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Image : Le groupe Toulouse en performance sur scène, accompagné de Patsy Gallant et Boule Noire.

Il y a 40 ans, la planète entière vibrait au son du disco. Et si New York en était le royaume, Montréal en était la reine. La métropole avait le sang chaud, elle attirait les plus grands noms de l'industrie et elle était reconnue dans le monde pour sa scène musicale. Sauf que le party était sur le point de se terminer abruptement... dans un stade de baseball à Chicago. Retour sur une époque folle.

Par Denis Wong

Nous sommes un vendredi soir au centre-ville de Montréal, en 1979. Avec votre chemise satinée et vos cheveux sculptés, vous faites le pied de grue devant le Lime Light. Tout le monde parle de cette discothèque parce qu’elle est à Montréal ce que le Studio 54 est à New York. La file s’étire sur plusieurs coins de rue et des centaines de personnes sont prêtes à payer 10 $ – une fortune – pour y entrer. Mais qu’importe l’attente ou le prix quand on a la chance de croiser des vedettes comme Gloria Gaynor, James Brown ou Freddie Mercury.

Quand vous pénétrez enfin dans ce temple du disco, les pulsations vous enveloppent alors que les projecteurs brillent de mille feux. Des gens s’embrassent passionnément, d’autres consomment de la cocaïne sans même se cacher. L’atmosphère est électrisante. Sans tabou.

Vous reconnaissez le populaire animateur de radio Guy Aubry, assis à l’une des tables les plus en vue, avec sa garde rapprochée et d’autres vedettes radiophoniques.

 On était des superstars. C’était avant l’avènement de la télévision musicale comme MTV. On régnait en rois et maîtres. On nous écoutait. Les femmes nous aimaient. On voulait être près de nous; c’était une folie. 

Guy Aubry, animateur radio

En levant la tête, vous apercevez le fameux DJ Robert Ouimet, récemment couronné DJ de l’année par les magazines Rolling Stone et Billboard. Son flair musical est indéniable, et les milliers de personnes rassemblées dans la discothèque avec vous peuvent en témoigner.

« Montréal a vécu quelque chose d’unique, raconte-t-il. Ça ne se passait pas à Toronto; ça se passait ici. On a même vu Robert Bourassa un soir, dans un coin avec ses gardes du corps, pour regarder le monde danser. »

Lorsque vous avancez sur la piste de danse, l’évidence vous frappe : la ville vit son heure de gloire disco. Et vous n’êtes pas la seule personne à le remarquer. Selon le magazine Billboard, Montréal serait le deuxième marché disco le plus important en Amérique du Nord, derrière New York. Le restant de la planète sait tout aussi pertinemment que le party, il est ici.

De Beau Dommage aux Bee Gees

Au milieu des années 70, le rock progressif et le folk sont encore les genres musicaux les plus populaires au Québec. Harmonium, Beau Dommage et Plume Latraverse sont des figures incontournables et vont le demeurer longtemps. Mais en parallèle, les premières notes de disco émergent et ses artistes grimpent dans les palmarès internationaux.

« Le disco, c’est la continuité des années 60, du love trip, du Motown, des débuts du R’n’B américain et du soul », résume Robert Ouimet, DJ résident au Lime Light à l’apogée du genre à Montréal.

« À partir de 74-75, on commence à voir apparaître ces pièces rythmées, toujours à la même cadence, poursuit Sébastien Desrosiers, éditeur musical et spécialiste du patrimoine musical québécois. Quelque chose d’assez homogène qui fait oublier les chansons de rock progressif qui durent 15 minutes. On quitte le feu de foyer pour aller sous les néons des pistes de danse. Et ce virage, on va le voir partout dans le monde. »

Les débuts du mouvement à Montréal sont incontestablement portés par les communautés gaie et noire, où le soul et le funk sont déjà bien ancrés. Les maisons de disques d’ici découvrent alors l’efficacité de la recette et flairent la bonne affaire. Le nombre de studios et d’étiquettes disco explose à Montréal.

Le trio Toulouse, dont fait partie la chanteuse Judi Richards, est formé en 1976 et connaît un grand succès commercial sous l’impulsion d’Yves Ladouceur – le premier imprésario d’Harmonium. Pendant cette période faste, les chanteuses sortent six albums, sont choristes pour nombre d’artistes populaires du Québec et ont même leur propre émission de télévision. En 1979, lors du premier Gala de l’ADISQ, le groupe remporte le Félix du disque disco de l’année.

« Ils ont viré des chansons connues en disco, en gardant seulement le refrain, se rappelle Judi Richards, elle-même aujourd’hui productrice musicale. Le genre a même repris des chansons de Noël. On n’avait pas besoin de tout chanter, ni de savoir qui chantait. C’était juste du fun. C’était comme la musique d’ascenseur de la pop. »

Il est alors monnaie courante dans l’industrie d’adapter des chansons connues à la sauce disco. Dans une reprise qui fait rager les puristes, la diva Patsy Gallant pige dans la monumentale chanson Mon pays, de Gilles Vigneault. Les chanteuses de Toulouse reprennent quant à elles Lindberg, de Robert Charlebois, faisant passer le morceau d’un folk planant et psychédélique au rythme énergique d’un tube disco.

Même quand les artistes interprètent des textes originaux, les paroles restent élémentaires et la facture sonore est immédiatement reconnaissable. La formule est simple et infaillible.

« C’était pas conçu pour être des chansons originales, raconte Judi Richards. Il y en a eu quelques-unes, mais en général, c’était juste fait pour danser. Et ensuite, il y a eu les talons hauts, les épaulettes, les cheveux. C’était coloré, c’était satiné. Et tout le monde trouvait ça merveilleux. »

Portrait de Judi Richards, posant dans un corridor.
Judi Richards a fait partie de la vague d'artistes disco qui a marqué le Québec.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

La culture pop se charge de créer une imagerie extravagante propre au disco, avec en tête la sortie du film Saturday Night Fever en 1977, où les déhanchements de John Travolta sur un plancher illuminé deviendront légendaires.

Plusieurs vedettes locales laissent leur marque : Boule Noire, Patsy Gallant, Martin Stevens, France Joli, Freddie James, Gino Soccio, Pierre Perpall, pour ne nommer que celles-là. Montréal devient une plaque tournante de nouveaux talents. À la fin de la décennie, le Québec achète des vinyles disco par dizaines de milliers, voire centaines de milliers d’exemplaires.

 Toute proportion gardée, bonne chance pour trouver un endroit dans le monde où on vendait autant de disques. On était une toute petite nation et on en vendait une quantité astronomique. 

Sébastien Desrosiers, spécialiste du patrimoine musical québécois

La radio, complice du mouvement disco

Si le disco devient grand public au Québec à la fin des années 70, il doit une fière chandelle à la radio commerciale. Guy Aubry est aux premières loges de ce phénomène. Ayant été précédé par Michel Jasmin et Alain Montpetit, l’animateur radio pilote Le 5 à 8, une émission disco culte qui joue sur les ondes de CKMF, la station montréalaise qui deviendra Énergie. Les trois hommes sont de grosses pointures du star-système québécois et sont sollicités de toutes parts.

« CKMF était la radio complice du mouvement musical disco, précise Guy Aubry, qui anime encore des émissions de disco sur Internet. Et ça en faisait une station particulière, parce que même les gens plus rockeurs écoutaient cette radio-là en cachette. Ils voulaient comprendre ce qui se passait parce que c’était une folie. »

Guy Aubry, en compagnie de la chanteuse disco Linda Singer et Manuel Tadros.
Guy Aubry, en compagnie de la chanteuse disco Linda Singer et de Manuel Tadros.Photo : Radio-Canada / Gracieuseté de Norman Craan

« Toutes les stations de radio populaires qui jouaient du pop, elles nous jouaient à la tonne, ajoute Judi Richards. Quand on faisait nos tournées promotionnelles, on allait voir les radios locales pour serrer des mains et se faire prendre en photo. C’était dans les magazines locaux. On avait besoin de la radio. Plus les gens l’entendaient à la radio, plus ils voulaient une copie à la maison. »

En 1978, la station CKMF-FM se consacre uniquement au disco pendant les heures de pointe, une première au Canada. Soudainement, Donna Summer, les Bee Gees et autres KC and The Sunshine Band accompagnent les retours à la maison. Quand cette fièvre atteint son paroxysme, Guy Aubry est en ondes sept soirs par semaine, de 17 h à 22 h.

« Les lignes téléphoniques étaient toujours pleines, se souvient-il. Et le bonheur que les gens avaient de nous parler... aujourd’hui j’en parle et je suis un peu gêné. C’était fou. Des employés allaient à New York la nuit pour aller chercher une copie de disque et revenir le jour même pour la donner à Michel Jasmin pour la faire jouer en ondes. On était la raison d’être de notre auditoire. »

La folie des boîtes de nuit et la gloire des DJ

À Montréal, la vie nocturne de la période disco est trépidante. Celles et ceux qui vivent ces soirées endiablées collectionnent les anecdotes à raconter concernant la cocaïne, le sexe débridé et les tenues excentriques. Parce qu’à travers les clichés, il y a un fond de vérité.

« À chaque époque sa drogue de prédilection, lance Sébastien Desrosiers. S’il n’y avait pas eu de coke dans les années 70, ce n’est pas vrai que le disco aurait été le même! Ce que tu veux, c’est de te rendre jusqu’au lendemain matin et danser toute la nuit. »

Selon Guy Aubry, c’est une époque où on s’abandonne au plaisir. Dans l’univers des discothèques, il règne un climat de promiscuité sexuelle et il est tout à fait normal de faire plusieurs conquêtes par semaine.

« Cette époque est naïve parce que les maladies transmises sexuellement n’étaient pas expliquées très clairement, précise-t-il. Quand arrive l’explosion du sida, en 1982, tout le monde a peur parce qu’on sait ce qu’on a fait avant. »

Les discothèques rivalisent d’imagination pour attirer les foules : concours de « wet bobettes » ou encore promotions où l’alcool fort ne coûte pratiquement rien pendant trois minutes. Les animateurs de foule invitent les gens à danser sur les colonnes de son, à travers la fumée et les confettis soufflés par les machines.

« C’était tellement instinctif, ajoute le DJ Robert Ouimet au sujet de cette ambiance. Je vois un engouement pour le fun, pour s’amuser. C’était une période creuse sur le plan économique à la fin des années 70. C’était pas rose pour tout le monde. C’était important pour les gens d’arriver au club vendredi et samedi. »

Robert Ouimet est un secret bien gardé à l’extérieur des cercles disco. Mais les véritables mélomanes savent qu’il est reconnu comme étant le parrain du disco à Montréal. Du jeudi au dimanche, le DJ s’installe derrière les platines et fait danser des milliers de personnes au Lime Light, le mythique club situé rue Stanley.

À 3 heures du matin, quand les lumières s’allument, ce n’est qu’un interlude pour ranger les bouteilles d’alcool. Les gens qui sortent des discothèques avoisinantes se massent devant l’établissement et la fête repart de plus belle jusqu’à 6 heures du matin.

« C’était l’unité entre les gens et moi. Les gens avaient confiance en moi et j’avais confiance en mes gens. J’avais du fun pas à peu près », raconte Robert Ouimet, les yeux brillants, comme si la sensation grisante d’énergiser la piste de danse ne l’avait jamais quitté.

Son talent de disc-jockey et son statut au Lime Light lui valent des primeurs. À l’époque, les promoteurs distribuent directement leurs vinyles aux DJ dans les discothèques afin de tester la réponse des fans. Si le morceau fonctionne sur la piste de danse, il a de bonnes chances de se retrouver à la radio commerciale par la suite. Sortir au Lime Light est donc l’occasion d’entendre les sonorités les plus avant-gardistes de l’industrie.

« Bien avant que les radios jouent I Feel Love, de Donna Summer, je la faisais jouer, assure Robert Ouimet. J’allais aux sources, j’étais souvent à New York. Je rencontrais les promoteurs, qui me donnaient des disques, et je faisais partie des premiers à les recevoir. J’avais une boîte qui m’attendait toutes les semaines. »

« Dans le club, c’était une atmosphère d’harmonie, ajoute-t-il. Les gens qui se côtoyaient pouvaient être straight, gais, blancs, noirs, gros, petits, gars, filles. »

Cette vision idyllique est toutefois à nuancer, selon Guy Aubry. À l’époque, l’animateur radio visite fréquemment les discothèques, à Montréal comme ailleurs, pour des tournées promotionnelles de la station CKMF. Un racisme latent entache cet univers et l’animateur radio est témoin de nombreux cas de discrimination ciblant les membres de la communauté noire.

Les portiers avaient des consignes très claires : “On ne les laisse pas entrer”. Ils se servaient souvent du “N-word”. [Leur présence] donne mauvaise presse, c’est pas bien de les avoir ici. Ça, on semble l'oublier quelque part. Mais les artisans du style musical, c'était eux. Il y avait du profilage atroce. Je vous assure que c'était ce qui se passait partout, sauf peut-être dans le cœur de Montréal.

Guy Aubry, animateur radio
Guy Aubry sourit pour la caméra, assis sur une marche d'escalier.
Guy Aubry continue aujourd'hui à animer des émissions disco à la radio et il est également animateur à Énergie.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Une chose est certaine, cette ruée vers les discothèques devient la consécration pour Robert Ouimet et ses pairs. Tout se met en place pour l’arrivée de la première génération de disc-jockeys.

« Le disco va faire naître cette culture du DJ, précise Sébastien Desrosiers. Ce n’est plus important les musiciens, c’est le choix que le DJ va faire. Tu ne te souviens pas de l’autre toune? C’est pas grave. Tiens, j’en ai une similaire. Le party peut s’éterniser des heures et des heures. »

Mené par la popularité des discothèques et son omniprésence radio, le disco atteint son apogée au moment où les années 80 cognent à la porte. La cadence est irrésistible. L’époque est insouciante et ses paillettes scintillent dans la nuit. Mais quand la fête est aussi mouvementée, le réveil peut parfois être très brutal.

Le jour où le disco a été « démoli »

Le 12 juillet 1979, plus de 50 000 personnes s’entassent dans le Comiskey Park, le stade des White Sox de Chicago de la Ligue majeure de baseball (MLB). Enlisés au cœur d’une pénible saison, il y a longtemps que les Sox n’ont pas attiré une foule aussi importante. Pourquoi cet engouement soudain?

Réponse : la soirée Disco Demolition Night.

Cette activité promotionnelle est présentée à l’occasion d’un programme double contre les Tigers de Détroit, et l’admission aux matchs ne coûte que 98 cents, à condition d’y apporter un album disco destiné à être détruit. Cette idée insolite vient de Steve Dahl, un animateur de radio locale complètement excédé par le disco et reconnu pour ses positions tranchées contre le genre musical. À l’intermission, alors que le mantra « Disco sucks! » (le disco, c’est de la merde) résonne à répétition dans les gradins, l’homme coiffé d’un casque militaire anime la séance de démolition, et d’immenses caisses remplies de vinyles disco explosent au beau milieu de la pelouse. La scène est surréaliste.

Des milliers d’anti-disco qui ont répondu à l’appel en ondes de Steve Dahl envahissent ensuite le terrain pour célébrer, et la situation dégénère. La pelouse prend feu et les coussins sont arrachés. La police antiémeute intervient et le deuxième match est annulé, vu l’état lamentable de la surface de jeu.

 C’est un autodafé incroyable. On n’avait pas vu de destruction de disques comme ça depuis les Beatles en 66 quand John Lennon avait dit que les Beatles étaient plus populaires que Jésus-Christ. La frustration devait être immense. 

Sébastien Desrosiers, spécialiste du patrimoine musical québécois

Plusieurs personnes s’étant penchées sur la question avancent aujourd’hui que ce rassemblement anti-disco avait un sous-texte raciste et homophobe. Elles soulignent que la soirée Disco Demolition Night a principalement attiré des hommes blancs dont l’objectif était de détruire un genre musical produit par des musiciens noirs, chanté par des stars féminines et adoré par la communauté gaie. Ce soir-là, d’ailleurs, plusieurs des vinyles qui explosent sont des disques de funk et de R’n’B, des genres éminemment dominés par les artistes de la communauté noire.

« C’était un mouvement anti-gai, tranche Robert Ouimet. Le disco était tellement devenu fort que les gens étaient insécures vis-à-vis le mouvement gai. Il y avait des homosexuels dans les compagnies de disques et ça ne faisait pas l’affaire de beaucoup de monde. C’était comme une révolution à l’envers. C’était la peur. Pour moi, la fin du disco et cet événement ont un rapport avec l’homophobie. »

Steve Dahl a toujours soutenu que le mouvement dont il était l’instigateur n’était ni raciste ni homophobe, mais qu’il était motivé, en ce qui le concerne du moins, par un simple ras-le-bol du disco. Peu importe les raisons, les images de cet événement ont frappé l’imaginaire. Dès lors, les stations de radio américaines deviennent plus frileuses à faire jouer du disco et ses plus gros hits dégringolent dans les palmarès. Cet événement a beau se dérouler à plus de 1300 km de Montréal, il aura un effet papillon qui se rendra jusqu’à chez nous.

Quand Guy Lafleur et Monsieur Tranquille étirent la sauce

Si la Disco Demolition Night est un tournant malheureux pour le disco, les plus perspicaces avaient déjà noté que le style plafonnait dans les années précédentes. Les signes avant-coureurs d’un essoufflement étaient nombreux.

Alors que le disco est au sommet, le marché québécois comme celui à l’international se saturent rapidement, et le style devient une caricature de lui-même. La production est souvent médiocre. Au Québec, Monsieur Tranquille, un personnage télévisé que l’on peut voir dans l’émission pour enfants Patof raconte, sort la chanson disco Madame Thibault en 1977, qui se vend à 50 000 exemplaires. Monsieur Tranquille est une marionnette.

La pochette de l'album Faut pas me chercher, avec la marionnette de Monsieur Tranquille.
Monsieur Tranquille est un personnage de l'émission pour enfants Patof raconte.Photo : Disques Totem

« Tous les trends, c’est comme ça. Motown, c’était comme ça, explique Robert Ouimet. Les gens essayaient de copier le son. C’est la même chose avec le disco, les gens se sont mis à faire de la musique disco parce que c’était in. »

En 1979, même Guy Lafleur se lance dans le disco avec Lafleur!, un album où il prodigue ses conseils sur glace d’une voix monotone, mais sur une cadence effrénée. Le résultat est discutable. Sur cette aventure commerciale produite avec 100 000 $, une somme colossale, les choristes du Démon blond sont les chanteuses de Toulouse. Quand elle se remémore ces enregistrements avec l’ex-vedette du Canadien, Judi Richards admet que plusieurs membres de l’industrie musicale se doutaient que cette vague serait éphémère.

« C’est quelque chose qui ne pouvait pas rester, raconte-t-elle. C’est une courte époque. Les gens ont étiré le style et ont rapidement commencé à écrire d’autres types de chansons. Et finalement, ç’a été délaissé complètement. »

Plusieurs artistes se lassent du phénomène ou ont carrément une dent contre le disco. Du jour au lendemain, nombre de musiciennes et musiciens qui jouaient du rock et du blues sont uniquement sollicités pour des contrats disco. Dans les boîtes de nuit, on les met même de côté au profit des DJ, qui coûtent moins cher et qui remplissent les salles.

Dans les hauteurs du Lime Light, Robert Ouimet sent dès 1979 que la faune des boîtes de nuit cherche des sonorités novatrices. En DJ avant-gardiste, il amorce déjà la transition vers de nouveaux horizons puisque le disco dans sa forme originale n’est plus que l’ombre de lui-même. Lorsqu’il délaisse les platines, en 1981, il est complètement épuisé.

« J’étais tanné de tout ça, mentionne Robert Ouimet. J’avais besoin d’une pause. Ça faisait 6-7 ans que je travaillais 4 jours par semaine, jusqu’à 6 heures du matin deux fois par semaine. Ma peau avait la couleur du club : elle était verte. Ça m’a pris du temps me remettre de ça. 

Ça ne pouvait pas durer éternellement; c’était trop gros. C’est la culture de la fête, c’est over optimiste. Si tu remets ça dans le contexte des années 70, quand le punk est arrivé, c’était comme une claque dans la face. C’était comme si le disco n’était plus représentatif de l’époque dans laquelle on vivait.

Sébastien Desrosiers, spécialiste du patrimoine musical québécois

Non, le disco n'est pas mort

Même si plusieurs artistes se démarquent encore au début des années 80, le mouvement disco connaît un déclin marqué. On range le satin et on oublie les décolletés de chemise pour entrer résolument dans une nouvelle décennie.

C’est le moment où l’on voit poindre les contours du new wave. La contre-culture sort ses manteaux en cuir et se revendique de l’attitude punk, mais elle se permet encore de rythmer ses chansons. En parallèle, le disco poursuit sa mutation dans l’ombre de l’underground, où il est retourné. Les années 80 confirment alors l’avènement de la musique électronique et du dance, propulsés par les synthétiseurs. Dans cet univers, on remarque que l’esprit de Kraftwerk et celui de Kool & The Gang sont étonnamment compatibles.

Dans les faits, le disco a laissé sa place pour mieux évoluer. Il est devenu un précurseur de la pop et un descendant direct du techno et de la house tels qu’on les connaît aujourd’hui. Et c’est sans compter les nombreux échantillons disco qu’on retrouve dans le hip-hop moderne.

« À chaque fois, c’est une relecture du disco, en suivant son époque, commente Sébastien Desrosiers. Quand Madonna a repris ABBA, je me suis dit que ça n’avait pas vraiment changé. Il y a toujours une place pour de la musique où tu n’as pas besoin de réfléchir, tu as seulement besoin de t’exprimer. »

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Robert Ouimet continue aujourd'hui à produire de la musique électronique et on y perçoit ses racines disco.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Quatre décennies après cette période faste, Robert Ouimet ne se dit pas nostalgique. L’ancien DJ du Lime Light compose encore de la musique et on retrouve cette touche disco dans ses productions électroniques. Signe que les modes sont cycliques, il collabore aussi avec les Patchouli Brothers, de jeunes producteurs torontois qui organisent des partys disco à Montréal où de vieux vinyles oubliés reviennent à la vie.

« Il y a un regain disco depuis cinq ans auprès des jeunes, remarque le DJ. Ce n’est pas juste à Montréal, c’est mondial. Aux États-Unis, en Europe... Il y avait tellement de disques qui sortaient dans le temps, tellement de bonnes affaires, qu’il fallait en éliminer. Et cette génération découvre ces disques et c’est ce qu’elle fait jouer. Ça me fascine. »

Le disco ne laisse personne indifférent chez les mélomanes, et les symboles de cette période musicale nous viennent naturellement en tête. En quelques années, le disco a enflammé Montréal et le Québec de manière fulgurante, pour finalement s’éteindre précipitamment, comme si cette passion combustible avait manqué d’oxygène.

 Tel le phoenix, le disco renaît de ses cendres et revient toujours à la vie. Tu ne peux pas être disco tout le temps; cette époque est finie. C’était les années 70. Mais le disco, on le retrouve dans tout ce qui se danse aujourd’hui, parce que c’est juste du rythme pour danser. 

Guy Aubry, animateur radio

Pour plusieurs, le disco est mort et enterré. Pour d’autres, il n’en reste qu’une vision stéréotypée. Mais encore aujourd’hui, quand la chanson Stayin’ Alive des Bee Gees passe à la radio, on se surprend à bouger la tête au rythme de la musique.

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