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Paysage dans le Nitassinan.
Radio-Canada / Delphine Jung

Texte et photos : Delphine Jung

Un paysage lacéré par les lignes de haute tension. Des caribous qui ont fui. Des familles qui ont perdu leurs campements… Les dommages causés par les constructions des barrages sur le territoire des Innus de Pessamit, le Nitassinan, sont irréversibles. Ils attendent encore réparation.

Cela faisait 15 ans qu’Éric Kanape n’avait pas mangé de caribou. Depuis qu’Hydro-Québec a inondé plusieurs parties du territoire des Innus de Pessamit (Côte-Nord), la faune a changé en même temps que le paysage, et la chasse au caribou y est interdite. Il faut, comme Éric, les chercher chez les Cris.

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Éric Kanape n'a pas mangé de caribou depuis 15 ans. Ceux qu'il a aujourd'hui viennent d'une chasse organisée sur le territoire des Cris. Il a gardé les pattes pour en récupérer la graisse.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Alors oui, quand Éric Kanape, biologiste de formation, croque à pleines dents dans de la chair de caribou, il la déguste. Et il ne compte pas en perdre une seule miette. Espaces autochtones l’a rencontré en mars alors qu’il passait quelques jours dans le camp familial, à presque 3 heures de route de Pessamit.

Si Éric va ici le plus souvent possible avec – entre autres – son frère Michel, c’est qu’il s’agit là d’un acte presque politique : les Innus de Pessamit veulent réoccuper leur territoire. Montrer qu’ils sont encore là, et que plus jamais des décisions qui concernent leurs terres ne seront prises sans leur consentement.

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Michel Kanape pourrait passer sa vie dans son campement, situé proche de Labrieville.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce reportage fait partie d'une série ayant comme thème central le territoire. Une série qui se poursuivra jusqu'au 21 juin, Journée nationale des peuples autochtones.

Le territoire de Pessamit, qui s’étend sur 138 424 km2, abrite 13 centrales hydro-électriques et 16 barrages. Sans compter les kilomètres de lignes qui lacèrent la forêt.

La décision de construire ces infrastructures et d’exploiter les ressources hydroélectriques de ce territoire n’a jamais été prise en consultation avec les Innus (voir encadré). Ce manque de considération laisse encore aujourd’hui une profonde amertume envers la société d’État.

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L'une des installations d'Hydro-Québec que les conducteurs peuvent apercevoir de la route 138.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

C’est pour ça qu’Éric dit qu’Hydro-Québec se croit maître chez les autres.

Ces dernières années pourtant, Hydro-Québec a consulté trois communautés (Pessamit, Mashteuiatsh et Essipit) pour son projet de ligne Micoua-Saguenay, longue de 260 kilomètres.

Sauf que Pessamit y a dit non à l’occasion d’un référendum qui portait sur l’entente Pipmuakan, une entente plus large dans laquelle se trouvait le projet de ligne.

La ligne passera malgré tout. Et parce qu’ils ont dit non, les Innus de la communauté ne bénéficieront que de peu de retombées économiques.

Ils ont tout de même eu des contrats de travail pour ces travaux, précise Julie Boucher, vice-présidente développement durable, relations avec les communautés et communication chez Hydro-Québec.

Aujourd’hui, les travaux avancent à bon train. Lorsqu’Éric Kanape revient de son campement, il passe sous les installations de cette future ligne, qui sont juste à côté de celles qui existent déjà.

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À gauche, la ligne électrique existante. À droite, des arbres ont été coupés pour agrandir le chemin de traverse et y installer les pylônes de la ligne Micoua-Saguenay.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

On voit les nouveaux pylônes. Ils [Hydro-Québec, NDLR] ont tout élargi. Ils ont coupé une partie de territoire, explique-t-il en montrant du doigt ces grandes allées, désormais vierges, prêtes à accueillir ces statues d’acier que sont les pylônes.

« La ligne passera en plein milieu de notre territoire. On ne peut plus chasser là, c’est perdu à jamais. »

— Une citation de  Éric Kanape

Lui et son frère en veulent à Hydro-Québec, mais aussi aux forestières. Pour eux, c’est comme si les Innus n’étaient pas importants. De toute façon, ils allaient faire ce qu’ils voulaient faire, lâche Éric Kanape.

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Le territoire des Innus de Pessamit est désormais lacéré par le passage de lignes électriques.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

À 73 ans, Madeleine Desterres a connu le Nitassinan (territoire en Innu) avant l’arrivée d’Hydro-Québec. Cette Innue de Pessamit a vécu dans le bois jusqu’à ses 17 ans. Elle raconte, dans sa langue maternelle, le temps que sa famille mettait pour monter à plus de 300 kilomètres de Pessamit : un mois, en portage.

Avec mes sœurs, on jouait dehors, on ramassait des branches pour le sapinage. On ramassait des graines rouges, des bleuets, des racines, pour faire des médicaments, se souvient-elle.

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Sylvestre et Madeleine Desterres racontent combien les inondations causées par les barrages d'Hydro-Québec ont transformé leur territoire familial.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Même quand ils ont appris qu’un barrage serait construit pas loin, ils ont continué à se rendre sur leur territoire. Personne ne comprenait l’ampleur du projet, dit-elle. Mais après les inondations, Madeleine Desterres s’est dit : je ne reverrai plus jamais ça comme je l’ai vu avant.

Aujourd’hui, les Desterres considèrent avoir vécu une sorte d’immigration forcée.

La famille n’a pas seulement perdu un morceau de terre à laquelle elle tenait profondément. Elle a perdu des pièges, des fusils, un canot, des tentes, un poêle à bois, de la farine, de la nourriture… Bref, tout ce qu'elle laissait là-haut, un peu à l’ouest de l’actuel œil du Québec, le réservoir Manicouagan, terminé en 1959.

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Ce campement qui rassemblait huit familles n'existe plus aujourd'hui. Il a été inondé lors de la construction du barrage Manic 5.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Robert Dominique, un autre aîné, tient le même discours, photo en noir et blanc à l’appui. Ça, c’était un lieu de rassemblement, montre-t-il. Je l’ai connu. Aujourd’hui, ça n’existe plus, dit-il.

La peine de Madeleine Desterres va bien au-delà de ces pertes matérielles. L’un de ses frères morts dans le bois a été enterré à proximité du camp.

Il n’est pas le seul. Et toutes ces sépultures ont été inondées. Une tentative pour rapatrier les corps a été envisagée, la veille de l’inondation. Mais le lendemain, c’était déjà trop tard.

Ma mère voulait tellement ramener son fils à Pessamit. Elle était très religieuse, poursuit-elle.

Faudrait porter un scaphandre pour s’y recueillir aujourd’hui, lance en riant (jaune) Sylvestre Desterres, le fils de Madeleine, qui fait office de traducteur.

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Cette carte présente le Nitassinan, le territoire traditionnel revendiqué par les Innus de Pessamit.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L’oncle de Madeleine, Étienne, a même vu en direct son territoire se faire inonder. Quand il m’en a parlé, j’avais les larmes aux yeux. Pourquoi Hydro-Québec ne nous a pas aidés? Pourquoi encore aujourd’hui Hydro-Québec ne nous aide pas? Ils ont brisé notre territoire, laisse-t-elle tomber.

Madeleine assure aussi qu'à l'époque, ses parents ont reçu 37 $ de compensation de la part d'Hydro-Québec. Une information que la société d'État ne peut infirmer ni confirmer puisqu'elle n'a trouvé aucun document.

C’est choquant, mais dans ce temps-là, mes parents ne connaissaient rien, c’était pas mal gros pour eux autres, raconte encore Madeleine.

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À gauche, la carte du Nitassinan avant l'arrivée d'Hydro-Québec sur le territoire, et à droite, une carte actuelle. On voit l'agrandissement du lit de la rivière Manicouagan.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Elle évoque à demi-mot le fait que les Autochtones connaissaient mal la valeur de l’argent, ce qui a conduit à cette exploitation de la naïveté des anciens.

On profitait pas mal de la méconnaissance des Innus en ce qui concerne le langage du développement économique. Encore aujourd’hui, on nous traite comme des ignorants, précise son fils.

Personne, à l’époque, n’avait envisagé de s’opposer aux Blancs. Ils avaient peur des Blancs… qu’on leur interdise de retourner dans leur territoire, de subir des représailles quelconques, dit Sylvestre Desterres.

« L’Innu n’avait pas tendance à se défendre, à prendre sa place. »

— Une citation de  Madeleine Desterres

Le chef de Pessamit, Jean-Marie Vollant, résume : [À cause des barrages], on a tout perdu. On a perdu notre façon de vivre. Tout est au fond de l’eau.

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Des pylônes de la ligne Micoua-Saguenay (à gauche de l'image) ont déjà été installés.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le chef évoque même des mots innus qui ont disparu sous les eaux. Ici, sur le littoral, on n’utilise plus le même vocabulaire que celui qu’on utilisait en forêt.

« On a perdu notre culture à cause de toutes les exploitations blanches. »

— Une citation de  Jean-Marie Vollant, chef de Pessamit

Éric Kanape ne peut qu’acquiescer. Sous le shaputuan (la tente) de son camp, il montre un livre sur les mots de la forêt en innu. Presque 10 pages concernent tout le vocabulaire autour du caribou. Il y a aussi celui de la technique de tannage, de piégeage… Bref, des mots devenus inutiles pour les Innus qui vivent désormais près des villes.

Adélard Benjamin, coordonnateur de projet au conseil de bande de Pessamit, raconte aussi que ces autoroutes fluviales qu’empruntaient les Innus ne sont désormais plus navigables. Ça nous est arrivé de toucher des arbres, ça peut briser des canots, raconte-t-il avant d’enchaîner que, désormais, la rivière Manicouagan est devenue une mer dangereuse à naviguer à cause de ses vagues.

Ce que veulent les Innus

Après 70 ans d’exploitation, les Innus veulent qu’Hydro-Québec passe à la caisse. Jean-Marie Vollant rappelle régulièrement à la société d’État qu’elle est locataire de leur territoire : Hydro-Québec n’a pas payé son loyer depuis 70 ans. C’est beaucoup de milliards.

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La vue du chalet d'Éric Kanape sur le lac est splendide.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Sylvestre Desterres pense que la route est encore longue vers la réconciliation.

« Le Québec a repris l’attitude colonisatrice des Anglais et nous l’a ensuite fait subir. C’est pas en pansant des blessures qui nécessitent des chirurgies qu’on va pouvoir les soigner avec des pansements. Ça nécessite des réparations profondes. »

— Une citation de  Sylvestre Desterres

Enlève tes barrages! C’est ce que Jean-Marie Vollant crie à Hydro-Québec qu’il qualifie de profiteur.

À défaut, il voudrait que la société d’État investisse dans des infrastructures qui pourraient profiter à la communauté.

Beaucoup attendent plus de reconnaissance. Ils soulignent par exemple que lors des visites organisées au barrage Manic 5, aucune mention de l’occupation du territoire par les Innus n’était faite.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, on le mentionne et on a même cherché à recruter des guides innus pour qu’ils puissent raconter leur histoire aux visiteurs, répond la vice-présidente d'Hydro-Québec Julie Boucher.

Une seule entente a été signée entre Pessamit et Hydro-Québec : celle du barrage de la rivière Toulnoustouc en 1999. Chaque année, la communauté perçoit donc des montants de la part de la société d’État. En 2021, c’était 2,65 millions de dollars.

Depuis 2005, Pessamit poursuit d’ailleurs le gouvernement du Québec, du Canada et la société d’État pour cette exploitation du territoire sans compensation ni consultation pour 500 millions de dollars. Plus largement, la communauté revendique ses droits ancestraux.

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Hydro-Québec compte 13 centrales et presque autant de barrages sur le Nitassinan.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Julie Boucher admet à demi-mot que les relations entre la société d’État et Pessamit ne sont pas les meilleures qui existent.

On essaye de mieux se comprendre, de trouver des points qui nous rassemblent. Il y a un début de dialogue, mais il est encore chargé de tout ce qu’il s’est passé, explique-t-elle en ajoutant qu’il faut faire preuve de patience.

Illustration de ce dialogue entamé, Mme Boucher raconte que des représentants d’Hydro-Québec ont rencontré des aînés.

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Julie Boucher ne croit pas que les relations entre les Autochtones et Hydro-Québec sont si mauvaises. « C'est une perception », dit-elle.Photo : IVANOH DEMERS

« Si on veut parler du futur, il faut reconnaître ce qu’il s’est passé. On s’est remis en question par rapport aux dommages du passé. »

— Une citation de  Julie Boucher, vice-présidente relations avec les communautés, Hydro-Québec

Aujourd’hui, le mal est fait, et Éric Kanape a bien conscience que les Innus ne peuvent pas demander le démantèlement des lignes. Mais au moins de respecter les gens.

De son côté, Hydro-Québec et sa PDG, Sophie Brochu, affichent régulièrement une volonté de réconciliation avec les Autochtones.

En entrevue, Julie Boucher évoque les partenariats multiples et variés qui peuvent être mis sur la table entre Hydro-Québec et les communautés. Cela comprend des ententes contractuelles, la participation active à différents projets, voire la collaboration, comme c’est le cas avec les Mohawks pour la ligne qui alimentera l’État de New York.

On espère que ces gestes concrets vont permettre de renouer la confiance, ajoute encore Mme Boucher.

Cet objectif de réconciliation, le chef Vollant n’y croit pas tant que ça. Et de toute façon, on n’a pas à négocier quoi que ce soit. Le territoire nous appartient.

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De nombreuses routes forestières rendent le territoire des Innus plus facilement accessible qu'auparavant. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

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