 2019, six fonctionnaires du ministère des Forêts ont débarqué à l’hôtel de ville de Saguenay en brandissant le spectre des pertes d’emplois et l’épidémie de tordeuse. L’ingénieure forestière Lucie Carrier n’a pas été invitée à la rencontre. C'était clair que je n'allais pas être en faveur des coupes totales qu'ils voulaient faire à la forêt Cyriac, avoue-t-elle.

La mairesse de Saguenay, Josée Néron, a dit oui aux coupes pour ne pas perdre le bois qui risquait de mourir et par mesure de précaution pour la sécurité des utilisateurs. Le but ultime, c’était de développer un parc récréotouristique et inviter les gens à aller se promener. Mais il y avait des risques que des arbres tombent. C'est ce qu'on nous disait. Cette information-là, à savoir que le ministère des Forêts bloquait le projet d’aire protégée, ça ne m'a jamais été présenté, explique-t-elle.

Le ministère des Forêts a donc finalement réussi à mettre la hache dans l’aire protégée candidate avec un plan spécial, et le ministère de l'Environnement n’avait pas le pouvoir de l’arrêter.

C’est comme les bananes dans une république de bananes, on récolte des bananes, pis on les vend. Il y avait beaucoup d'endroits où récolter la tordeuse ailleurs que dans le projet d'aire protégée. Il n'y avait pas besoin d'aller là, s'indigne l’ex-fonctionnaire André R. Bouchard.

Contrairement à la Côte-Nord ou au Témiscamingue, il n’y avait toutefois pas d’enjeu scientifique. Les données de bois coupé jusqu’à présent fournies par le ministère des Forêts montrent qu’il y a plus de 50 % de sapin dans ce plan spécial. L’enjeu était plutôt politique, puisque le ministère des Forêts était opposé à la création d'une aire protégée portée par le ministère de l'Environnement.

Nous avons voulu connaître les détails de l’entente signée pour ces coupes entre le ministère et la Ville grâce à la Loi sur l’accès à l’information. Mais les pages importantes ont été effacées.

Lors des différentes consultations, plus de 200 personnes ont dit non aux coupes. Le ministère et l’industrie ont expliqué que de ne pas récolter dans cette aire aurait un impact sur la possibilité forestière et risquait de faire fermer de petites scieries.

Malgré une levée de boucliers, de grands pans de forêts ont donc été décimés. Le ministère s'est placé dans une situation où il ne peut plus écouter les citoyens au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il a tellement accordé de contrats d'approvisionnement garanti à tellement de scieries que les fonctionnaires cherchent le bois, affirme André Douillard, un des citoyens qui ont même tenté en vain de faire annuler les coupes devant les tribunaux.

« Comme le dit l'expression, les dés sont pipés d'avance. Les plans sont faits et le ministre n'a aucune intention de tenir compte des résultats des consultations publiques. »

— Une citation de   André Douillard, résident de Lac Kénogami

Les gardiens de la forêt Cyriac surveillent sans relâche les opérations forestières. Ils s’assurent que les abatteuses ne s'approchent pas à plus de 60 mètres des arbres géants, en partie protégés. Mais ils craignent que les coupes autour les fassent mourir.

Le 7 mars dernier, le conseil municipal de Saguenay a demandé de suspendre toutes nouvelles coupes forestières et d’accélérer la création de l’aire protégée.

Le soleil se couche derrière une forêt.
L'épidémie de tordeuse des bourgeons de l'épinette a laissé des cicatrices dans le paysage de la Côte-Nord. Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Rétablir la confiance
Rétablir la confiance

Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, n'a pas répondu à nos questions, mais son cabinet nous a fourni cette déclaration : En priorisant un aménagement forestier ciblé dans des forêts sévèrement atteintes par la TBE, le Ministère choisit de faire de la récolte dans des forêts condamnées au bénéfice des forêts fortes et vigoureuses. [...] De plus, il a été démontré scientifiquement que les activités de récupération des bois atteints à des niveaux sévères par la TBE permettent d’éviter le relâchement des GES contribuant ainsi à la lutte aux changements climatiques. Elles permettent également une régénération plus rapide de la forêt tout en augmentant la résilience des peuplements grâce aux activités sylvicoles qui suivent la récolte.

De son côté, l’industrie forestière considère que Québec a réagi trop tard pour combattre l’épidémie et que c’était la moindre des choses de la dédommager pour les énormes pertes.

La situation, c'est qu'on se ramasse dans une forêt qui a manqué d'amour un peu et qui offre un potentiel de transformation qui est moindre. La réalité, c'est que récolter un hectare coûte un prix fixe, qu'il y ait tordeuse ou pas, explique le PDG du Conseil de l’industrie forestière, Jean-François Samray. Au cours des dix dernières années, il s'est perdu pour environ 10 années de récolte, c'est 2 milliards de dollars en droits de coupe qui n’ont pas été reçus. C'est 20 milliards de retombées fiscales, assure-t-il.

La crise de confiance générée par la gestion de l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette est symptomatique de la culture qui règne au ministère des Forêts et qui est de plus en plus dénoncée d’un bout à l’autre de la province, remarque le professeur de politique forestière à l’Université Laval, Luc Bouthillier.

Les enjeux forestiers deviennent majeurs et, pour le moment, rien n’est fait. Alors ça urge, lance-t-il.

On a quelques années pour montrer qu'on a un gouvernement responsable. Les hauts fonctionnaires ne voient que la mission du ministère qui est de fournir du bois au plus bas coût possible à l’industrie, dont la contribution en termes d'emplois et de revenus est très importante pour le Québec. Mais ce n’est pas la seule variable, on doit avoir un programme qui sollicite les forêts pour leur contribution environnementale et leur contribution au bien-être des Québécois.

Comme plusieurs chercheurs et scientifiques du Québec, le professeur croit que la création d’un organisme indépendant qui jouerait le chien de garde des forêts québécoises devient de plus en plus nécessaire.

Le reportage de Priscilla Plamondon Lalancette et de Martin Movilla est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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