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Image : Des arbres brûlés devant un édifice presque tout détruit.

Radio-Canada est l'un des rares médias étrangers à qui l'on a permis d'entrer en territoire contrôlé par les séparatistes prorusses dans l'est de l'Ukraine. À la veille de ce qui sera le tout premier tête-à-tête en quatre ans entre les présidents russe et ukrainien, voici le témoignage de civils qui habitent la ligne de front.

Texte : Tamara Alteresco Photos : Alex Sergeev

Les quatre veuves dans leur abri nucléaire.
Image : Les quatre veuves dans leur abri nucléaire.
Photo: L'abri est froid et humide, expliquent les quatre veuves, emmitouflées dans leur manteau de laine.  Crédit: Radio-Canada / Alex Sergeev

Les journalistes occidentaux ne sont pas les bienvenus dans les territoires contrôlés par les séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Dans notre équipe au bureau de Moscou, les citoyens canadiens se sont vu refuser plusieurs fois le droit de s’y rendre, mais ceux qui détiennent un passeport russe ont finalement reçu le feu vert la semaine dernière pour y rencontrer des civils et discuter avec eux de leurs attentes, de leurs craintes et du quotidien dans la seule zone de guerre d’Europe.

Les premières femmes qu’ils ont rencontrées s’appellent Ludmila, Vera, Galina et Lina. Elles sont âgées de 63 à 75 ans. Elles étaient veuves bien avant la guerre, mais elles avaient toujours leur maison, leur jardin et le luxe de vieillir en paix.

Les quatre femmes avec leur manteau d'hiver dans une grande pièce avec des lits et des effets personnels.
Ludmila, Vera, Galina et Lina partagent ce vieil abri nucléaire depuis 2014 pour se protéger des bombardements.Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

Quand la guerre a éclaté en 2014, leur vie a basculé du jour au lendemain.

Les quatre femmes se connaissaient peu, mais aujourd’hui elles sont comme des sœurs. Elles habitent ensemble en banlieue de Donetsk dans un vieil abri nucléaire de l’époque soviétique. Cet hiver sera le sixième qu’elles passent sous terre.

Ludmila descend les marches de leur abri.
L'entrée de l'abri de Ludmila, Vera, Galina et Lina.Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

La pièce est immense, mais presque vide. Des petits lits de bois, des couvertures et quelques effets personnels. L’éclairage au néon donne l’impression qu’il fait chaud, mais il fait froid et humide.

« Ce n’est pas idéal, mais c’est le seul lieu sécuritaire », soutient Lina.

Leurs maisons ne sont pas loin mais, tout près, une mine de charbon est constamment ciblée par l’artillerie ukrainienne.

« Je n’en peux plus », confie Ludmila en se cachant le visage.

Frêle, emmitouflée dans son manteau de laine, elle raconte en pleurant qu’elle a essayé d’aller voir sa maison plus tôt dans l’après-midi, mais elle a dû revenir en courant quand elle a entendu les tirs de mortier.

Ludmila, la main sur le visage, pleure.
L'artillerie ukrainienne bombarde régulièrement la mine de charbon près de leurs maisons. « Je n'en peux plus », affirme Ludmila.Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

Vira tente de la consoler, en vain.

Vous savez, la guerre entame sa sixième année. C’est encore plus long que la Grande Guerre patriotique de 1941 à 1945. Et pourquoi au juste? Qui se bat contre qui? On ne comprend plus rien! On ignore ce qui se passe.

Vira

Leur instinct de survie a depuis longtemps enterré le débat politique, mais quand on leur demande de prédire l’avenir, les allégeances se réveillent.

L’une répond instinctivement que Donetsk a toujours été à l’Ukraine et le restera. Galina réplique sur-le-champ, d’un ton ferme, en secouant la tête : « Non, la Russie! Elle doit aller à la Russie. »

La relance des pourparlers entre Moscou et Kiev sème l’espoir dans ce triste bunker, mais personne ne se fait d’illusion.

Ludmila prie le Bon Dieu pour un miracle, les bras tendus vers le ciel pour que la guerre cesse et que la vie reprenne.

Le conflit et l’enjeu du sommet Poutine-Zelensky

La guerre éclate en mai 2014 dans le Donbass, ce territoire de l’est de l’Ukraine majoritairement russophone, mais les tensions ont commencé quelques mois plus tôt, en février, quand le président [prorusse] de l’Ukraine Victor Ianoukovitch a été chassé du pouvoir par la révolution pro-occidentale du Maïdan.

Puis, des manifestations anti-Maïdan organisées dans le Donbass dénoncent le gouvernement intérimaire à Kiev.

Ce qui est au départ un mouvement « populaire » se transforme en insurrection armée contre le gouvernement ukrainien, menée par les séparatistes prorusses, qui proclament, en avril 2014, la création de la République populaire de Donetsk, puis celle de Lougansk, créant ainsi une nouvelle frontière militarisée.

Pour l’Ukraine, c’est une déclaration de guerre. Elle envoie ses troupes dans l’espoir de récupérer le territoire. Au terme de batailles meurtrières, l’armée ukrainienne avance avant d’être stoppée par les insurgés, appuyés par le Kremlin.

Des bâtiments détruits.
Plusieurs bâtiments de Donetsk ont été touchés par des tirs de mortier.Photo : Radio-Canada / Pavel Riabko

Bien qu’elle le nie encore aujourd’hui, la Russie a toujours été soupçonnée d’alimenter le mouvement séparatiste.

En juillet 2014, quand le vol MH17 de la Malaysian Airline est abattu par erreur en plein vol par un missile russe tiré depuis les territoires contrôlés par les séparatistes, il n’y a plus de doute sur le rôle de Moscou dans cette guerre de tranchées.

Malgré un cessez-le-feu négocié à Minsk en 2014, puis en 2015, et l’élaboration d’une feuille de route pour rétablir la paix, le conflit armé se poursuit et le bilan s’alourdit d’année en année.

On compte 13 000 morts : des soldats et civils d’un côté comme de l’autre.

Un vent nouveau

L’arrivée au pouvoir de Volodimir Zelensky en Ukraine change la donne.

Depuis son élection au printemps 2019, il s’est entretenu plusieurs fois au téléphone avec son homologue Vladimir Poutine dans l’espoir de relancer le processus de paix.

Un échange historique de prisonniers au mois de septembre a aussi montré la volonté des deux pays d’assainir leur relation.

Le sommet de lundi sera le premier tête-à-tête entre Zelensky et Poutine et il se déroulera en présence de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Emmanuel Macron.

La France insiste depuis des mois pour qu'ait lieu ce sommet à quatre au format Normandie, comme on l’appelle dans le jargon diplomatique.

Le sommet s’annonce laborieux. Il se tiendra dans un climat de méfiance, puisque ni Poutine, ni Zelensky ne veulent donner l’impression de capituler.

Cette rencontre est un test pour le président novice qui, dans une entrevue au Time Magazine, a confié avoir peu d’espoir de régler le conflit rapidement.

L’Ukraine et la Russie se sont déjà entendues pour se servir de la formule Steinmeier comme base aux négociations. Celle-ci prévoit d'accorder un statut spécial aux territoires du Donbass, soit une autonomie administrative au terme d’élections locales libres et supervisées.

Or le président ukrainien ne veut pas plier : aucune élection ne sera tenue tant et aussi longtemps que les troupes prorusses seront armées. Un retrait partiel des troupes a déjà été amorcé dans des zones clés de la ligne de front, mais celle-ci fait plus de 450 kilomètres.

Là où notre équipe s’est rendue, près de Donetsk, les tirs continuent…et l’espoir est mince.

Vivre sur la ligne de front

Les tirs continuent et ils empêchent Macha Rizkhova de jouer à l’extérieur de la maison après l’école. « Le pire, c’est le soir. Les tirs sont intenses et imprévisibles, alors je ne peux pas sortir voir des amis », déplore la jeune fille.

À 11 ans, elle a passé la moitié de sa vie sous les bombes. Elle habite dans les environs de Gorlovka, à quelques kilomètres de la ligne de front. Le toit de la maison où elle vit avec sa mère et sa grand-mère est troué d’éclats d’obus. La grange aussi est recouverte d’une toile de plastique.

Macha, l'air triste, et sa grand-mère.
Macha Rizkhova vit près de la ligne de front. « Le pire, c'est le soir [...] je ne peux pas sortir voir des amis. »Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

Macha ne sort dans le jardin que pour nourrir les poules qui leur ont été données par la Croix-Rouge.

« C’est trop dangereux de s’aventurer plus loin », explique sa grand-mère Svetlana Rizhkova. Celle-ci a trouvé des mines pas loin, alors qu’elle cueillait de l’aïl.

Les heures les plus sereines de la journée, Macha les passe donc à l’école, entourée d’autres enfants qui, malgré les circonstances, se présentent en classe coquets et propres, le sourire aux lèvres.

Le bâtiment a été endommagé par la guerre au fil des ans, mais il a été retapé.

La salle de classe peinte en jaune est décorée de plantes et de dessins : un bain de soleil dans la grisaille du quotidien de ces élèves pris en otage dans ce conflit interminable.

C’est dur quand on habite si près du front, souligne la directrice adjointe Svetlana Gotovskaya.

« Vous imaginez? On enseigne aux enfants les œuvres de Pouchkine et Lermontov, mais il faut aussi leur apprendre à distinguer les types d’obus, parce qu'on veut les garder en vie », explique-t-elle.

Parmi les enfants à qui notre équipe a parlé, le petit Sacha était le seul à vivre de « l’autre côté », c’est-à-dire dans la zone contrôlée par les forces ukrainiennes.

« Et c’est comment, de l’autre côté? », lui demande-t-on.

« Ce sont des gens bien, mais ce sont des Ukrainiens. Moi je parle le russe, et je suis mieux ici », répond-il simplement.

Comme tous les enfants du même âge, il ne comprend pas la haine et la guerre.

« Je veux que ça arrête, que les enfants et les parents cessent de mourir », dit-il, la mine basse.

Plusieurs élèves de son école ont été blessés, certains sont morts frappés par des éclats d’obus en rentrant à la maison.

Dans le village de Macha, les gens sont confinés à l’intérieur le soir, devant l’ordinateur, un autre cadeau reçu d’un groupe humanitaire.

« On leur vole leur enfance », dit sa grand-mère en regardant en boucle, avec Macha sur les genoux, une vidéo d’un enfant qui récite un poème en russe, un cri du cœur aux soldats.

Ne tire pas, Soldat!
J'ai peur d'aller me coucher
Que Dieu nous protège de ta grenade
Nous ne sommes pas l’ennemi
Que des enfants...

Extrait du poème russe

« Ça me crève le cœur à chaque fois », affirme Svetlana en essuyant ses larmes. Elle ne voit pas comment le territoire pourrait un jour revenir sous la gouvernance de l’Ukraine.

Impossible, dit-elle, après autant de violence. « Zelensky n’est pas mon président. Je ne reconnais plus l’Ukraine d’avant. »

Comme la majorité de la région, elle pourrait demander le passeport russe, mais elle ne veut pas.

Elle reste dans l’espoir d’un cessez-le-feu, un vrai cette fois. Ludmila, Lina, Vera et Galina aussi.

L’abri nucléaire où elles passent leur temps, du matin au soir, devait être une solution temporaire, mais d’année en année, elles s’accrochent à l’espoir d’un règlement.

« De l'autre côté aussi il y a des gens bien qui souffrent autant que nous... peut-être même plus. Il faut trouver un langage commun », dit Galina. « Et sauver l’identité de ce qui reste de cette terre disputée, ou même les morts ne peuvent reposer en paix. »

Un monastère partiellement détruit.
Un monastère touché par des tirs.Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

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