•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Carl Dubé et sa fille.

Les rires ont mis du temps avant de revenir dans cette maison de Manawan. Certains gestes, comme coiffer les cheveux de Jessica ou préparer le biberon de Carol Junior, sont même devenus le nouveau quotidien de Carol Dubé, père de sept enfants.

Texte et photos | Marie-Laure Josselin

Le sapin mauve trône à l’entrée de la maison enneigée. Un sapin mauve, c’est plutôt rare, mais il a du sens dans cette maison de Manawan, une communauté atikamekw de 2000 habitants à trois heures de Montréal. Car cette couleur symbolise Joyce Echaquan.

Pour le public, Joyce Echaquan est cette femme atikamekw de 37 ans décédée au CISSS de Lanaudière le 28 septembre 2020. En publiant une vidéo d’elle sur les réseaux sociaux peu avant sa mort et dans laquelle on entend une pluie d’insultes de la part de membres du personnel soignant, elle a créé une onde de choc, mettant en lumière ce qui était décrié depuis longtemps, notamment dans des commissions.

Le rapport de la coroner le confirme : le décès de Joyce Echaquan était évitable et le racisme et les préjugés y ont contribué.

Un sapin mauve garni d'une boule de Noël où se trouve la photo de Joyce et de Carol.
Partout dans la maison, le visage de Joyce Echaquan est omniprésent, y compris sur les boules de Noël.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pour Carol Dubé, Joyce Echaquan était une maman et une grand-maman. L’amour de sa vie surtout. Alors, depuis un peu plus d’un an, il réapprend à vivre sans celle qui a partagé son quotidien pendant 23 ans.

L’amour au premier instant

Au premier regard, le jeune homme est tombé amoureux. Quand elle est venue à l’improviste, chez lui, déposer un baiser sur son visage alors qu’il dormait, il y a une vingtaine d’années, Carol Dubé est resté surpris.

Je la trouvais tellement belle, parfaite, répète-t-il, perdu dans ses souvenirs, avec un grand sourire… Tellement bien qu’elle le suivait dans ses petites folies comme les concerts de Metallica, précise l’homme.

Il retourne, en silence, dans ses pensées. Elle me soutenait aussi dans mon travail, même si je ne faisais pas beaucoup d’argent. Elle était toujours derrière moi!. Pompier volontaire, Carol voulait aider sa communauté.

Des bougies avec des photos, un tee-shirt, un foulard avec l'inscription « Justice pour Joyce ».
Carol Dubé a fait un petit autel en hommage à sa conjointe avec de nombreux souvenirs et photos.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En 2020, la passion était toujours là, raconte-t-il pudiquement. On n’était pas le couple parfait, corrige-t-il, mais on avait une belle année. Tout en devenant parents pour la septième fois avec la naissance de Carol Junior, ils étaient devenus aussi grands-parents. Et puis Carol avait fait sa grande demande.

Dans sa maison, il s’avance vers le petit autel où trônent des bougies avec la photo de Joyce, ainsi qu’un foulard et des messages. Un petit cœur avec l’inscription en atikamekw Matcaci Joyce : Au revoir Joyce.

Carl tient un panier fait d'écorce de bouleau dans les mains.
C'est dans ce petit panier en écorce que Carol Dubé avait mis les bagues qui devaient sceller officiellement leur amour. À son poignet, il porte un morceau de tissu violet qu'il a attaché juste après le décès de Joyce. Quand il se cassera, il le mettra dans un petit panier. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Carol attrape délicatement un panier fait en écorce de bouleau où il avait mis les bagues pour le mariage. Dessus, une fleur a été dessinée en grattant sur l’écorce. C’est une belle histoire. La dame qui l’a fait disait que l’amour, on va le garder, même si Joyce…. Il ne finit pas sa phrase et montre le dessin d’un oiseau qui a pris son envol d’un côté du panier, et de l’autre, un huard qui semble posé sur de l’eau.

Même si Joyce s’est envolée, notre amour sera toujours préservé dans cette petite boîte. Ça, c’est moi qui reste avec les enfants, je ne m’envole pas encore, dit-il.

Une date malheureusement inoubliable

28 septembre 2020, mon monde s’est écroulé, lance l’homme, casquette vissée sur la tête. Brodée dessus, la date fatidique ainsi que les mots Justice for Joyce.

Il regarde l’alliance qu’il porte et avec laquelle il joue systématiquement dès que l’émotion le submerge. Car si Joyce n’a jamais pu passer la bague au doigt de Carol, son homme a décidé de la mettre.

Carol Dubé porte une casquette sur laquelle est brodée la date du 28 septembre 2020.
Sur la casquette de Carol Dubé est brodée la date fatidique qui a bouleversé sa vie. En arrière, un dessin représentant de Principe de Joyce, de l'artiste atikamekw Eruoma AwashishPhoto : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il montre un coin de la cuisine, puis son fils, Thomas, 17 ans. Je l’ai vu arriver en courant en criant : "Papa, papa". Il était inquiet. "Faut que tu voies ça, c’est maman!", raconte Carol DUbé.

Son fils prend alors son téléphone et montre des vidéos. Celle qui a circulé sur les réseaux sociaux, mais aussi celle interdite de publication où on entend Marie Wasianna, la fille aînée, qui prie en atikamekw auprès de sa mère, inerte, au CISSS de Lanaudière.

J’ai tout de suite su que c’était fini. Je suis tombé ici à genoux!, s’exclame Carol Dubé.

Plus d’un an plus tard, il s’en veut toujours de ne pas avoir été là, lui qui a promis à Joyce de l’aimer, de la protéger. J’ai failli à cette tâche. Ça me fait terriblement mal de l’avoir laissée, j’ai le sentiment que je l’ai abandonnée. Ça me ronge.

Il s’effondre. Attrape sa tête avec ses mains, puis frotte ses yeux pour se reprendre. Il a mal aussi, car il y avait tellement de gens autour d’elle qui pouvaient l’aider. Leur devoir humain et professionnel, ils ne l’ont pas fait!.

Depuis, la vie a tellement changé. Elle était simple avant. Même avec sept enfants, car il y avait une maman, ça aidait, précise-t-il, avant d’aller ramasser le biberon de Carol Junior, un an et demi.

Carol Dubé fait des câlins à son enfant d'un an et demi.
Les enfants de Carol Dubé sont sa force pour continuer.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il prend le petit dans ses bras, le dépose dans son siège, puis s'assoit sur un coin pour peigner les cheveux de Jessica, 10 ans.

Est-ce que je suis devenu un petit peu bon ou c’est pareil?, demande-t-il à la petite aux cheveux longs tout emmêlés. C’est pareil… mais un peu bon. Ils explosent de rire.

Le temps a coulé avant que de tels rires fusent à nouveau dans la maison. Ce papa a dû apprendre à se débrouiller seul avec six de ses enfants encore à la maison et âgés d’un an et demi à 19 ans. Les plus vieux sont toujours prêts à l’aider, comme lui veille désormais sur eux.

Ça amène tellement de vie, souligne-t-il. Ils sont importants, surtout depuis l’événement. On dirait que je suis devenu un super protecteur, je suis même inquiet de les envoyer à l’école. Tout comme ses grands sont inquiets quand il prend la route.

Notre vie a été complètement perturbée, raconte-t-il. Notre routine a changé. Je me suis découvert d’autres petits talents comme les tâches ménagères, les coiffures des filles, la cuisine… j’apprends encore!.

Il a fallu bien sûr répondre aux questions sur la mort de cette maman si présente à travers les portraits et les souvenirs dans la maison, et pourtant si absente. Comment? Pourquoi?

« J’essaie toujours de leur faire voir le bon côté des choses, mais des fois, je ne le trouve pas pour certaines questions. Je ne suis pas encore guéri, je n’ai pas commencé mon deuil. »

— Une citation de  Carol Dubé
Une croix sous la neige.
Joyce Echaquan est enterrée dans le cimetière de la communauté atikamekw de Manawan.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Souvent, pour faire plaisir, Carol Dubé dit qu’il va bien. S’ensuit un long moment de silence, la tête baissée. Il n’ose pas dire la vérité. Que sa vie ressemble à de grosses vagues; des fois, c’est tellement beau, des fois tellement dur.

Je dis tout le temps que je vais bien, même si je ne vais pas bien. Je suis très très très fatigué aussi. Je me sens comme une petite goutte d’eau dans le désert, asséché, seul, inutile aussi. Tous les hommes ont besoin de l’amour d’une femme. Pas n’importe quelle femme, sa femme!

La mission d’une vie

Pourtant, de son propre aveu, Carol Dubé est très entouré aussi.

Après le dépôt du rapport de la coroner début octobre, la poussière est un peu retombée. De sa vie bien simple, Carol Dubé s’est retrouvé dans un tourbillon médiatique, politique et social. Car malgré lui, il est devenu le porte-parole d’une cause.

S’il a reçu quelques messages négatifs, l’événement tragique s’est surtout accompagné d’une vague d’amour, comme en témoignent les murs du salon où sont accrochés de nombreux portraits de Joyce, cadeaux de plusieurs artistes.

Deux tableaux représentant Joyce Echaquan.
Carol Dubé est toujours émotif à la vue des différents visages peints et dessinés par de nombreux artistes.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sans compter les nombreux messages d’appui qu’il a reçus et le soutien de sa communauté. Impossible de traverser cette année sans cela. Impossible non plus de vivre les audiences publiques aussi. C’était horrible, tu revoyais la même scène tout le temps, tous les jours, et les mêmes mensonges aussi, se rappelle-t-il. Pourtant, il voulait savoir, même s’il reste des questions sans réponses.

Ça m’a tellement aidé de voir qu’il y avait plus de bon monde, et de partout, que je ne pouvais pas en vouloir à personne!.

Parfois quand la colère ou d’autres émotions remontent à la surface, il les déverse en mots dans son journal intime ou sur Facebook.

Parfois, il se rend au site de ressourcement Mirerimowin, situé près du cimetière où repose Joyce.

Dans la nuit, une structure traditionnelle éclairée.
C'est dans ce capitowan situé un peu avant l'entrée de Manawan que Carol Dubé aime venir se ressourcer. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À la nuit tombée, dans le capitowan où la chaleur du feu et l’odeur de sapinage offrent un certain réconfort, Carol prend une pause.

L’homme de peu de mots se décrit résilient et pacifique. Parfois trop, se demande-t-il. Je commence à penser qu’être gentil, c’est un défaut. Il baisse la tête avant de la relever et se raviser pour Joyce qui a réveillé les consciences. Cette mission me donne la force de continuer!.

« Elle a fait cette vidéo pour dénoncer ce que les racisés vivent. Heureusement qu’elle l'a fait. Le racisme systémique était trop silencieux avant. »

— Une citation de  Carol Dubé

Lors de la commission Viens, une vingtaine d’Atikamekw étaient déjà venus raconter les problèmes qu’ils rencontraient à l’hôpital de Joliette. Des témoignages qui ne semblent pas avoir été entendus. La vidéo de Joyce a finalement secoué le Québec et ouvert la voie à de nouveaux témoignages et à une prise de conscience collective.

Carol Dubé.
Carol Dubé, résilient et courageux.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La vague d’amour, j’ai trouvé ça merveilleux. Ce que je trouve triste, c’est qu’il fallait un drame pour ouvrir la conscience de ceux qui ne voyaient pas, qui n’entendaient pas!.

Alors Carol Dubé demande aux Québécois de continuer à soutenir les Autochtones pour la réconciliation et un grand changement de société. Il veut aussi qu'on oublie les différences, il parle même de venir passer un mois avec lui, avec les Atikamekw. C'est sûr que les gens auraient une autre vision que ce qu'ils ont vu dans les livres.

Entrevue avec Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, dans sa résidence de la communauté atikamekw de Manawan.

Au premier ministre François Legault, il demande un petit rendez-vous afin de lui parler du Principe de Joyce qu’il souhaite voir adopter.

Égalité, égalité, répète l’homme atikamekw, c’est une belle mission d’égalité pour tous.

Je dois continuer à porter la voix de Joyce jusqu’à la fin de ma vie s’il le faut. Que son sacrifice serve à quelque chose!, conclut-il.

La communauté atikamekw de Manawan, en hiver.
La communauté atikamekw de Manawan, en hiver.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Partager la page