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Des souliers suspendus à des fils électriques, un symbole des gang de rues pour démarquer un territoire.
Radio-Canada / Ivanoh Demers

À Laval, les gangs de rues des quartiers chauds comme Chomedey n'hésitent pas à payer le prix fort pour faire faire le sale boulot aux plus jeunes afin de s'éviter la prison. Et les volontaires qui acceptent d’avoir du sang sur les mains à la place des vétérans ne manquent pas.

Un texte de Pascal Robidas Photographies : Ivanoh Demers

Il y a unanimité dans le milieu policier : ceux qui tirent dans les rues du Grand Montréal sont de plus en plus jeunes, très souvent inconnus des policiers, et glorifient la culture de la violence pour obtenir du respect.

Radio-Canada a rencontré deux jeunes judiciarisés, arrêtés par la police pour des actes de violence. La Loi sur la protection de la jeunesse exige de protéger leur identité.

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Bruce (nom fictif) est un survivant de la violence armée de la rue.
Radio-Canada / Pascal Robidas
Photo: Bruce (nom fictif) est un survivant de la violence armée de la rue.  Crédit: Radio-Canada / Pascal Robidas

Pourquoi tu penses que c'est répétitif [les fusillades]? C’est pas juste des 100 $ qu'ils reçoivent. Moi, j'ai déjà vu des affaires : 15 000 $, mais tu dois lui tirer dessus. Pas à côté, mais dessus. Tu comprends?

Bruce (prénom fictif) connaît bien l'attrait des gangs de rues sur les jeunes des quartiers défavorisés, lui qui les fréquente depuis le début de l'adolescence. Quand un gang les prend sous son aile, ces jeunes qui n'existaient pas gagnent rapidement le respect par la violence, en plus de faire de l’argent. Difficile d'y résister.

C'est facile pour un vétéran de donner un fusil à un jeune de 16 ans qui vient de commencer dans la rue, assure Bruce. Il lui fournit un fusil en lui disant d'aller tirer pour lui. Tu penses que le jeune ne va pas le faire? lance celui qui, maintenant adulte, vient de purger une peine de prison de plusieurs mois.

Le 6 décembre dernier, un jeune d’à peine 18 ans a été atteint par balle dans une bibliothèque municipale de Laval. Le suspect a tiré de l’extérieur à travers une fenêtre, malgré la quinzaine de parents et d’enfants qui se trouvaient à l’intérieur.

« Le problème, ce sont les vétérans qui ont atteint l’âge de la majorité. Ce n'est pas eux-mêmes qui vont régler leurs problèmes. Ce qu'ils font, c'est qu'ils sont en train d'armer les jeunes de la rue. Et ce sont les jeunes qui vont prendre le risque, faire la sale besogne. »

— Une citation de  Bruce, jeune contrevenant
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Des rues aux bâtiments placardés de Chomedey où sévissent les gangs de rue.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Des rues aux bâtiments placardés de Chomedey où sévissent les gangs de rue.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des peines de jeunes pour des crimes d’adultes

Bruce ne veut pas entrer dans les détails des crimes qu’il a commis et qui lui ont valu plusieurs mois derrière les barreaux.

Chose certaine, la peine que lui a infligée le tribunal aurait sans doute été moins lourde il y a quelques années, quand il n’avait pas encore sa majorité. En fait, l’écart est abyssal entre les peines imposées aux mineurs et aux adultes pour les mêmes crimes, ce qui pourrait, selon lui, expliquer la situation.

Ce ne sont pas les vétérans de la rue qui tirent, ce sont des jeunes d’âge mineur. Au pire, s'ils se font prendre, ils vont six mois au Centre jeunesse. Ce sont des mineurs qui n'ont rien à perdre , avance Bruce pour expliquer la multiplication des fusillades.

Et beaucoup à gagner, pourrait-il ajouter.

« Le jeune veut le faire pour le fame [la renommée]. Il veut se coucher le soir en sachant que les grands du quartier le respectent. »

— Une citation de  Bruce, jeune contrevenant

Quand il y a des histoires qui éclatent et que la police est impliquée, c'est toujours les plus jeunes qui disent : moi, je vais prendre le dossier parce que je suis mineur, poursuit Françoise (prénom fictif), qui assure que bien peu de personnes dans son entourage ont peur de se retrouver devant la Chambre de la jeunesse.

Bruce plaide pour durcir la loi sur certains crimes, même pour les mineurs.

Le jeune va aller faire la sale besogne en sachant qu'il va avoir une peine de jeune. Il y a 10 fois plus de chances qu'il le fasse que le gars qui est majeur. Si les peines commencent à être plus sévères, c'est sûr que ça va marcher. Quel jeune veut faire six, sept ans de prison ? raisonne-t-il.

C'est qu'être mineur ou majeur au moment d'un crime change tout. En novembre 2018, un adolescent de 17 ans poignardait à mort un jeune de son âge pour lui voler du cannabis, à L’Île-des-Sœurs. Majeur au moment de plaider coupable, il a cependant écopé d'une peine de mineur, soit trois ans de détention sous garde en centre jeunesse, à laquelle ont été soustraits 14 mois pour sa détention préventive lors des procédures judiciaires. S'il avait été majeur au moment des faits, il aurait risqué la prison à vie.

Françoise a aussi été arrêtée par la police. La rue, elle la connaît bien : plusieurs de ses proches sont des membres de gangs de rue. Et elle en fait la même lecture que Bruce.

Le vétéran, il ne veut juste pas prendre de risques. Donc, il envoie le petit, confirme-t-elle lorsqu’on lui demande comment se règlent les problèmes dehors, dans la rue.

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Un bâtiment condamné à Chomedey
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Un bâtiment condamné à Chomedey  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Trahison et argent sale

Le recrutement dans les écoles secondaires n’est donc pas compliqué quand des jeunes issus de milieux pauvres se retrouvent avec beaucoup d’argent et le respect de leurs pairs en peu de temps. Cependant, il n’est pas sûr qu’ils mesurent bien les risques de leur choix.

Pour n'importe qui, quand tu fais de l'argent sale, tu n'as pas fait trop d'efforts pour le gagner. Tu as tendance à vite le gaspiller, ce qui fait que tu as tendance à vouloir en faire plus et à prendre de plus gros risques. À la fin, tu peux tomber, explique Françoise.

- Tu peux tomber?

À n'importe quel moment, les gens qui te protègent peuvent te délaisser. L'argent que tu peux faire, tu peux te le faire voler. Ta sécurité n'est pas garantie, souligne l’adolescente, bien au fait des règles du milieu.

Bruce, lui aussi, en sait quelque chose. Il est ce qu’on pourrait qualifier de survivant de la rue.

J'ai déjà été affilié à Chomedey 45 à l’adolescence, mais je me suis fait poignarder par des gens qui sont affiliés à ces gars-là. C’était un conflit spontané, répond-il d’un trait.

Il affirme aussi avoir dormi avec une arme à feu sous son oreiller quand il était mineur.

J'avais des problèmes avec le monde plus vieux. Je le gardais juste au cas où, raconte-t-il.

- T'avais quoi? Une arme de poing?

- Un .45

- Un .45?

- Ouais. Je suis juste pas le genre de gars qui veut se faire tuer pendant son sommeil. Si je peux te tirer avant que tu me tires, je le ferai. C'est sûr que je te tire.

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Chomedey paie le prix de la présence des gangs de rue
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Chomedey paie le prix de la présence des gangs de rue  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

S’armer contre la peur

Dans certaines écoles secondaires de Laval, la violence fait partie du quotidien des jeunes. La peur de sentir sa vie en danger pour des pacotilles est omniprésente, selon Françoise.

L'adolescente admet avoir un couteau caché sur elle lorsqu’elle est à l’école. Pas pour agresser, assure-t-elle, mais pour se défendre au besoin.

À l'école, il y a beaucoup de jeunes qui sont impliqués dans les gangs de rue. Ils adorent prendre des gens au hasard pour en faire des exemples si on leur manque de respect, explique-t-elle.

Elle estime que les trois quarts de ses amis font de même et portent sur eux une arme blanche en cas de légitime défense.

- Ton couteau, tu le caches où? Dans ton sac d'école? Dans tes vêtements? Tu le tiens proche au cas où?

- Je le mets dans ma sacoche.

- As-tu peur de te faire pogner par la direction de l’école ou la police?

- Honnêtement, je n'ai jamais peur de me faire prendre avec. J'ai pas mal plus peur de ne pas savoir l'utiliser correctement si je devais m’en servir.

Ce que vit Françoise, Michael Gouin l'a lui aussi constaté sur le terrain à titre d'intervenant pour Mesures alternatives jeunesse de Laval.

La situation dans les écoles secondaires est tellement rendue loin que je rencontre des jeunes qui vont bien, sans problème, qui décident de s’armer pour ne plus être les seuls à ne pas l’être, affirme l'intervenant.

« Les jeunes qui s’arment vont souvent être des victimes avant de se décider à porter une arme à feu ou un couteau sur eux. »

— Une citation de  Michael Gouin, intervenant jeunesse

Il ne compte plus les témoignages de jeunes tabassés pour des motifs futiles. Un jeune qui avait eu un conflit verbal en entrant dans un McDo s’est fait accueillir à sa sortie par un ado de 13 ans qui brandissait une machette en sa direction. Heureusement pour lui, une voiture de police passait dans les parages et est intervenue pendant qu’il se faisait poursuivre.

Michael Gouin, qui voit passer entre ses mains chaque année une centaine de dossiers de jeunes judiciarisés pour actes violents, évoque aussi cet adolescent tabassé par une quinzaine de jeunes dans les toilettes d'une école secondaire.

Finalement, il s’est avéré que le groupe avait fait erreur sur la personne, résume-t-il.

« Les jeunes prennent plus à cœur leur sécurité que de perdre leur liberté. Ils choisissent leur sécurité sans hésiter. »

— Une citation de  Françoise, jeune contrevenante
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Un bâtiment dans un quadrilatère de Chomedey où sévissent les gangs de rue
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Un bâtiment dans un quadrilatère de Chomedey où sévissent les gangs de rue  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

La honte d’être un snitch

Le meilleur moyen de perdre le respect de la rue est de devenir un snitch, une balance; celui qui trahit le groupe en parlant à la police ou à la direction de l’école. La rue n’a pas de pitié pour les traîtres.

Même le frère du snitch est un snitch. Même le père du snitch est un snitch. C'est comme ça que ça se voit dehors. Même la petite sœur du gars de 20 ans qui est un snitch, sa petite sœur de 3 ans est une snitch, tu comprends? insiste Bruce. C'est une famille de rats. C'est comme ça que le monde parle dehors. C'est une famille de rats, rats, rats!

Cette loi de la rue, les jeunes du secondaire l'assimilent rapidement. Pas question de dénoncer son agresseur dans les couloirs ou la cour d’école à la direction.

Pour avoir du respect, il faut que tu montres que t'es le plus fort. Pour montrer que t'es le plus fort, il faut que t'écrases les plus petits, illustre Françoise.

La peur d’être un snitch va très loin. Selon nos informations, le jeune adolescent atteint par balle à la bibliothèque Philippe-Panneton de Laval-Ouest a préféré protéger l’identité du tireur qui voulait l’abattre. Nos sources nous indiquent qu’il préfère ne rien dire à la police plutôt que de perdre sa réputation auprès des siens dans la rue.

Moi, je vous dis que toutes les affaires de shots dans des maisons, dans des endroits publics, ce sont des jeunes qui ont été envoyés. Tu ne viens pas régler un problème dans une bibliothèque, ajoute Bruce.

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Chomedey, lieu prisé des gangs de rue
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo: Chomedey, lieu prisé des gangs de rue  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

De l’ombre à la lumière

Les deux jeunes contrevenants ont en commun de vouloir une vie loin de la rue.

La rue ne mène nulle part, reconnaît maintenant Bruce. Sur 10, il y en a 1 qui finit riche. Le reste, ils sont en dedans ou ils sont morts. Si tu veux prendre le risque d'être le 1 sur 10, prends-le. Mais moi, je n'ai pas envie de gérer ma vie comme ça. À ses yeux, le coût risque-bénéfice n’en vaut plus la peine.

J'avais 13 ans quand j'ai commencé. Bruce se rappelle les journées où il n’était pas capable de manger à l'école, ou alors qu’il ne voulait pas demander de l'argent à ses parents. Je suis tombé dans ce milieu-là en achetant et en vendant de la drogue, explique-t-il. Là, tu vends. T'as des problèmes avec l'autre gars qui vend à l'école. Puis c'est là que la violence se met, qu'elle rentre dans l'histoire.

Victime de tentative de meurtre, menacé de mort, intimidé, emprisonné, il considère que la vie lui a suffisamment envoyé de signaux. En prison, il a beaucoup réfléchi.

Comme je dis toujours : rien n'arrive pour rien, non? Si c'est arrivé, ça devait arriver, croit-il. C'est vrai que la nuit porte conseil. Chaque soir que j'étais en cellule, j'y pensais. Je pensais à ma vie et à mes parents qui me voyaient comme un criminel.

Il souhaite que les jeunes comprennent qu’il n’est jamais trop tard pour faire marche arrière. Tout le monde est maître de ses décisions.

J’aimerais faire des études. Être à mon compte. Gagner de l’argent honnêtement. Ce n’est pas la fin du monde, plaide-t-il.

Françoise aussi ne veut pas vivre dans la peur toute sa vie.

C'est rendu que ça fait partie de mon quotidien. Mais j'ai réalisé que ce n'est pas ça, avoir une vraie vie. Tu ne peux pas toujours vivre en état de stress.

D’autant plus que la flambée de violence armée ne ferait que commencer.

Je pense que ça va aller en s'empirant. Déjà, maintenant, avec tout ce qui se passe... Les gens qui se font tirer dessus. C'est sûr qu’eux, ils vont faire un payback [une vengeance]. Donc ça va faire encore plus d'incidents, analyse la jeune fille.

Comment fera-t-elle pour prendre une autre route dans la vie?

Je voudrais devenir intervenante. Finir mes études. Et aider ceux et celles qui veulent mettre fin à une vie marquée par la peur et la violence, termine-t-elle, avant de se lever et quitter l'entrevue pour retourner dans l’ombre, loin des caméras et des médias.

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