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Un homme marche dans une rivière.
Pacific Wild

Les patrouilleurs de saumons sauvages du Pacifique ne sont qu'une poignée en Colombie-Britannique, un peu à l’image de ces poissons, qui connaissent un important déclin depuis des décennies.

Un texte de Camille Vernet | Source vidéo : Pacific Wild

Ces marcheurs de rivières parcourent des centaines de kilomètres chaque année, en bateau et même à pied, pour dénombrer les saumons, essentiels à plusieurs écosystèmes. Armés de compteurs manuels, ils estiment leur nombre à coups de un, de deux, ou même de cent à la fois.

Ce travail de terrain permet de recueillir des informations cruciales pour la protection des habitats naturels de la côte ouest et la prise de décisions pour l’avenir du saumon, cet emblème de la province. Mais pour combien de temps encore?

Ralph Nelson est l’un de ces patrouilleurs. En plein cœur de la forêt pluviale du Grand Ours, à bord de son voilier, il explore depuis 40 ans les nombreux fjords de la côte ouest.

Pendant la durée de son contrat avec Pêches et Océans Canada, Ralph vit sur son bateau avec sa conjointe, Khya Saban. Nous comptons les saumons parce que c'est ce que nous adorons faire, s’exclame-t-il.

Les rivières à saumons sont souvent isolées et accessibles uniquement par bateau. Lorsque les eaux ne sont plus assez profondes, le trajet doit se terminer les pieds dans la rivière.

Seul, dans la nature, Ralph Nelson sillonne ainsi bon an, mal an, près d’une centaine de cours d’eau en travaillant sept jours sur sept. Autant d'heures qu'il faut pour faire le travail, dit-il.

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Un voilier est amarré sur un cours d'eau calme sous un ciel de brume.
Khya Saban
Photo: Le voilier de Ralph Nelson dans l’une des baies de la côte centrale en Colombie-Britannique.   Crédit: Khya Saban

Un territoire très vaste et riche de vie

C’est dans des sources d’eau douce que débute le cycle de vie du saumon du Pacifique. Les saumons nagent ensuite vers l’océan et, après plusieurs années, à l'âge adulte, ils retournent vers leur lieu de naissance pour se reproduire, puis mourir.

C’est au moment de leur retour dans les frayères – le nom donné au lieu où les femelles ont pondu leurs œufs – que commence le travail de Ralph Nelson.

Et le territoire que se partagent les marcheurs de rivières est immense. L’étendue du terrain à couvrir est divisé en plusieurs zones, dont celle de la côte centrale, qui est patrouillée par Ralph Nelson et qui abrite environ 300 cours d’eau.

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« Ce que nous faisons, c'est littéralement compter manuellement les poissons », explique le patrouilleur Ralph Nelson. Photo : Khya Saban

« C'est une randonnée magnifique. Nous travaillons de l'aube au crépuscule, parfois plus tard, parfois plus tôt. Nous le faisons parce que nous aimons cela. »

— Une citation de  Ralph Nelson, patrouilleur à Pêches et Océans Canada

Cet amoureux de la nature tire toutefois la sonnette d’alarme. Ce dont j'ai été témoin au fil des ans, c'est un déclin constant [des saumons sauvages].

Ralph Nelson est particulièrement inquiet pour le saumon kéta. Chaque année, je constate que c'est la pire année que j'ai jamais vue.

Un déclin lourd de conséquences

Selon la Fondation du saumon du Pacifique (FSP), un organisme à but non lucratif qui se consacre à la protection de ce poisson, environ la moitié des populations de la province diminuent.

L’urgence est telle que le gouvernement fédéral a annoncé en juin 2021 la fermeture d’une grande partie de la pêche commerciale en Colombie-Britannique, afin de préserver de nombreux stocks de saumons qui sont au bord de l'effondrement.

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Le retour vers leurs frayères est un voyage ardu, et seuls les saumons les plus robustes (et les plus chanceux) le terminent. Photo : Pacific Wild / Ian McAllister

Le fait qu'il n'y a pas assez de poissons dans les cours d'eau maintenant, malgré l'absence de pêche commerciale, signifie que les retours [des saumons sauvages] sur la côte centrale de la Colombie-Britannique sont très, très faibles, explique Ralph Nelson.

Les répercussions de cet effondrement ne sont pas seulement d’ordre économique. Il a aussi un impact sur les communautés isolées pour qui le saumon est un moyen de subsistance.

« Elles se nourrissent de poisson. Donc, ne pas avoir de poisson pour se nourrir est un gros problème. »

— Une citation de  Ralph Nelson, patrouilleur à Pêches et Océans Canada

Plus au nord du littoral, Stan Hutchings vit à temps plein avec sa femme, Karen, sur un ancien bateau de pêche baptisé le Hawk Bay.

Sur la côte nord, le déclin du poisson préoccupe également la population.

Ces personnes ont passé leur vie à pêcher. Mais, pour certaines, cette année, les dépenses étaient supérieures aux revenus, souligne Stan Hutchings, dont le bateau est ancré à Kitimat, la seule ville côtière où on peut se ravitailler dans la région.

« Toute la côte est en fait unie grâce aux saumons. »

— Une citation de  Stan Hutchings, patrouilleur à Pêches et Océans Canada
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« Je ne fais pas ce travail pour les gros dollars. C'est plus un style de vie pour moi », affirme Stan Hutchings, patrouilleur.Photo : Roland Gockel

Le saumon du Pacifique constitue l'épine dorsale nutritive de plusieurs autres espèces de la zone côtière de la Colombie-Britannique.

[Les saumons sauvages] sont considérés comme une espèce essentielle, insiste Diana Dobson, biologiste à Pêches et Océans Canada.

Comme la plupart des saumons ne survivent pas au frayage, leur décomposition offre de riches nutriments marins à plus de 130 espèces de plantes et d'animaux, dont les sapins de Douglas, les épaulards et les ours, selon la Fondation du saumon du Pacifique.

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Les grizzlis, les orques et les aigles dépendent du saumon, selon la Fondation du saumon du Pacifique. Photo : Pacific Wild / Ian McAllister

Le rôle des patrouilleurs est donc vital pour gérer correctement les populations de saumon. Ces données fournissent la base sur laquelle nous prenons des décisions sur les ressources, pour la pêche commerciale, explique le biologiste de l’Université Simon Fraser (SFU) Michael Price.

[Sans informations adéquates] nous prenons ces décisions à l’aveugle, affirme-t-il. Nous ne savons pas si les saumons se portent bien ou non. Nous pourrions être en train de les pousser au bord du gouffre.

Michael Price a fait part de ses inquiétudes, en 2017, dans un rapport (Nouvelle fenêtre) (en anglais seulement) sur le manque de financement accordé par Pêches et Océans Canada à la cueillette de données et à la diminution du nombre de cours d’eau sous surveillance, depuis les années 1980.

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Un employé de Pêches et Océans Canada relâche un saumon rouge dans une rivière.
Pêches et Océans Canada
Photo: Colin Nettles, de Pêches et Océans Canada, relâche un saumon rouge identifié dans la rivière Tachie, au nord de Prince George.  Crédit: Pêches et Océans Canada

Des patrouilleurs - aussi - en déclin

Stan Hutchings peut témoigner de cette baisse, puisque, dans les années 1970, ils étaient six à patrouiller dans la région de la côte nord et que, désormais, il est le seul.

Cette zone s’étend sur près de 25 000 kilomètres carrés, dont 694 kilomètres carrés doivent être parcourus à pied ou en canot.

C'est assez exigeant, il faut avoir une personnalité particulière. Je pense qu'il faut être très motivé, précise Stan Hutchings. Sa femme et lui doivent être autosuffisants sur leur bateau pendant plusieurs semaines et faire de longues journées de travail.

À cela s'ajoute l’insécurité financière. Il n'y a pas de garantie pour le contrat, et le nombre de jours payés varie chaque année, explique Stan Hutchings.

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Des employés de Pêches et Océans Canada procèdent à l'identification d'un saumon.Photo : Pêches et Océans Canada

De plus, pour obtenir ce contrat avec le ministère des Pêches et des Océans du Canada, l'investissement initial est important. On doit avoir un bateau et tout l'équipement nécessaire, ajoute Stan Hutchings. C’est une des multiples raisons qui font de l’emploi de patrouilleur un métier de moins en moins attrayant, selon lui.

Du côté de Pêches et Océans Canada, on ne cache pas la volonté d’abandonner à l’avenir le programme de patrouilleurs, puisqu’il se sert désormais d’une méthode d’échantillonnage pour évaluer l’état général des stocks de saumons de la province, qui compte pas moins de 9000 populations différentes. Nous utilisons de plus en plus d'informations statistiques, confirme la biologiste Diana Dobson.

Diana Dobson, spécialiste de l'évaluation des stocks de saumon, estime qu’il n’est pas nécessaire de surveiller toutes les populations en permanence.

« Franchement, nous n’avons ni les ressources ni besoin de le faire.  »

— Une citation de  Diana Dobson, biologiste à Pêches et Océans Canada

Ce n’est pas le point de vue du patrouilleur Léandre Vigneault, qui travaille dans l’archipel Haida Gwaii. Selon la réalité qu’il a observée lui-même sur le terrain, le fait de compter une seule portion des rivières ne permet pas d'extrapoler le nombre réel de poissons de toutes les rivières d’une région.

C’est l’une des raisons pour laquelle Léandre s’occupe de plus de rivières que celles qui lui sont assignées. Pour moi, c’est important de savoir comment ça va dans toutes les rivières. Ça nous donne une meilleure idée de comment ça va dans toute l’écologie, précise-t-il.

En 2021, Léandre Vigneault, qui est également biologiste, a remarqué une augmentation du nombre d'ours affamés qui se sont entretués pour obtenir cette source de nourriture plus rare.

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Un membre de l'équipe de Pêches et Océans Canada se prépare à recueillir des informations sur un saumon chinook près de Lillooet. Photo : Pêches et Océans Canada

Dans certaines régions de la côte [Pacifique] où la pression de la pêche [commerciale] est moindre, les données sur la reproduction des saumons ne sont pas aussi complètes, admet Diana Dobson. Elle ajoute que les patrouilleurs fournissent également de l’information sur des phénomènes tels que les glissements de terrain et la santé des cours d’eau.

C’est pourquoi Pêches et Océans Canada tente de recueillir plus d’information sur les stocks de saumons grâce à des partenariats avec différentes communautés, dont les Premières Nations.

Au fil des ans, Stan Hutchings a transmis ses connaissances aux Premières Nations Haisla et Gitga’at. Celles-ci ont aujourd’hui mis au point leur propre programme de surveillance des eaux sur leurs territoires.

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Les patrouilleurs doivent parcourir les rivières peu profondes à pied pour accomplir leur tâche. Photo : Khya Saban

Chaque ruisseau a sa propre composante génétique de poisson. [...] En ces temps de changements environnementaux rapides, il est très important de maintenir cette diversité génétique, affirme le biologiste de la SFU Michael Price.

Le manque d'information en ce qui concerne les effets des changements climatiques sur les populations de saumons est flagrant, selon le patrouilleur Léandre Vigneault, qui réclame plus de données. On pense qu’on sait tout ce qui a à savoir avec les saumons et comment ils vont, mais on n’en sait pas beaucoup.

Après des années à plaider la cause des saumons, Ralph Nelson espère sensibiliser la population à la situation d’urgence dans laquelle se trouve cette espèce. Si les températures continuent à augmenter et que nous perdons tous les glaciers, les effets sur le saumon seront énormes, déplore-t-il. Je ne plaide pas pour gagner plus d'argent personnellement, mais pour qu’il y ait plus de monde pour faire le travail!

En complément :

Les facteurs qui compromettent la survie du saumon du Pacifique, ses différentes étapes de vie et son habitat, tels que les effets du changement climatique à l’échelle mondiale et les récentes vagues de chaleur marines entraînant un réchauffement des eaux douces, sont présentés dans un rapport de Pêches et Océans Canada (Nouvelle fenêtre), publié en 2019.

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