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Image : Maya rit, le menton appuyé sur le poing.

Texte et photos : Ariane Labrèche

Comment se retrouver lorsqu’on naît loin de sa terre d’origine? Pour Maya Sanaa, le parcours de la réappropriation identitaire s’est ancré dans le tatouage. Ramené au goût du jour, ce rite millénaire est porté par de jeunes adeptes et une nouvelle génération d’artistes qui prennent leur place dans une industrie en pleine transformation.

Maya Sanaa tente de rester immobile pendant qu’elle se fait photographier dans le décor blanc mettant en valeur les lignes noires du nouveau tatouage ornant son avant-bras. C’est qu’il pique, celui-là! s’exclame-t-elle entre deux prises, retenant tant bien que mal son envie d’arracher les contours craquelés de l’encre sur sa chair en pleine guérison.

Si son corps s’assure de lui rappeler constamment la présence de la nouvelle œuvre qui vivra à jamais sur sa peau, son tatouage passe étrangement inaperçu aux yeux des autres. Personne ne m’a fait de commentaire au travail. Même mes enfants n’ont presque rien dit. C’est comme si c’était tellement naturel et que tout le monde pensait qu’il avait toujours été là , dit celle qui détient un doctorat en sociologie de l’éducation et qui enseigne au cégep.

Naturel, évident même. C’est que ces fins symboles géométriques représentent bien plus qu’une envie d’esthétisme, par ailleurs assumée. Pour Maya, c’est une manière de faire vivre une culture millénaire. Son tatouage s’inscrit dans une quête d’identité amorcée bien avant que la première aiguille ne marque son épiderme et dont elle fait part de chaque étape à la communauté qu’elle s’est bâtie sur Instagram et sur son blogue personnel.

D’origine amazighe (prononcer a-ma-zir), Maya est née en France de parents qui n’auraient pratiquement pas pu se rencontrer dans leur pays d’origine. Son père vient de la province de Figuig, une véritable oasis entre le sable rouge et les montagnes sèches de l’extrême-est du Maroc. Sa mère a plutôt grandi avec l’eau azur et les plages d'el Jadida comme décor.

Le peuple amazigh, ou humain libre en français, est le plus ancien peuple autochtone de l’Afrique du Nord. Souvent nommées à tort les Berbères, les personnes d’origine amazighe sont présentes dans toute la région, des îles Canaries jusqu’en Égypte, en passant par le Mali. Selon des recensements officiels, plus du quart de la population du Maroc parle un dialecte amazigh, mais certains organismes estiment que près de 60 % de la population du pays est d’origine amazighe.

Née loin du sol qui a vu grandir ses parents, Maya a posé ses valises au Québec au début de la vingtaine, l’éloignant encore plus de ses racines. Mais ce n’est qu’après la naissance de son deuxième enfant, des années plus tard, qu’elle a commencé à ressentir un besoin profond de renouer avec sa culture. J’ai l’impression que la colonisation du Maroc ne m’a jamais permis de connaître véritablement mon identité , dit-elle.

Pour elle, cette quête est aussi une sorte de réaction face à une société d’accueil dans laquelle elle ne s’est pas toujours accueillie, justement : La manière dont je me réapproprie mon identité, à l’heure actuelle, c’est un peu over the top. Je veux que ça se voie, parce qu’il n’y a pas de possibilité d’être soi-même dans l’espace public. Quand j’ai essayé de m’assimiler, on m’a toujours renvoyée à mon identité marocaine. Ça a aussi été un facteur qui m’a amenée à l’embrasser complètement, à la place d’avoir le sentiment d’être une citoyenne de seconde classe.

Maya s’est donc mise, doucement, à laisser respirer ses cheveux bouclés ou encore à explorer les rituels spirituels de sa culture amazighe. Ce chemin vers la découverte de soi, Maya le décrit comme un processus de décolonisation de son propre corps et de sa présentation au monde. C’est que les standards de beauté occidentaux continuent de dicter les normes esthétiques de plusieurs anciennes colonies : il suffit de se promener dans n’importe quel marché du Maroc pour trouver des produits promettant de blanchir la peau ou encore de défriser les cheveux crépus.

Une tradition, presque disparue celle-là, s’est aussi rapidement imposée comme une partie importante de sa quête : le tatouage.

Une femme arborant des tatouages au front et au menton regarde dans la caméra, un enfant sur son dos. Derrière elle, une autre femme porte un enfant.
Des femmes amazigh et leurs enfants à Anfgou dans le Haut-Atlas, le 11 janvier 2013. Le tatouage est une pratique ancrée dans la culture des Amazighs depuis des millénaires. Photo : afp via getty images / Fadel Senna

Des symboles dessinés avec du charbon et de la poudre d’indigo tapissaient en effet autrefois les corps des femmes amazighes. L’arrière-grand-mère de Maya était recouverte de figures illustrant ses fonctions sociales de guérisseuse. Ses deux grands-mères arboraient l’oucham, la marque faciale souvent composée d’une ou de deux lignes au menton, et une avait aussi les mains entièrement remplies de symboles indélébiles.

Selon Maya, ces tatouages étaient l’illustration de la place importante qu’occupent les femmes au cœur de la société amazighe. La pratique ancestrale de ses aïeules s’est aussi imposée comme une manière d’affirmer son identité de femme queer, en s’inspirant des traditions de son peuple, où les rôles n’étaient autrefois pas aussi définis qu’aujourd’hui par le genre ou le sexe.

Sauf qu’avec la montée de l’influence de l’islam wahhabite après le départ des Français, la pratique a pratiquement cessé d’exister, puisqu’elle était très mal vue par la religion , raconte Maya. En une génération, la tradition s’est perdue, et par conséquent, aucun tatouage n’orne la peau de sa mère.

Pour Maya, c’était clair : son propre corps allait devenir le lieu de préservation d’une culture millénaire.

Maya a une main posée sur la poitrine. Sous le col de sa chemise, on voit d'autres tatouages.
Maya Sanaa arbore un collier à l'effigie de la lettre yaz, symbole de la culture amazigh, dessiné par l'artiste Ambre noire qui a également dessiné la ligne de signes ornant sa main.Photo : Ariane Labrèche

Une lente guérison

Le local abritant le studio Hawthorn est presque entièrement dépouillé. Deux chérubins à la peau noire en porcelaine trônent près d’une table de tatouage en cuir, au-dessus de laquelle veillent les visages d’une dizaine de femmes afrodescendantes dessinés sur une affiche aux tons sépia.

Je meuble ça tranquillement. C’est important pour moi qu’il y ait une histoire derrière chaque chose , dit Lindsay Philomene de sa voix douce.

Lindsay regarde dans la caméra, en souriant.
Lindsay Philomene, alias Phylo, est artiste tatoueuse depuis neuf ans. Photo : Ariane Labrèche

La jeune femme est surtout connue sous le nom de Phylo, le pseudonyme qu’elle a adopté en commençant à faire des tatouages il y a neuf ans. Il y a toujours eu le gars noir qui tatouait dans son sous-sol et que les gens connaissaient, tu sais. Mais quand j’ai commencé à tatouer, j’ai été longtemps la seule femme noire dans la gang! raconte-t-elle en riant.

Même si elle est jeune, Phylo a vu le monde du tatouage vivre une profonde transformation au cours des cinq dernières années. Des jeunes de tous les horizons se mettent désormais à manier l’encre et l’aiguille, offrant une communauté bien plus diversifiée qu’avant.

Son nouveau studio en est le meilleur exemple : ouvert en partenariat avec la tatoueuse wendat Terry Dactel, le commerce a pour mission d’offrir un environnement sécuritaire pour les clients et clientes de la diversité culturelle et de la communauté LGBTQIA2+.

C’est tellement important de se sentir bien, de se sentir accueilli. Pour plein de gens, c’est la première fois qu’ils se font tatouer par quelqu’un qui est à l’aise avec une peau foncée, par exemple. Et en plus, on parle de bouffe, de nos parents, de notre culture, et ça finit tout le temps en party , explique Phylo.

À cette nouvelle vague d’artistes s’est donc ajouté un nombre toujours grandissant de clients et de clientes qui souhaitent spécifiquement se faire tatouer des symboles tirés de leur culture respective.

Il y a quelque chose de très cathartique avec le tatouage. Il y a comme une guérison qui se fait à la fin, qui vient avec une sorte de fierté d’être passé à travers de la douleur. Il y a plein de gens qui sentent que c’est une manière de guérir des effets du racisme et du colonialisme, fait-elle remarquer.

Maya a documenté le processus d'un de ses tatouages avec Phylo.

Maya Sanaa a documenté le tatouage qu'a réalisé Phylo

Photo : Avec la permission de Lindsay Philomene

Sur la table, les confessions, les joies, les peines et les épreuves sont des sujets qui coulent de source à mesure que l’encre pénètre sous la peau. Pas surprenant, donc, que Maya ait fait appel à Phylo pour tracer sur elle les contours de sa culture. Franchement, j’aurais mal vu un homme blanc me tatouer des symboles spirituels amazighs. Ça aurait comme perdu de son sens. Avec Phylo, j’ai non seulement senti qu’il y avait une compréhension mutuelle, mais aussi une rencontre entre deux cultures sœurs , explique Maya.

Ironiquement, ce sont encore souvent des personnes blanches qui choisissent comme tatouage des symboles amazighs, simplement pour leur esthétisme. L’appropriation culturelle dans l’industrie est très banalisée. Les personnes blanches ne voient souvent pas le problème, mais à mon sens, ça contribue à l’effacement de notre culture, souligne Amandine Anyr Iarbaz, une tatoueuse amazighe basée à Montréal. Les symboles vaudou et les caractères chinois en ont aussi historiquement fait les frais.

En discutant, Maya et Phylo ont découvert un lien de cœur entre le Maroc et Haïti, entre ces deux héritages africains séparés par un océan. C’est le vévé, un symbole vaudou, qui est venu sceller la complicité entre la tatoueuse et sa cliente. J’étais très attirée par le vévé, mais je n’aurais jamais osé en demander un, justement pour ne pas m’approprier une culture qui n’est pas la mienne, avoue Maya. Je voulais que ce soit un cadeau. Alors quand Phylo m’a offert de m’en tatouer un, j’ai tout de suite dit oui.

Et ce vévé, ce n’est pas n’importe lequel. En feuilletant un ouvrage consacré à l’artisanat marocain, Maya est tombée sur une photo d’une tenture en peau de chèvre sur laquelle était dessinée une figure quasi identique à celle du symbole haïtien lié à la divinité d’Erzulie qui, dans le vaudou, incarne la beauté et l’amour.

Sur le tricep de Maya, qui pose de dos, on voit un symbole en forme de coeur, orné de deux flèches ouvragées en haut et en bas.
Le tatouage qu'a réalisé Phylo sur le bras de Maya Sanaa mêle le symbolisme vaudou et la géométrie amazighe.Photo : Avec la permission de Lindsay Philomene

C’est lui qui orne maintenant son bras, comme une marque indélébile du métissage et de la sororité. Les autres symboles qui tapissent le corps de Maya ont d’ailleurs tous une portée spirituelle qui s’inspire de la nature et qui est souvent ancrée dans la crainte du mauvais œil, une croyance présente dans les cultures haïtienne et amazighe.

Un autre aspect partagé par les deux communautés, c’est cette remise en valeur des tatouages et de leur héritage symbolique par les jeunes. Les générations précédentes avaient hélas souvent associé certains aspects de leur culture à quelque chose de néfaste ou de tabou.

Et parfois, cela se fait dans la plus grande discrétion. C’est le cas d’Anissa B., une jeune personne d’origine amazighe qui a récemment commencé à faire des tatouages dans la métropole. Ma famille n’est pas au courant de mon activité. Et en général, je ne réalise pas tant de projets comme celui de Maya, tout simplement parce qu’il n’y a pas de demande. Ça reste très tabou, même dans les communautés amazighe et arabe de Montréal. Mais pour moi, c’est une manière de me reconnecter à ma culture, explique l’artiste qui a choisi le nom de Niss Ink sur les réseaux sociaux.

Maya regarde vers la caméra, une main cachant la moitié de son visage.
Maya est fière de perpétuer l'héritage symbolique de la culture amazigh. Photo : Ariane Labrèche

Quand j’ai montré mes premiers dessins à ma mère, elle n’était pas contente! Elle m’a dit de ne pas jouer avec les symboles vaudou, que je m’attirerais des problèmes. Mais moi, je n’ai pas peur de ça. Je le fais dans le respect, je veux m’approprier ces symboles sacrés à ma manière pour les célébrer, dit de son côté Phylo, un sourire en coin.

Ce fort désir de reconnexion, Maya le voit déjà se déployer un peu partout. En plus des tatoueuses partageant ses racines amazighes qui manient l’aiguille à Montréal, d’autres jeunes artistes des premiers peuples d’Afrique du Nord organisent des congrès sur le tatouage à l’international. Mais ce que Maya espère plus que tout, c’est de voir cette revalorisation prendre de l’ampleur dans son pays d’origine.

Ce qui est triste, c’est que ces tatouages, qui sont pour moi des actes politiques, passent beaucoup par la diaspora pour l’instant, dit-elle. C’est compliqué : mon Maroc, j’en suis fière, mais il me tape sur les nerfs! Par contre, j’ai vraiment espoir de voir du changement quand je vois les jeunes, qui ont encore plus de courage que nous et qui commencent à assumer totalement leurs racines, dit-elle.

Elle rêve encore du jour où elle pourra se faire tatouer, avec sa mère, dans un petit village du territoire ancestral amazigh. En attendant, Maya espère voir une relève qui lui ressemble perpétuer ici cet art millénaire portant la marque de traditions qui refusent d’être oubliées.

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