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Image : Une photo de Georges Brossard est cernée de cadres contenant aussi bien des papillons que des scarabées ou une tarentule.

Il aurait voulu devenir archevêque ou pape. Georges Brossard est finalement devenu notaire, puis meilleur ami des insectes. La maison de ce passionné, aujourd'hui décédé, pourrait maintenant se transformer en musée.

Un texte de Mathias Marchal

Si vous êtes de la région, vous l'avez sûrement aperçue lors d'une balade dans le parc national du Mont-Saint-Bruno. Avec ses courbes arrondies, qui rappellent celles de l'architecte catalan Antoni Gaudi, c’est la plus flyée du coin.

L'intérieur est tout aussi étonnant. Au rez-de-chaussée, pas d’insectes (attendez de voir le sous-sol!). Une énorme tête de bison trône au-dessus de la cheminée, juste à côté de l’urne où se trouvent les cendres de l’entomologiste, mort en juin 2019. C’est une urne que j’ai réalisée à partir d’un nid de guêpes qu’elles abandonnent l’hiver venu, explique Suzanne Schiller, sa femme et partenaire d’aventures, qui nous accueille avec entrain dans la belle maison.

Le nid de guêpes qui contient les cendres a été placé sous un cube de verre.
Les cendres de l'entomologiste Georges Brossard ont été déposées dans une urne réalisée à partir d'un nid de guêpes.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Joli clin d’œil, quand on sait que c’est justement l’expérience, très jeune, du sauvetage d’une guêpe en train de se noyer qui allait décider en partie de l’avenir du jeune Brossard.

Un léopard dans la maison

La seule fleur présente aux funérailles de Georges, en juillet, était une mauvaise herbe, l’asclépiade, qui est essentielle à la reproduction du papillon monarque. L’urne plus les fleurs : on imagine avec un sourire en coin les discussions préfunéraires entre le gérant du salon funéraire et la famille Brossard, qui, rappelons-le, a déjà vécu avec… un léopard.

À cette époque, Georges était notaire. En allant faire signer un contrat dans un immeuble résidentiel de Montréal, il réalise que sa cliente possède une femelle léopard devenue jalouse et agressive depuis que la dame était enceinte. On l’a récupérée et elle a vécu chez nous pendant trois ans, me raconte Suzanne Schiller.

Juste avant qu'il prenne sa retraite, à 38 ans, l’étude notariale du futur entomologiste tournait à plein régime, comptant trois notaires et une vingtaine de secrétaires. Avec un de ses amis avocat, il a poursuivi en Cour, et avec succès, plusieurs prêteurs immobiliers qui pratiquaient des taux abusifs et ruinaient les nouveaux propriétaires de la classe moyenne.

Même dans sa vie plus rangée de notaire, le fils du fondateur de la ville de Brossard ne faisait donc visiblement pas dans la demi-mesure.

Pour l’anecdote, son père songeait plutôt à donner à la ville le toponyme de Forget, du nom d'un l’évêque de l’époque, mais le premier ministre Maurice Duplessis, lui, a souligné qu'en anglais ce nom ne serait pas très avantageux pour la ville.

Suzanne Schiller entourée de cadres de papillons, qui occupent tous les murs du sol au plafond.
Dans le sous-sol de Georges Brossard, les papillons morpho sont souvent en vedette.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mieux que les caves du Vatican

Suzanne Schiller nous convie ensuite à visiter le sous-sol.

Dès la première des six pièces, l’œil s’affole et ne sait plus où se poser.

Des centaines de papillons, de coléoptères et de scorpions sont exposés dans des cadres qui tapissent les murs, du sol au plafond (certains sont même vissés sur la fournaise et le chauffe-eau), quand ils ne sont pas classés dans des tiroirs, faute de place.

À travers ses quelque 140 voyages, la famille Brossard estime avoir rapporté plus de 800 000 insectes, soit plus que la collection de l’Insectarium de Montréal. Avec l’aide précieuse de Pierre Bourque, la famille a d’ailleurs grandement contribué à fonder l’institution montréalaise en faisant don de plus de 250 000 insectes en 1989.

Le matin, notre sous-sol était plein, le soir tout était vide et mon père pleurait en bas, raconte au bout du fil Georges Brossard jr, l’un des deux fils. Je lui ai demandé ce qu’il allait faire, il m’a répondu de ne pas me faire de souci et, deux ans plus tard, le sous-sol était déjà de nouveau presque plein!

Lors de nos plus gros voyages, on pouvait revenir avec 15 000 insectes. Il fallait ensuite expliquer aux douaniers, à qui l’on présentait tous les papiers en règle, que c’était pour des fins scientifiques et non pas mercantiles, précise sa femme.

Une passion en héritage

Au fil des ans, l’entomologiste québécois a directement ou indirectement participé à la création, dans le monde, d’une dizaine d’autres musées dédiés aux insectes. Il a aussi donné de nombreuses conférences afin de transmettre sa passion à toutes les strates de la population et leur faire comprendre l’importance des insectes pour la pollinisation, mais aussi pour diversifier notre alimentation et éviter ainsi la surpêche et la déforestation causée par l’industrie de l’élevage.

Son sous-sol héberge des centaines de morphos, qui changent de couleur selon l’angle de la lumière, un peu comme un hologramme; le majestueux papillon comète, au vol si particulier; un spécimen de papillon dont les couleurs imitent le cobra; ou un autre qui singe le hibou pour faire fuir les prédateurs.

Il possède aussi le plus gros spécimen de coléoptère au monde, le Titanus giganteus.

On y trouve aussi deux spécimens prestigieux et rares. Les mêmes que ceux que Charles Darwin et son équipe ont abattus au fusil, en1859, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, les prenant pour des oiseaux.

Je veux que la collection reste au Québec. Ma plus grande inquiétude, c’est qu’elle parte aux États-Unis ou ailleurs, faute d’avoir trouvé un moyen de la mettre en valeur ici.

Suzanne Schiller

Cette dernière aimerait entamer des discussions avec le gouvernement du Québec et la Sépaq, qui gère le parc de Saint-Bruno, pour que sa maison soit rachetée et qu’elle devienne un musée. On ferait don de la collection, qui pourrait être installée dans les différentes pièces de la maison, selon des thématiques géographiques différentes.

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La maison de l'entomologiste dans le parc national du Mont-Saint-BrunoPhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un homme peu commun

Il n’y aurait pas que des insectes dans ce musée. En effet, comme « l’équipe Brossard-Schiller » a aussi le don de l’archivage, une abondante revue de presse a été conservée afin de retracer le parcours médiatique de l’entomologiste. Sans parler de son grenier, qui compte de nombreux souvenirs rapportés de voyage dans des lieux aussi reculés que le Bhoutan ou le Sikim.

Parmi les moments marquants de George Brossard, il y a bien sûr la rencontre en 1987 avec David Marenger, un jeune garçon de 6 ans à qui les médecins ne donnaient plus que quelques mois à vivre à cause du cancer du cervelet qui le rongeait.

À la demande de la Fondation Rêves d’enfants, Georges Brossard l’a emmené au Mexique, à la chasse au morpho bleu.

La capture du papillon bleu tant désiré a provoqué un sursis de mon état et plus tard un renversement du diagnostic de mes médecins traitants.

David Marenger

Ce dernier consacre désormais une partie de son temps à des visites dans les écoles, comme aimait le faire Georges Brossard.

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Le sous-sol de la maison témoigne aussi de la passion de Georges Brossard pour la pêche et la chasse.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’histoire a fait l’objet d’un film de Léa Pool, Le Papillon bleu, mais c’est une autre anecdote qui vient à l’esprit de Suzanne Schiller lors de notre visite.

La fois où, lors d’un voyage de chasse au Pérou en 1988, ils réalisent que le pape Jean-Paul II est sur le point d’arriver. Le couple croise alors un handicapé qui tentait d’avancer vers le lieu de rencontre, les jointures des mains en sang, à force de se traîner.

Georges l’a pris sur ses épaules et est arrivé jusqu’au cortège de limousines des évêques pour leur confier l’homme. Devant le dédain de ces derniers, il s’est placé en avant du cortège d’autos qui fendaient la foule afin d’amener le pauvre homme le plus près possible de la scène, raconte sa femme.

Georges n’était pas grand, mais c’était un grand homme.

Suzanne Schiller
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Le Titanus giganteus est le plus grand coléoptère au monde.Il peut atteindre 17 cm.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C’est à partir d’une mauvaise chute, il y a environ quatre ans, que sa bonne étoile a pâli. Il a glissé sur un tapis en portant des boîtes de papillons. Sa tête a ensuite heurté la table et des débris de verre sont venus se loger dans l’un de ses yeux. Commotion cérébrale.

À partir de là, il a commencé à ne plus se rappeler des noms de certains insectes et supportait mal la lumière des tropiques lors des voyages de chasse. Impatient face à la lenteur de son rétablissement, il était devenu un peu déprimé, confie Suzanne.

En mai 2019, lors d’une visite pour tenter de comprendre ce qui se cache derrière sa toux persistante, le médecin lui annonce le verdict : double cancer du poumon. Stade 4. Pas grand-chose à faire.

Quand le médecin lui a confirmé que c’était fini, se rappelle Suzanne Schiller, il s’est tourné vers moi et m’a demandée en mariage. Après 53 ans de vie commune, c’était le dernier coup d’éclat d’un homme peu commun.

Avant de mourir, entouré de sa famille dans une maison de soins palliatifs de la Rive-Sud, George s’est confessé. Celui qui s’était un temps vu devenir prêtre missionnaire, avant de renoncer, confie au prêtre avoir pêché par vanité. Il lui a confessé que quand il est entré au Séminaire, il voulait devenir archevêque ou, encore mieux, pape, raconte en souriant sa femme.

À défaut d'avoir été pape, Georges Brossard restera pour plusieurs le monarque des insectes.

Journaliste – Mathias Marchal | Chef de pupitre – Bernard Leduc

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