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Un policier derrière une sandale, une empreinte et un pot de crème glacée.
Radio-Canada / Sophie Leclerc

Des policiers et d’ex-policiers lèvent le voile sur une série de graves erreurs commises par la Sûreté du Québec en juillet 2020 qui n’ont pas été identifiées dans le rapport de la coroner sur la mort de Norah, Romy et leur père, Martin Carpentier. Enquête a notamment découvert que les enquêteurs ont abandonné une piste importante trouvée dès les premières heures de l'opération.

Texte : Marie-Pier Bouchard Illustration : Sophie Leclerc

De la crème glacée à peine fondue, une sandale laissée dans le fond de la voiture, des traces de pas trouvées à proximité du lieu d'un accident de la route à Saint-Apollinaire lors d’une chaude soirée de juillet 2020.

Voilà des indices importants laissés par les sœurs Norah et Romy Carpentier qui étaient à bord de la voiture conduite par leur père près de Québec, sur l'autoroute 20. Martin Carpentier n'a pas attendu les secours, il a fui avec ses enfants en pleine forêt.

Pour les policiers qui ont pris l’affaire en main, rien ne laissait croire qu’un drame se préparait. Le père de famille allait tuer ses filles 18 heures plus tard avant de s’enlever la vie.

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Martin Carpentier et ses fillesPhoto : Élianne Bouchard photographe

Les corps de Norah et Romy ont été retrouvés trois jours après l’accident et celui de Martin Carpentier neuf jours après ceux de ses filles.

À l'époque, l'affaire avait fait grand bruit au sein de la population. La Sûreté du Québec avait affirmé que le drame s’était joué rapidement et qu’elle n’avait rien pu faire pour sauver les sœurs Carpentier.

Mais des policiers et d’anciens policiers révèlent aujourd’hui à Enquête une tout autre version des faits. Ils dénoncent la désorganisation des équipes de recherche qui a peut-être fait la différence entre la vie et la mort des Carpentier. Certains parlent d’un cafouillage et de précieuses heures perdues entourant cette affaire.

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Le véhicule de Martin Carpentier a été retrouvé accidenté sur l'autoroute 20 à la hauteur de Saint-Apollinaire.Photo : Sûreté du Québec

Moi, personnellement, je pensais qu’on l’avait manqué avec le 24 heures qu’on avait perdu, laisse tomber l’ex-policier spécialisé en recherche terrestre André Bernard.

Maintenant retraité, André Bernard accepte pour la première fois de parler publiquement de cette opération qui a marqué la fin de sa carrière.

C’est lui, avec son équipe, qui a trouvé les cadavres des deux fillettes au troisième jour des recherches à Saint-Apollinaire, le samedi 11 juillet 2020.

« Je pensais réellement qu’on aurait pu faire la différence [...] Ça ne devrait pas finir de même. »

— Une citation de  André Bernard, ancien policier à la Sûreté du Québec
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André Bernard est un ancien policier de la Sûreté du Québec. Il a pris sa retraite en décembre 2020, quelques mois après l'opération de Saint-Apollinaire.Photo : Radio-Canada

Basés à Mascouche, André Bernard et deux de ses collègues sont appelés à se rendre à Saint-Apollinaire le matin du 9 juillet 2020 sans trop savoir à quoi s’attendre. On sait que c’est un véhicule qui a pris une embardée puis que la personne s’est poussée [...] on n’a pas plus d’informations que ça.

Une dizaine de leurs confrères spécialisés en recherche sont aussi en fonction ce jour-là, mais ils sont occupés ailleurs. Ils sont au Lac-Saint-Jean pour assurer la sécurité du premier ministre François Legault.

Des patrouilleurs d’autoroute sont appelés en renfort pour pallier le manque d’effectifs à Saint-Apollinaire. On arrive à former deux équipes de recherche de sept personnes chacune.

L’opération pour retrouver les petites Norah et Romy commence à 9 h 30 le 9 juillet 2020, soit 12 heures après leur disparition.

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Un outil placé à côté d'une empreinte d'un pied.
Confidentielle
Photo: Une empreinte du pied droit.  Crédit: Confidentielle

L’erreur de la trace de pas

André Bernard est responsable de l’une des deux lignes de recherche et il raconte que les premières fouilles, au nord de l’autoroute 20, n’ont rien donné.

En après-midi, il trouve un indice crucial au sud de l’autoroute : une empreinte de sandale qui correspond exactement à celle de Norah qui a été retrouvée dans la voiture après l’accident.

« Il y avait une trace de sandale, mais il y avait une trace de pied bien estampée [...] on ne pouvait pas faire une plus belle trace que ça dans la vase. »

— Une citation de  André Bernard, ancien policier à la Sûreté du Québec

André Bernard explique qu’il s’agit d’un indice majeur dans une opération de recherche. Ça venait nous confirmer que les filles avec Carpentier venaient de passer là, je ne sais pas à quel moment.

Cette découverte mène rapidement les policiers à une autre trace, environ 800 mètres plus loin, celle de la plus jeune, Romy.

André Bernard raconte qu’il accompagne le maître-chien pour tenter de trouver d’autres indices à partir de cette deuxième empreinte, mais sans succès.

Vers 20 h, les recherches sont suspendues sur le terrain pour la nuit alors qu’une alerte Amber est en cours. Ça fera bientôt 24 heures que les fillettes manquent à l’appel.

Selon André Bernard, il n’y a pas assez de policiers pour continuer les recherches pendant la nuit. C’est parce qu'il manquait de monde, on n'était pas assez de monde!, s’exclame-t-il.

Pourtant, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) avait proposé l’aide de ses propres équipes spécialisées plus tôt dans la journée. Selon nos sources, la Sûreté du Québec avait alors refusé cette offre.

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Martin Carpentier disparaît avec ses filles le soir du 8 juillet 2020 après un accident sur l'autoroute 20, à Saint-Apollinaire. Il a transité par une roulotte avec elles avant de les tuer et de s'enlever la vie.Photo : Radio-Canada

Pour André Bernard, la plus grande surprise a lieu le lendemain matin, vendredi 10 juillet. Les recherches reprennent 7 km plus loin, dans un petit quartier résidentiel, parce que des citoyens disent avoir entendu des cris durant la nuit.

Je ne la comprenais pas, je ne la comprenais tout simplement pas, lance André Bernard. Les principes de base de la recherche, c'est soit le dernier point connu ou dernier point vu. On a le dernier point connu, on le sait. C’est la p’tite fille qui est passée là!

Tout au long de la journée, il exprime son incompréhension au technicien de recherche, qui est dans ce cas son supérieur immédiat.

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Alain Croteau a travaillé pendant 27 ans comme policier à la Sûreté du Québec, dont 21 aux services spécialisés en recherche.Photo : Radio-Canada

C'est la dernière des stratégies à faire!, renchérit Alain Croteau, ancien sergent coordonnateur de recherche terrestre à la SQ. L’ex-policier est une sommité en recherche terrestre au Québec. Il a géré de nombreuses opérations au cours de sa carrière et jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite, en mars 2021, il assurait la formation de ses collègues.

L’ancien policier, qui a accepté d’analyser l’opération de juillet 2020 pour Enquête, est catégorique : c’est une erreur de déplacer les recherches à plusieurs kilomètres d’un dernier indice comme une trace de pas, même si des citoyens disent avoir entendu des cris.

La procédure veut qu’on envoie une équipe ou un maître-chien, par exemple, pour valider l’information, mais jamais, jamais, jamais, jamais, qu’on déplace l'ensemble des recherches pour aller là. Jamais!, dit-il.

« Clairement, on a perdu une journée en ne suivant pas les règles de l'art. »

— Une citation de  Alain Croteau, ancien sergent coordonnateur en recherche terrestre à la Sûreté du Québec
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Jusqu’en mars 2021, Alain Croteau travaillait comme policier à la Sûreté du Québec. Il était sergent coordonnateur en recherche.Photo : Radio-Canada

Le vendredi 10 juillet, après une deuxième journée infructueuse, les recherches sont à nouveau suspendues le soir, alors que Norah, Romy et leur père, Martin Carpentier, sont disparus depuis 48 heures.

Le lendemain matin, samedi 11 juillet, les policiers retournent finalement à la dernière empreinte et, peu de temps après, André Bernard trouve les corps sans vie des deux fillettes avec son équipe.

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Un policier, portant un gros sac sur son épaule, fouille dans la banquette arrière d'un véhicule de la Sûreté du Québec.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Recherche du principal suspect Martin Carpentier autour de plusieurs rangs dans les environs de Saint-Apollinaire et St-Agapit.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une restructuration qui ne passe pas

Le 8 juillet 2020, le drame de Saint-Apollinaire arrive à un bien mauvais moment pour la Sûreté du Québec.

En février 2019, le directeur général adjoint de l’époque, Mario Bouchard, sous Martin Prud’homme, annonce l’abolition des unités d’urgence permanentes qui sont basées dans trois points de service : Mascouche, Saint-Hubert et Québec.

Les quelque 70 policiers, formés, entraînés, équipés et spécialisés en recherche terrestre sont touchés par cette fermeture. L’objectif de la direction est notamment de les déployer dans les postes autoroutiers.

La nouvelle directive en cas de disparition : faire appel aux patrouilleurs d’autoroute. Alain Croteau compare la situation à celle d’un chirurgien dans un bloc opératoire à qui on dirait, lorsqu’il y a une chirurgie, d’aller chercher du personnel dans les différents départements de l’hôpital. Moi, on me dit : "Quand tu auras une opération de recherche, tu prendras du personnel à droite et à gauche dans les postes." C’est pas de même que ça fonctionne.

Jusqu’en mars 2021, il était l’un des deux coordonnateurs de recherches à la Sûreté du Québec. Il pouvait alors compter sur ces policiers spécialisés pour exécuter des stratégies de recherches sur le terrain.

Rechercher quelqu'un en forêt, c'est un job très spécialisé. Il y a des gens qui ne trouvent pas le lait dans le frigidaire, illustre Alain Croteau.

Au fil des ans, Alain Croteau a été témoin de nombreuses coupes et restructurations, mais jamais comme en 2019.

« C’est un démantèlement, et c'est un démantèlement sauvage en plus. »

— Une citation de  Alain Croteau, ancien sergent coordonnateur en recherche terrestre à la Sûreté du Québec

Pourtant, la Sûreté du Québec doit avoir une unité d’urgence permanente afin d’offrir des services spécialisés dans toute la province et soutenir les autres corps policiers au besoin. C’est écrit noir sur blanc dans la Loi sur la police.

Quand ils nous ont coupés, d’après moi, ils ne savaient même pas ce qu’on faisait, lâche l’ancien policier spécialisé en recherche, André Bernard.

Sans compter que ce ne sont pas tous les patrouilleurs qui veulent se lancer dans une opération de recherche, selon l’ex-policier. Il raconte que bien des policiers qui participent à des recherches en forêt comme celles de Norah et Romy ne s’attendent pas à ce que ce soit aussi difficile.

Alain Croteau ajoute que plusieurs n’étaient pas formés. C’est pas juste de marcher dans le bois [...] On voit ça des fois à la télévision, on va faire une chaîne humaine, c'est pas ça, faire des recherches.

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Des policiers ont circulé dans une zone densément boisée pour tenter de retrouver Martin Carpentier.Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

Quelques mois après la fermeture des unités d’urgence permanentes, la Sûreté du Québec crée un nouveau module d’intervention. Les équipes sont toujours basées à Québec, Saint-Hubert et Mascouche, mais elles sont réduites au minimum.

Les exigences pour en faire partie sont diminuées, il y a moins de formations, moins d’entraînement et moins d’exercices de simulation.

Mais le mal était fait, selon Alain Croteau. La crème s'est dissipée tranquillement pas vite [...] Ceux qui étaient inquiets pour leur carrière, avec raison, ils ont pris d’autres fonctions. Le niveau de spécialisation était à refaire, explique-t-il.

Un drame annoncé?

Selon plusieurs sources, dont des policiers qui sont toujours actifs à la Sûreté du Québec, un drame comme celui de Saint-Apollinaire était prévisible.

Lorsque Norah et Romy disparaissent en juillet 2020 avec leur père, Martin Carpentier, ceux qui gèrent les recherches dans les premières heures de l’opération font de leur mieux, mais ils n’ont pas assez d’expérience pour s’imposer et se faire entendre auprès des officiers au poste de commandement, selon nos sources.

Pour André Bernard, Alain Croteau et les policiers à qui nous avons parlé, il n’y a aucun doute que la conclusion de cette opération aurait pu être bien différente si le drame était survenu avant qu’on démantèle les équipes d’urgence.

D’abord, même si une équipe avait été avec le premier ministre pour assurer sa sécurité, il y aurait eu encore assez de policiers spécialisés disponibles pour une opération de recherche.

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Recherche de Martin Carpentier autour de plusieurs rangs dans les environs de Saint-Apollinaire et St-Agapit.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Plus de policiers auraient pu être déployés plus rapidement, ce qui aurait permis de trouver la première trace de pas dès le lendemain matin de l’accident, selon Alain Croteau.

Il explique qu’avant toute cette restructuration, il y aurait eu assez de policiers pour chercher des deux côtés de l’autoroute dès le début des recherches. Alain Croteau ajoute que la Sûreté du Québec aurait pu aussi bonifier ses équipes avec ses partenaires de l’Association québécoise des bénévoles en recherche et sauvetage (AQBRS).

Ainsi, en trouvant la première empreinte plus tôt, on arrive à la deuxième trace plus rapidement.

« On aurait certainement sauvé une journée, on aurait potentiellement sauvé deux jours. »

— Une citation de  Alain Croteau, ancien sergent coordonnateur en recherche terrestre à la Sûreté du Québec

Invitée à s’expliquer, la Sûreté du Québec a décliné nos demandes d’entrevue préférant attendre de voir le reportage avant de commenter.

Quelques mois avant le drame de Saint-Apollinaire, Alain Croteau avait fait part de ses craintes à ses patrons face au démantèlement et au nouveau modèle pour remplacer les équipes d’urgence. L’ancien policier s’est même rendu jusqu’à la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, pour tirer la sonnette d’alarme.

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Tout au long de sa carrière à la Sûreté du Québec, Alain Croteau a fait valoir l'importance des services spécialisés en recherche.Photo : Radio-Canada

Avec un de ses collègues, Alain Croteau a rencontré un membre du cabinet de la ministre en octobre 2019. Il raconte que Mme Guilbault est venue les saluer à leur arrivée. On est restés avec la personne en question, puis on lui a présenté les risques qu'on entrevoyait à la réduction des effectifs.

Il s’est senti écouté, mais il n’a pas eu de suite à cette rencontre.

Le cabinet de Geneviève Guilbault a aussi décliné nos demandes d’entrevue relativement à l’affaire Carpentier. Par courriel, un porte-parole répond que comme de potentielles poursuites sont encore envisagées, nous ne commenterons pas le dossier.

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Quatre agents attendent près d'une route.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Plusieurs policiers sont sur place.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’erreur de ne pas saisir l’urgence d’agir

À 21 h 20, le soir du 8 juillet 2020, les appels au 911 se multiplient pour signaler un véhicule accidenté et inoccupé sur l’autoroute 20 à la hauteur de Saint-Apollinaire, près de Québec.

Sur les enregistrements, obtenus par Radio-Canada, on entend des témoins décrire la scène :

  • Ça vient d’arriver. - Témoin 1
  • Il n’y a personne dans l’auto, il y a un siège de bébé. - Témoin 2
  • Il y a une voiture avec des gens éjectés, je ne sais pas si quelqu’un vous a appelé. - Témoin 3

Les coussins gonflables sont déployés et, à l’intérieur, en plus de la sandale et de la crème glacée pour enfant à peine fondue, il y a un cellulaire, un portefeuille et une tablette.

Quelques minutes après la découverte de la voiture, le cellulaire abandonné dans l’auto sonne et c’est un patrouilleur de la Sûreté du Québec qui prend l’appel. Les grands-parents de Norah et Romy sont inquiets. Martin Carpentier, leur ex-gendre, a quitté la maison à 20 h avec les filles pour aller manger une crème glacée. Il devait être de retour à 21 h et il n’a pas l’habitude d’être en retard.

« Ça me surprend qu’on n’ait pas été aussi rapide qu'on aurait dû dans ce dossier-là. »

— Une citation de  Marcel Savard, ancien directeur général adjoint à la Sûreté du Québec

L’ancien directeur général adjoint de la Sûreté du Québec Marcel Savard est très critique de la gestion de cette opération. Il s’explique mal qu’on ait autant tardé à saisir l’urgence de la situation et à déployer des équipes sur le terrain.

L’ancien policier a travaillé pendant 38 ans à la SQ. Il a été à la direction des mesures d’urgence avant d’accéder à l’état-major.

On se rappelle, il y avait de la crème glacée et d'autres éléments qui pouvaient nous laisser penser que les jeunes filles étaient là. L'urgence est là!, insiste-t-il.

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Marcel Savard, ex-directeur général adjoint de la Sûreté du QuébecPhoto : Radio-Canada

Après avoir vérifié autour du véhicule si les occupants ont été éjectés et une fois que les membres de la famille confirment aux policiers que les filles ne sont pas avec eux, Marcel Savard estime que tous les éléments étaient réunis pour alimenter une gestion de crise.

Selon lui, même si les enquêteurs peinent à obtenir certaines informations et même si les proches disent que Norah et Romy ne sont pas en danger avec leur père, les policiers doivent envisager tous les scénarios. Sur lequel tu vas t'attarder le plus? Celui qui met à risque les enfants ou celui qui rassure tout le monde? [...] Moi, je pense que le rôle de la fonction policière, c'est beaucoup plus d'envisager le pire.

Les proches n’étaient pas inquiets pour la sécurité des filles, mais ils avaient mentionné aux policiers que Martin Carpentier était déprimé depuis plusieurs semaines.

Après la disparition de Cédrika Provencher, il y a plus de 10 ans, un sous-ministre du ministère de la Sécurité publique avait rappelé à tous les directeurs de police du Québec l’importance d’envisager le pire lorsque des enfants manquent à l’appel.

S’il manque des renseignements pour identifier correctement le type de disparition, celle-ci doit être traitée comme le pire des scénarios, c’est-à-dire un enlèvement avec risque pour la vie, leur écrivait Robert Lafrenière dans une missive envoyée en 2009.

Un autre ancien policier de la Sûreté du Québec, qu’on a vu régulièrement justement à l’époque de la disparition de la petite Cédrika, a senti qu’il y avait une tension au sein de son ancienne organisation concernant l’opération à Saint-Apollinaire.

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François Doré est un ancien policier de la Sûreté du Québec. Il a été très visible lors de la disparition de Cédrika Provencher à Trois-Rivières.Photo : Radio-Canada

En juillet 2020, François Doré a pris la parole publiquement dans les médias comme il le fait régulièrement depuis qu’il est retraité. Il disait alors que l’alerte Amber aurait dû être déclenchée beaucoup plus tôt, mais la SQ n’a pas apprécié ses interventions et le lui a fait savoir.

« J'ai reçu deux appels téléphoniques de membres de la Sûreté du Québec me disant que j'avais parlé trop rapidement, que je n'avais pas raison. »

— Une citation de  François Doré, ex-lieutenant aux enquêtes criminelles à la Sûreté du Québec
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Une voiture de la Sûreté du Québec sur une route de campagne.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Recherche du présumé meurtrier Martin Carpentier dans les environs du boisé autour du rang Saint-Lazarre.   Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’erreur de ne pas reconnaître les services spécialisés

Dans son rapport, rendu public en novembre 2021, la coroner confirme les révélations de Radio-Canada diffusées quelques mois plus tôt selon lesquelles les petites Norah et Romy sont mortes environ 18 heures après l’accident.

Elle met en lumière une série de problèmes de communication ayant nui à l’efficacité de l’enquête et conclut que les deux sœurs auraient possiblement pu être retrouvées vivantes.

La coroner explique que la nouvelle conjointe a tardé à transmettre des textos qui ont été interprétés par les enquêteurs comme une note d’adieu. Elle a aussi souligné le manque de collaboration des hôpitaux lorsqu’ils ont été contactés par les autorités qui ont voulu vérifier si les disparus se trouvaient dans leur établissement.

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Me Sophie Régnière, coronerPhoto : Radio-Canada

Selon Marcel Savard, ces démarches d’enquête n’empêchent pas de déclencher une opération de recherche, surtout lorsque des enfants sont impliqués.

Plusieurs experts en recherche, policiers et ex-policiers à qui nous avons parlé considèrent que le rapport ne fait pas état d’importantes lacunes de l’opération de juillet 2020.

« Le rapport manque tout un volet et manque tout un côté de la médaille. »

— Une citation de  Alain Croteau, ancien sergent coordonnateur de recherche à la SQ

L’ancien policier observe que le drame de Saint-Apollinaire est la démonstration d’un mal beaucoup plus profond à la Sûreté du Québec. Il explique que, dans de telles circonstances, l’équipe de recherche et celle des enquêtes criminelles ont tendance à se diviser. De sorte qu’on se retrouve souvent avec deux postes de commandement.

Ça prend un poste de commandement unifié avec une stratégie commune pour que ça fonctionne. Et la stratégie commune, pour qu'elle soit possible, passe par le respect des spécialités, souligne Alain Croteau.

Pour avoir lui-même travaillé sur des cas de disparition très médiatisés impliquant les enquêtes criminelles, comme Cédrika Provencher à Trois-Rivières, David Fortin à Saguenay, Mélissa Blais à Louiseville, Alain Croteau affirme que c’est difficile pour les experts en recherche de se faire entendre dans le poste de commandement.

C’est difficile de dire aux enquêtes : "Faites confiance aux services spécialisés, c'est des vrais pros!" Les vrais pros, il n’y a pas si longtemps, la direction les coupait. Selon Alain Croteau, les services spécialisés en recherches terrestres devraient être considérés comme les démineurs ou les maîtres-chiens à la Sûreté du Québec.

Jamais les enquêteurs vont arriver au démineur et vont dire : "Tu couperas le fil rouge." Jamais! C’est bien évident, on va dire au démineur : "Ça, je pense que c’est une bombe, peux-tu regarder ça?"

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L'appareil en vol.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Un avion fédéral procède à une opération de détection thermique au-dessus du périmètre de recherche pour le compte de la Sûreté du Québec.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’erreur des stratégies choisies

Alain Croteau déplore que la Sûreté du Québec soit trop souvent, selon lui, préoccupée davantage par son image que par l’efficacité des moyens utilisés lorsque des opérations de recherche sont médiatisées.

Par exemple, dans le cas de la disparition de Martin Carpentier et de ses deux filles, il aurait sans doute suggéré la suspension des recherches le soir tout en s’assurant qu’une voiture banalisée patrouille les chemins pendant la nuit.

Il parle d’une stratégie pour diminuer la pression sur une personne potentiellement dépressive, comme Martin Carpentier. L’ancien policier n’aurait pas recommandé l’utilisation de l’hélicoptère. Nettement, on a affaire à un individu qui est en crise. C’est de le pousser dans un entonnoir dans lequel il ne veut pas entrer.

Non seulement ça risque de le stresser, mais l’hélicoptère est inefficace lorsqu’on a affaire à quelqu’un qui se cache, selon les normes internationales en recherche et sauvetage.

Toujours d’après ces normes, la caméra thermique, comme celle de l’avion de Transports Canada qui a été utilisée à Saint-Apollinaire en juillet 2020, a un taux d’efficacité de 5 %. Arrêtons la poudre aux yeux parce que la poudre aux yeux, ça marche pas. [...] Ça fonctionne dans le sens de calmer les esprits, pas dans le sens qu’on va le trouver.

Je trouve que c'est un chemin qui est très dangereux pour la Sûreté du Québec de tomber dans le "on a l’air de faire quelque chose". My god! On a l'air de faire quelque chose. [...] De le dire, ça donne des frissons dans le dos.

Son expérience lui laisse croire que Martin Carpentier n’est pas parti de chez lui avec l’intention de tuer ses filles, mais il voit plutôt l’accident comme un élément déclencheur.

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Un immeuble avec le logo de la SQ.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Le siège social de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, à Montréal.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Courriel anonyme et malaise à l’interne

Chose certaine, un malaise persiste à l’intérieur de la Sûreté du Québec entourant l’opération de Saint-Apollinaire.

D’ailleurs, c’est un courriel anonyme reçu il y a quelques mois qui nous a poussés à nous lancer dans cette enquête.

Le message provient d’une personne visiblement très bien informée qui parle de cafouillage. La source anonyme écrit qu’on a perdu de précieuses heures de recherches.

La personne prétend que le coordonnateur de recherche qui était en devoir a refusé de s’occuper de l’opération car il a trop de tâches et que le deuxième était en vacances.

« Je regrette encore à ce jour de ne pas être entré. »

— Une citation de  Alain Croteau

Le coordonnateur en vacances dont il est question dans le courriel, c’est Alain Croteau. Il travaille toujours à la Sûreté du Québec en juillet 2020 et lorsqu’il est appelé pour diriger l’opération de recherche à Saint-Apollinaire, il refuse d’entrer au travail.

Il est non seulement en vacances, mais aussi à moins d’un an de sa retraite. Je me dis : "Dans neuf mois, je ne serai même plus là". Il va falloir apprendre à voler, il faut qu’il se passe autre chose.

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Des policiers mènent des recherches en forêt.
Radio-Canada
Photo: Un important périmètre de sécurité est toujours en place dans une zone densément boisée de Saint-Apollinaire près des rangs Saint-Lazarre et Bois-Joly.  Crédit: Radio-Canada

Enjeu de sécurité publique

Au cours des derniers mois, nous avons rencontré plusieurs policiers qui sont toujours actifs à la Sûreté du Québec.

Ces policiers, qui ne veulent pas être identifiés, ont pris le risque de nous parler parce qu’ils sont frustrés et ils se sentent impuissants face aux ratés qu’ils observent encore sur le terrain.

Ils n’hésitent pas à parler d’un enjeu de sécurité publique. Leur confiance envers la SQ est ébranlée au point où certains disent qu’ils ne voudraient pas qu’un de leurs proches se retrouve dans une situation nécessitant une opération de recherche.

Selon ces policiers, si un autre événement comme celui de Saint-Apollinaire survient demain matin, des problèmes semblables risquent de se répéter.

Même s’ils reconnaissent que tout n’était pas parfait au sein des unités d’urgence, ils ont senti que le démantèlement était improvisé et qu’il a complètement désorganisé le service.

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Guy Lapointe est président de l'Association québécoise de recherche et sauvetage (AQBRS) et il entraîne des chiens de sauvetage depuis de nombreuses années.Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Bouchard

Le président de l’Association québécoise des bénévoles en recherche et sauvetage (AQBRS), Guy Lapointe, a observé la même chose.

Cet ancien enquêteur à la GRC est impliqué comme bénévole en recherche et sauvetage depuis plus de 30 ans. Comme président de l’AQBRS, il est appelé à travailler avec les différents corps policiers de la province et il sent un désengagement de la Sûreté du Québec depuis un certain temps.

Guy Lapointe raconte que la SQ a de plus en plus tendance à faire appel aux bénévoles de son association sans déployer de policiers, et il s’en inquiète.

« Nous on n’est pas là pour remplacer les policiers, on est là pour les seconder. »

— Une citation de  Guy Lapointe, président de l’AQBRS

On ne peut pas transférer le fardeau sur le dos des bénévoles. C'est une question de responsabilité civile, c'est une question de relations avec la famille, relations avec les médias. Ce n'est pas le rôle de nos bénévoles, explique Guy Lapointe.

Il y a quelque 500 bénévoles structurés au Québec répartis dans les différentes régions. Ce sont des civils formés, entraînés, équipés et surtout, passionnés. Ils se rendent disponibles pour aider les corps policiers lors des opérations de recherche.

Ils sont prêts à en faire plus, mais leur association n’a pas l’argent ni l’équipement nécessaire, selon Guy Lapointe. L’AQBRS reçoit 50 000 $ par année du ministère de la Sécurité publique.

Une formation pour éviter des erreurs

Manque de formation et inexpérience des effectifs déployés. Manque de communication et de coordination. Déplacement des équipes de recherches à des kilomètres d’un dernier indice important. Débarquement massif de citoyens. Problèmes de communication majeurs. Ces erreurs relevées sont celles d’un autre cas d’une opération de recherche qui a mal tourné il y a plusieurs années.

En Nouvelle-Écosse en 1986, Andy Warburton, 9 ans, a été retrouvé sans vie dans un boisé après huit jours de recherches. L’autopsie a révélé qu’il est mort d’hypothermie entre le 4e et le 5e jour.

À l’époque, les autorités de la province se sont penchées sur cette opération et ont identifié les failles pour qu’on ne répète plus jamais ces erreurs.

Depuis, cette affaire est incluse dans la formation de gestion de recherche enseignée à la Sûreté du Québec. Plusieurs officiers et hauts dirigeants de l’organisation l’ont d’ailleurs déjà suivie.

Après la publication du rapport de la coroner sur la mort des Carpentier, la Sûreté du Québec a reconnu qu’elle aurait pu déclencher une alerte médiatique plus tôt et elle assure avoir revu ses protocoles de communication depuis.

Dans son plan d’action en réponse aux recommandations de la coroner, la SQ mentionne qu’elle collabore avec le ministère de la Sécurité publique pour la création d’une unité spécialisée en disparitions.

Pour le reste de l’opération, selon des documents obtenus par la Loi sur l’accès à l’information, la Sûreté du Québec estime avoir agi promptement devant cet événement.

De son côté, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a présenté les grandes lignes de sa réforme du système policier en décembre dernier.

Elle a fait allusion au rapport de la coroner sur la mort de Martin Carpentier et de ses filles en disant qu’elle souhaite donner plus de pouvoir aux policiers pour obtenir de l’information en cas de disparition.

Ce type de loi existe déjà dans plusieurs provinces au Canada, et c’est réclamé depuis longtemps au Québec.

Le reportage de Marie-Pier Bouchard et de Denis Roberge est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Les photos d'entête de chapitre sont celles d'Ivanoh Demers.

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