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Image : Illustration d'entête représentant deux mains en position de prière ceintes d'un chapelet. Des rayons de lumière en émanent.

Texte et photos : Christiane Latortue Illustrations : Olivia Laperrière-Roy

De nos jours, lorsqu’il est question de l’Église catholique, ce sont les scandales sexuels, les sévices commis dans les pensionnats autochtones et l'opacité de cette organisation qui font les manchettes. Alors que le catholicisme est en perte de vitesse au Québec, certains jeunes font le choix, encore aujourd’hui, de se joindre à cette institution millénaire...

Sara, 30 ans, et Geneviève, 42 ans, deux femmes modernes, deux sœurs – l'une toujours consacrée, l'autre aujourd'hui défroquée –, n'ont pas hésité à rejoindre cette Église imparfaite, une Église qu’elles décrivent comme étant salvatrice puisqu'elle a agi comme un phare au milieu des tempêtes personnelles qu’elles traversaient. L'appel de Dieu, dans tout son mystère, s'est avéré plus fort que tout.

Sara a grandi à Sainte-Foy, en banlieue de Québec, où elle a eu une enfance heureuse, entourée de ses huit frères et sœurs. La prière du dimanche matin, la prière du soir, la prière avant le repas et la messe du samedi rythmaient la vie familiale.

Sara baigne donc depuis toujours dans la foi. Cela ne l’a pas empêchée, au secondaire et au cégep, de fréquenter des garçons et de vivre comme les autres jeunes de son âge.

J'ai même eu plusieurs copains! J'ai eu un copain au secondaire pendant huit ou neuf mois, pis j'en ai eu un autre au cégep. Ç’a été, je dirais, assez déterminant dans mon cheminement parce que [ce dernier] n'avait pas la foi du tout. Je dirais que cette personne-là m'a aidée à remettre en question tout ce que j'avais reçu, estime Sara aujourd'hui.

La rupture amoureuse a toutefois ébranlé ses fondations. Sara s’est éloignée de sa famille, a coupé les liens avec ses amis, s’est isolée et a sombré dans une profonde tristesse. La Sara lumineuse et pleine de vie s’était éteinte. J'allais vraiment pas bien, je n'étais pas bien intérieurement. Mes parents s'inquiétaient de me voir aussi sombre.

Devant son état léthargique, un de ses frères l’a invitée à participer à une fin de semaine de prière à Famille Marie-Jeunesse, une association qui a comme mission principale l’évangélisation des adolescents et des jeunes adultes.

Sœur Sara est vêtue d'un chandail à manches courtes vert avec une illustration de brebis et un foulard blanc. Elle pose pour la caméra sur la galerie d'une maison.
Sœur Sara Brunet sur la galerie de la maison principale des Sœurs de l'Agneau, à Sainte-Pétronille.Photo : Radio-Canada / Christiane Latortue

C'est venu me rejoindre. C'est comme si tout ce que je remettais en question depuis plusieurs mois, ben là, ça avait du sens, raconte Sara. C'est vraiment dans un temps de prière – en fait, un temps d'adoration – que j’ai rencontré, que j’ai senti que Dieu était là, vraiment.

Toutefois, elle n’était pas encore certaine de vouloir consacrer sa vie à Dieu. Cet instant d’illumination a néanmoins entrouvert une porte. Sara commençait à y voir une petite lumière... Allait-elle la suivre? Pour elle, qui pensait jadis à se marier et à avoir des enfants, un nouveau parcours se dessinait.

Depuis que j'étais toute petite, je sentais intérieurement qu'il y avait quelque chose de spécial qui m'attendait. Je n’avais jamais pu mettre le mot dessus, mais je sentais intérieurement qu'il y avait quelque chose de hors du commun.

Illustration de la silhouette d'une femme, les yeux fermés, qui regarde vers le haut. Des rayons de lumière proviennent du coin droit supérieur de l'image.
Image : Illustration de la silhouette d'une femme, les yeux fermés, qui regarde vers le haut. Des rayons de lumière proviennent du coin droit supérieur de l'image.
Photo: Illustration de la silhouette d'une femme, les yeux fermés, qui regarde vers le haut. Des rayons de lumière proviennent du coin droit supérieur de l'image.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Croire ou mourir

Pour Geneviève, l’appel de la foi se résumait à une simple équation : vivre ou mourir. À 21 ans, il devait se passer quelque chose, sinon elle ne voulait plus être de ce monde.

Geneviève a grandi dans le secteur L’Acadie, à Saint-Jean-sur-Richelieu, dans une famille où la religion était – et demeure – importante.

Ses parents se sont séparés lorsqu’elle était adolescente, une rupture douloureuse qui l’a amenée à multiplier les mauvaises fréquentations. L’espèce d'amour inconditionnel promis par Dieu, dont on m'avait parlé, mes propres parents n'étaient pas capables de le vivre, donc ce n'était plus vrai. Ça perdait toute crédibilité, raconte-t-elle.

Une descente aux enfers s’est amorcée. Pour se sentir vivre et, du même coup, pour ravaler son mal-être, Geneviève a sombré dans la drogue. Deux cures de désintoxication à la Maison Jean-Lapointe ont été nécessaires pour la sortir de cette spirale infernale. Deux cures et l’amour d’un petit ami, auquel elle s’est accrochée comme à une bouée.

Geneviève regarde la caméra. Elle a des cheveux blonds ondulés et porte une robe blanche.
Après être sortie de chez les sœurs, Geneviève a réinventé sa vie. Elle est aujourd'hui chroniqueuse à l'émission « La Victoire de l'amour ».Photo : Gracieuseté : La victoire de l'amour

On a fait cinq ans ensemble et, à la fin de cette relation [...], il n'y [avait] plus rien de vrai, il n'y [avait] rien de solide dans ce bas monde. Ma vie n'avait pas de poids.

Elle a atteint le fond du baril. Le désespoir l’habitait, de même que l’envie de mettre fin à ses jours. En même temps que je portais le désir de mourir, je portais le désir d'entendre la parole de Dieu, la Bible.

Geneviève se souvient très bien du moment où elle a pris la décision de devenir sœur et de se consacrer à Dieu, dans un monastère de la communauté Marie-Jeunesse. Elle avait 21 ans.

« Ma vie était cassée. Je suis allée à la messe, pis là, l'interrupteur s'est allumé. La switch s'est mise à "on". Il y a une lumière qui s'est faite. Dieu est vivant! Le moment de ma conversion, c’est vraiment précis. Il y a eu un avant et il y a un après, le 25 septembre 2001. »

— Une citation de  Geneviève

« Dieu m'a sauvée in extremis », explique-t-elle. J'étais dans des espèces de ténèbres, un brouillard intérieur. Je voulais mourir. Eh bien, ce jour-là, je suis allée à la messe et toute la foi de mon enfance, tout ce que j'avais appris de qui était Jésus, tout ça s'est comme révélé être vrai. Un réconfort intérieur. J’ai été comme prise dans les bras par mon âme, comme réconfortée profondément.

À ce moment-là, la religion s’est avérée la réponse à son mal de vivre, mais il ne devait pas toujours en être ainsi pour Geneviève, qui quittera plus tard la vie consacrée.

Illustration d'un mouton, blanc, sur fond vert. Il porte à l'oreille une étiquette de plastique orange avec une croix.
Image : Illustration d'un mouton, blanc, sur fond vert. Il porte à l'oreille une étiquette de plastique orange avec une croix.
Photo: Illustration d'un mouton blanc sur fond vert. Il porte à l'oreille une étiquette de plastique orange avec une croix.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Les brebis de Jésus

Je suis le bon pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent.
- Jean, 10, 14

Sœur Sara n’a rien de l’allure classique d’une religieuse. Oubliez les vêtements traditionnels comme la robe noire, le voile, la guimpe. Elle évolue au sein d’une communauté de sœurs à l’allure beaucoup plus décontractée; les Brebis de Jésus portent une jupe longue, un t-shirt vert sur lequel une illustration de brebis représente la tendresse du bon berger et un foulard blanc autour du cou. Des vêtements plus adaptés à notre époque, explique sœur Sara.

Ce groupe a été fondé par sœur Jocelyne Huot, qui méditait dans un boisé, une Bible dans la main, lorsqu’elle est tombée sur ce passage : Je suis venu pour que les brebis aient la vie et l’aient en abondance. Je suis le bon pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.

Sœur Jocelyne a senti dans son cœur comme un appel à prendre soin des enfants, raconte Sara.

De là, la sœur de Saint-François-d’Assise a lancé les Brebis de Jésus, un mouvement qui n’a pas cessé de croître depuis avril 1985. Au fil des ans, les regroupements se sont multipliés, si bien qu’on en trouve aujourd’hui un peu partout dans le monde, des Antilles à l’Afrique en passant par l’Amérique du Sud.

Sœur de l’agneau

C’est au sein de ce groupe que sœur Sara évolue, mais c’est une autre communauté qui l’a menée sur cette voie. Sara s’est d’abord tracé un chemin vers le seigneur auprès de la communauté Famille Marie-Jeunesse.

Sara avait 17 ans lorsque ses frères lui ont fait découvrir cette communauté de religieuses qui œuvrent auprès des jeunes. À 18 ans seulement, elle est allée vivre auprès d’elles.

Après cette année d'apprentissage, elle est revenue à Québec pour poursuivre son baccalauréat en enseignement.

Vue sur Québec depuis la demeure des Sœurs de l'Agneau (Brebis de Jésus).
Vue sur Québec depuis la demeure des Sœurs de l'Agneau (Brebis de Jésus)Photo : Radio-Canada / Christiane Latortue

À 23 ans, elle est finalement devenue religieuse. Deux ans plus tard, elle a déménagé à la maison mère des Brebis de Jésus, la Maison Emmanuelle, située sur une magnifique propriété à Sainte-Pétronille, sur l’île d’Orléans.

Ça se fait sur plusieurs années et, tout doucement, je me suis dit : "C'est ma place. Je me sens bien. Ça vient rejoindre qui je suis et je peux m'épanouir dans cette réalité-là", relate Sara.

À la Maison Emmanuelle, Sara réside avec une autre sœur un peu plus âgée. Les deux femmes accompagnent quatre jeunes étudiants qui y cherchent leur voie.

Dans cette vaste propriété, on trouve des sentiers pour la prière, un chemin parsemé de citations de la Bible ainsi qu’une petite chapelle extérieure qui permet aux gens de se recueillir dans un environnement paisible. Des poules, des dindes et des moutons déambulent sur le terrain de la maison principale et font le bonheur des jeunes qui viennent passer l'été au camp.

Le quotidien de sœur Sara est très rempli et strictement ordonné. Son horaire est réglé au quart de tour entre les prières, la préparation des repas et d’activités pour la communauté, l’animation auprès des jeunes qui séjournent au camp durant l’été et l'enseignement du français aux nouveaux arrivants.

Ce sont des journées très intenses, surtout le mois de juillet. Le mois d'août, c’est les vacances. Pas de réveille-matin! Je peux me reposer le matin, je peux faire des prières quand je veux. On a des activités variées, c’est plus comme des vacances, sans trop prévoir.

Branchée sur les jeunes

Sara est une sœur 2.0. À l’affût des tendances du web depuis son téléphone intelligent, elle trouve nécessaire de demeurer branchée sur ce qui intéresse les jeunes. Grande admiratrice de la série française Lupin, elle aime également se détendre en regardant des films sur Netflix.

Je veux rester libre par rapport à cela, poursuit-elle. Tik Tok, c'est plus mystérieux pour moi, mais les jeunes avec qui j'étais cet été m’ont montré des petits vidéos...

Illustration de plusieurs yeux qui regardent le lecteur, sur un fond brun.
Image : Illustration de plusieurs yeux qui regardent le lecteur, sur un fond brun.
Photo: Illustration de plusieurs yeux qui regardent le lecteur, sur un fond brun.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Le regard des autres

Durant son cheminement pour devenir sœur, Sara éprouvait un malaise, voire de la gêne, face au jugement d’autrui. Aujourd'hui, elle s'assume totalement.

J'étais très gênée de dire ma foi, enfant, adolescente aussi. Je ne disais pas que j'allais à l'église, le dimanche. Tranquillement, mes amis de qui j'étais plus proche, je leur disais ma réalité. J'étais toujours surprise de voir à quel point les gens m'accueillaient, affirme celle qui a gardé intacts ces liens d’amitié. Que Sara soit devenue sœur leur importe peu. Certains n'ont pas du tout la foi et ça ne représente pas un obstacle.

Quant à sa famille, elle n’a pas été surprise par sa décision de se consacrer à Dieu. À 17 ans, en sortant du secondaire, je leur aurais dit ça et ils auraient été très surpris. Moi-même, je l’aurais été, car je n'étais pas rendue là. Ça s'est fait tout doucement. Ils m'ont vue cheminer, ils m'ont accompagnée beaucoup dans leurs prières. J'ai toujours senti qu'ils ne me mettaient pas de bâtons dans les roues. Ils voyaient comment j'étais bien.

Geneviève jeune, pose et sourit pour la caméra, une fleur blanche dans ses cheveux.
Geneviève à l'époque de sa vie de sœur au sein de la Famille Marie-Jeunesse.Photo : Gracieuseté : Geneviève Côté

De son côté, Geneviève a foncé tête première dans ce choix peu ordinaire. Des gens de son entourage l’ont mise en garde, mais elle a écouté son coeur. Il y avait de tout. Il y avait une sorte de fierté chez certains qui ont toujours su que j’étais "Marginale Geneviève", raconte-t-elle. Il y a eu des "fais attention", des "sois prudente". Il y a eu des "ne perds pas ta couleur", "ne perds pas ton originalité."

Seul son frère, méfiant, n’était pas convaincu. Il a été présent pour les grandes étapes d'engagement, pour mes vœux. Il n'était pas particulièrement d'accord, pas particulièrement pratiquant, mais parce que j'étais heureuse, il m'a dit : "Vas-y, ma soeur. Sois heureuse."

Geneviève compare répondre à l’appel de dieu à s'engager avec quelqu'un. Il y a beaucoup de fébrilité, il y a le doute, mais quand la joie domine, que tu es contente, que tu es heureuse, tu es fière, pourquoi aller contre ça?

Illustration, de teinte bleutée, de deux mains jointes ensemble, dans lesquelles se trouve un chapelet.
Image : Illustration, de teinte bleutée, de deux mains jointes ensemble, dans lesquelles se trouve un chapelet.
Photo: Illustration, de teinte bleutée, de deux mains jointes ensemble, dans lesquelles se trouve un chapelet.   Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Un parcours gratifiant, mais épineux

La vie consacrée n’est tout de même pas un roman à l’eau de rose. Et comme avec la rose, il faut prendre garde aux épines. Sara et Geneviève en savent quelque chose.

C'est un grand renoncement de choisir de ne pas avoir d'enfant de ma propre chair, convient Sara. Mais ce n'est pas assez pour que je pense toujours à ça. Je me dis : "Je n'ai pas choisi de ne pas avoir d'enfant. J'ai plutôt choisi cette vie-là et ça implique ce renoncement-là."

Un choix difficile, tout comme celui de renoncer à la vie de couple, à partager son quotidien, son intimité, avec quelqu’un.

« Ma relation avec Jésus, c’est d’abord une relation d’époux, même si ce n’est pas pareil. Effectivement, ce n’est pas du tout pareil qu’avec un homme. Des fois, j’aimerais qu'il soit plus incarné, pour qu’il puisse me câliner, mais c’est vraiment une relation qui vient me combler. »

— Une citation de  Soeur Sara

C'est sûr qu'il y a des moments, même physiquement, en écoutant un film, où il y a de belles scènes de tendresse. Ça peut venir me chercher intérieurement, poursuit Sara.

Et si Soeur Sara avait emprunté une autre voie, que serait-elle devenue? Je travaille encore parfois comme enseignante suppléante. On a la possibilité de travailler. Probablement que je serais enseignante, probablement que je serais mariée. [...] Tout est possible.

À la place, elle catalyse toute son énergie dans le travail qu’elle accomplit avec ses frères et sœurs dans les communautés religieuses. Sa soif de contacts humains vient aussi s’exprimer dans l’art et le sport : la musique, le chant et le piano occupent une place importante dans sa vie, de même que le soccer, le volley-ball, la randonnée, le ski de fond et la raquette. Elle aime être à l’extérieur le plus possible pour bouger.

Sans les mécanismes de protection qu’elle a acquis au fil de son parcours, l’expression porter sa croix prendrait tout son sens. Il faut être consciente de ce que [la vie consacrée] implique. On a été formées dans ce sens-là et j'ai des outils pour vivre cela de manière saine, de manière équilibrée, soutient Sara.

Soeur Sara, de dos, montre la chapelle extérieure, qui est installée en plein boisé.
Chapelle extérieure sur les terres des Brebis de Jésus, à Sainte-Pétronille.Photo : Radio-Canada / Christiane Latortue

Des difficultés insurmontables

Geneviève, de son côté, a eu plus de difficultés à négocier avec ce quotidien, si bien qu’elle a finalement quitté les soeurs. De son propre aveu, elle estime avoir été beaucoup trop jeune au moment de choisir de consacrer sa vie à Dieu.

Le régime de la vie en communauté ne convient pas à tout le monde. Pour Geneviève, quatre séances de prière par jour pendant 15 ans ont fini par avoir raison de sa ferveur. Elle compare ce cheminement à celui d'un athlète – qu’elle a d’ailleurs décrit dans son livre Athlète du bon Dieu – avec des horaires dictés par des supérieurs du matin au soir. On lui disait quoi faire et quand le faire, quand manger, se reposer.

Lorsqu’elle était sœur, elle portait la philosophie de la Maison Marie-Jeunesse, à laquelle elle était toujours rattachée, par l’entremise de la prière, du chant choral, de pièces de théâtre pour les jeunes, d’animation dans les paroisses. Elle a partagé son temps entre Québec, Sherbrooke et des missions internationales, notamment en Belgique et à Tahiti. C’est d’ailleurs là que s’est achevé son parcours consacré.

Il y avait aussi une question de chasteté. C'est difficile, la chasteté. [...] Moi, je voulais tenir mes engagements, mais mon corps a dit : "T'es heureuse, oui". Mais j'avais besoin d'une tendresse plus charnelle, admet-elle aujourd’hui.

Son corps a fini par lâcher. Littéralement. Une rupture de kyste, qui l’a gardée alitée, l’a affligée. Elle était au sommet de ce qu’[elle] voulait être, mais la machine ne suivait tout simplement plus.

Illustration d'un téléphone cellulaire avec un appel fictif de Dieu qui est mis en sourdine.
Image : Illustration d'un téléphone cellulaire avec un appel fictif de Dieu qui est mis en sourdine.
Photo: Illustration d'un téléphone cellulaire avec un appel fictif de Dieu qui est mis en sourdine.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Vivre sa foi autrement

Geneviève a donc dû faire le deuil de la vie religieuse qu’elle a embrassée avec tant de ferveur. La maladie a été déterminante dans son choix. Une opération, puis deux. Elle n’allait pas mieux.

Je suis rentrée au Québec [de Tahiti] et ça ne marchait pas non plus. Je suis allée en vacances dans ma famille, je me suis mise à me porter mieux. J'en ai parlé aux responsables qui m'ont dit : "Prends un mois de plus". Au moment de revenir, j'ai tout de suite vu qu'il y avait quelque chose [qui n’allait plus]. En entrant dans la bâtisse, dans la communauté, les gens étaient toujours aussi gentils, mais je me suis sentie mal, relate Geneviève.

Rapidement, elle s’est rendue à l’évidence que son engagement n’avait plus la même force. C’était le temps de mettre fin à sa vie en communauté. Après avoir pris cette décision, elle a très vite retrouvé la santé.

Mais après 15 ans de vie religieuse, comment affronter son nouveau quotidien sans replonger dans ses vieux démons?

Il a fallu que je prenne mes distances avec Dieu aussi. J'ai pris des distances avec la prière, raconte Geneviève.

La décision lui a été salutaire. Aujourd’hui, elle sait ce qu’elle conseillerait à un jeune qui hésiterait entre la vie laïque ou la vie consacrée.

Geneviève est assis sur une chaise de restaurant. Elle porte un chapelet autour du poignet gauche.
Geneviève lors de notre rencontre, à l'été 2021.Photo : Radio-Canada / Christiane Latortue

Tu aimes le bon Dieu? Tu aimes la prière? Tu aimes le rencontrer? C'est plus précieux que tout, mais tu n'as pas besoin d'être dans une communauté pour faire ça. Moi, quand je suis rentrée à 21 ans, j'aurais aimé qu'on me dise : "Fréquente la communauté, viens aux soirées de prière, viens à des fins de semaine avec nous autres. Viens vivre l'expérience missionnaire, mais continue de travailler, garde et paie ton appartement."

Six mois après ma conversion, j'ai commencé à habiter à Marie-Jeunesse. C’était beaucoup trop vite. Ils ne font plus ça maintenant.

Famille Marie-Jeunesse a d'ailleurs eu les projecteurs braqués sur elle en septembre dernier, alors que le mouvement et son fondateur Réal Lavoie ont fait l'objet d'une action collective autorisée par la Cour supérieure. Cette demande a été faite par un résident de Québec, Pascal Perron. Elle vise des victimes d’abus physiques, spirituels et psychologiques, de 1986 à aujourd’hui.

Geneviève repousse l'idée qu'elle aurait été recrutée contre son gré, se décrivant elle-même comme tellement volontaire. Sans prendre parti pour la communauté ou pour les victimes dans cette affaire, elle a tenu à commenter l'action collective.

Je connais personnellement toutes les personnes de la Famille Marie-Jeunesse. Celles qui sont responsables du recours collectif aussi. [...] Je suis bien sûr, profondément touchée et attristée par toute cette histoire. Je crois que les mots "agression" et "violence" sont vraiment très mal choisis et n'ont pas lieu d'apparaître... douleurs et/ou souffrances me paraissent plus adaptés.

Je suis certaine que toutes les personnes impliquées ont fait de leur mieux... et que la souffrance pousse parfois les êtres humains à chercher des coupables... mais il n'y en a pas toujours... laisse entendre Geneviève.

À 36 ans, cette dernière a finalement commencé une nouvelle vie à l’extérieur de cette communauté religieuse. Pour elle, c’était comme sauter une autre fois dans le vide. Geneviève n’avait plus 21 ans. Elle devait faire ses propres choix, les assumer et se reprogrammer pour bien fonctionner au quotidien.

« J'ai mis Dieu sur "mute". Je voulais écouter ce qui se passait en moi et ç’a pris presque trois  ans [pour y arriver]. »

— Une citation de  Geneviève

Aujourd’hui âgée de 42 ans, Geneviève a depuis remonté le volume de sa foi et réintroduit la parole de Dieu dans son quotidien. Son retour à Québec lui a permis de reprendre contact avec des amis qui vont à la messe le dimanche, qui ont une famille, des enfants, une maison, et surtout qui aiment Dieu.

Après avoir repris son travail comme éducatrice à l'enfance, une nouvelle carrière pointe à l’horizon comme chroniqueuse à l’émission religieuse La Victoire de l’Amour.

J'ai commencé à porter Sontémoignage en disant aux gens : "Dieu nous aime, peu importe nos choix. Dieu nous aime et ne nous lâchera jamais."

Illustration d'une église sur fond de texture d'eau
Image : Illustration d'une église sur fond de texture d'eau
Photo: Illustration d'une église sur fond de texture d'eau  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Une Église en eau trouble

L’institution bienveillante qu’est l’Église catholique, telle que décrite par Sara et Geneviève, détonne de la réalité dépeinte par des milliers de dénonciations provenant d'un peu partout dans le monde, au cours des dernières années.

Cette église qui, pendant des décennies, a fermé les yeux sur des abus à caractère sexuel, a érigé en système une culture de l'assimilation autochtone et doit encore s'expliquer sur la découverte de restes de centaines d'enfants dans des pensionnats canadiens, en a long à se faire pardonner.

Geneviève est la première à s’indigner de ces révélations.

« Comme tout le monde, on se désole. À la limite, on se scandalise. Quelle horreur! Mais est-ce qu’avoir été à leur place, on aurait fait mieux? [...] C'est fait d'êtres humains imparfaits et on ne changera jamais, ça. »

— Une citation de  Geneviève Côté, sur les pensionnats autochtones

Lorsqu’elle commente les déboires de l’Église catholique, Geneviève préfère ne pas parler de l’institution. Elle ramène plutôt la discussion à l’échelle humaine et prône le pardon.

Je crois que toute agression ou mauvais traitement est, à la base, dû à un manque d'amour... et que seul l'amour (et le pardon) viendra à bout des blessures. [...] Je crois, et j'en suis persuadée, qu'il n'y a pas de paix possible sans pardon. Heureusement, l'époque des pensionnats tels qu'ils étaient, est révolue, dit-elle, soulagée.

Sara aussi se désole des révélations qui entachent l’Église depuis des décennies. Mais c’est surtout un fort sentiment d’incompréhension qui l’habite.

L'Église est humaine. On sait qu'il y a l'esprit de dieu qui passe, mais l'Église est formée d'humains et l'humain ce n'est pas quelqu'un qui est parfait. Il y a des choses qui n'auraient pas dû avoir lieu et qui ont eu lieu. C'est sûr que ça vient m'atteindre. Je ne suis pas indifférente à cela. J'espère que ça ne se reproduira plus, a-t-elle souhaité.

Le danger, estime Sara, c’est de faire des amalgames. Tout n’est pas noir, dans L’Église catholique, croit-elle. Je connais des religieuses qui ont travaillé auprès des autochtones avec tellement de bienveillance et d'amour! Pis elles ont fait vraiment de belles choses, mais ça, on n’en parle pas. En soi, le concept de pensionnat, je suis contre ça. [...] Je trouve tellement riches les cultures de chaque peuple. Ça m’horripile quand je pense à ce qui s'est passé.

Comment, dans ce contexte, attirer les jeunes, dont les possibilités sont infinies, vers la religion?

Geneviève pense que c'est par le témoignage d'individus qui n'ont pas honte de dire Dieu est bon, Dieu nous aime.Et peut-être que ce n'est pas grave, s'il y a moins de religieux et religieuses dans nos communautés. Ce qui est important, c'est les rassemblements d'êtres humains qui prient ensemble.

C'est vrai qu'il y en a moins [de jeunes en communauté], indique pour sa part Soeur Sara, mais je suis dans l’espérance, alors je ne suis pas comme atterrée de ça. Je me dis : "Il y en a sûrement que ça germe dans leur coeur, alors il aura le courage. Je prie pour le courage de dire oui à un appel de bonheur".

Et maintenant?

Geneviève a aujourd’hui un amoureux, une belle-fille, en plus de son travail qui la passionne à La Victoire de l’Amour. La foi fait partie de son travail : elle écrit des livres, fait des chroniques, mais ne se sent pas obligée d’en parler toujours à la maison. Sa nouvelle famille navigue aisément à travers sa foi et ses convictions.

Quand je ferme les yeux avant le repas, puis que je fais mon signe de croix, ils sont corrects. Eux, ils ne le font pas, mais mon amoureux m'accompagne à la messe tous les dimanches.

Geneviève sait au plus profond d'elle-même que sans ce passage en communauté, elle serait probablement morte, même si en sortir, alors qu’elle avait de sérieux ennuis de santé, a failli aussi lui coûter la vie. Elle regarde maintenant l’avenir avec bonheur, alors qu’un mariage, qui sera célébré dans la maison de Dieu, pointe à l'horizon.

À 30 ans, Soeur Sara, elle, se voit toujours aussi heureuse dans 10 ans. Je ne peux pas dire où je serai. C'est un peu un mystère, mais il y a tellement de surprises dans la vie. Je serai certainement encore amoureuse du Seigneur. Dans le goût de me donner pour que d'autres goûtent à cette vie, à cet amour, à cette tendresse.

Pour Soeur Sara et l’ex-soeur Geneviève, l’important, maintenant, c’est de poursuivre sur la bonne route, peu importe laquelle. Un vieux dicton ne dit-il pas que tous les chemins mènent à Rome?

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