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Image : Intérieur d'une voiture de police sur la route à l'aube.

Dans les coulisses d'une perquisition avec le Service de police de Gatineau

Par Rémi Authier, Karine Lacoste et Guillaume Lafrenière

Jour après jour, une petite équipe de policiers du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) se consacre à freiner la distribution et la production de pornographie juvénile dans la région, dans l’espoir de protéger les enfants. Au cours des 11 premiers mois de 2021, l’équipe a déposé pas moins de 144 accusations liées à la pornographie juvénile ou au leurre d'enfants, des crimes en croissance ces dernières années.

Ce reportage plonge dans le quotidien de policiers qui luttent avec courage et parfois aux dépens de leur propre santé mentale contre un fléau presque impossible à endiguer. Radio-Canada a eu un accès privilégié au travail des enquêteurs et les a accompagnés lors d’une perquisition, mais sans entrer dans la résidence du suspect.

La perquisition

La ville est encore endormie, mais au quartier général de la police de Gatineau, une équipe se prépare. La dizaine d’agents n’en est pas à sa première perquisition. La lieutenante-détective Joanne Ayotte passe néanmoins en revue le rôle de chacun puisque le plan d’intervention a été modifié la veille. Parmi eux, deux enquêteurs de la Section de la pornographie juvénile de la Division des crimes majeurs du SPVG, Jean-Michel Lapointe et Sandrine Poulin.

Après plus d’un mois d’enquête, ils s’apprêtent à arrêter un homme soupçonné de distribution de pornographie juvénile.

Après avoir reçu leurs instructions, les membres de l’équipe se rendent plus près de l’endroit où aura lieu l’intervention. Derrière les discussions entre collègues, on devine une certaine nervosité.

Le stress est particulièrement grand pour les deux personnes chargées du dossier. On pense à tout ce qu’on a à faire, on pense à l’interrogatoire qu’on a préparé, on pense à toutes les questions pour lesquelles on veut avoir des réponses, souligne le sergent-détective Jean-Michel Lapointe. Sa partenaire, la sergente-détective Sandrine Poulin approuve. Est-ce qu’on va trouver de la preuve qui va nous permettre de l’arrêter, d’aller jusqu’au bout?

Une policière vêtue d'un gilet pare-balles parle dans une radio portative.
La lieutenante-détective Joanne Ayotte se prépare à donner le signal de départ à son équipe. Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Lorsque tout est en place, l’équipe reprend la route en direction du logement du suspect. Silencieusement, les autopatrouilles se rangent dans le stationnement de la propriété et les policiers en sortent. La scène est calme. C’est loin d’être comme dans les films d’action.

Les agents prennent position et la tension monte d’un cran. Chacun a un rôle précis dans l'intervention. Deux d’entre eux vont procéder à l'arrestation du suspect, les autres vont guetter les issues ou récupérer la preuve. Chaque fenêtre et chaque sortie est surveillée pour s’assurer que le suspect ne prenne pas la fuite, mais aussi pour qu’il ne puisse pas se départir d’éléments de preuve. À cette heure matinale, seul un chat observe nonchalamment le déploiement policier.

La sirène d’une autopatrouille retentit puis le sergent-détective Jean-Michel Lapointe cogne à la porte du suspect en se présentant haut et fort. Un homme vient répondre, c’est lui qui est visé par le mandat d’arrestation. L’équipe entre dans le logement et vérifie s’il y a d’autres occupants, des enfants dont il faut s’occuper ou même des animaux domestiques avant de procéder à l’arrestation du suspect et de sécuriser la preuve.

Les agents ne savent jamais comment les personnes présentes vont réagir à l’arrivée de policiers. Il arrive que le suspect panique et crie, qu’il soit agressif, qu’il tente de cacher ou de détruire des éléments de preuve et même qu’il tente de convaincre les policiers qu’ils se trompent. Mais la sergente-détective Sandrine Poulin souligne que bien souvent il coopère rapidement, particulièrement lorsque d’autres membres de sa famille sont présents. Cette fois, aucun enfant n’était présent sur les lieux.

Elle raconte que depuis le début de la pandémie, certaines personnes ont prétendu être contaminées et toussaient lors de leur arrestation. On les a toutes entendues les raisons pour ne pas venir au poste de police. [...] COVID, pas COVID, il y a arrestation. Ce matin, le suspect n’oppose pas de résistance et il écoute en silence les policiers lui lire ses droits.

Une demi-heure après le début de l’intervention, le suspect monte à bord du fourgon cellulaire en direction du poste de police, où il pourra communiquer avec un avocat. Les sergents-détectives Lapointe et Poulin s’y rendent aussi pour l’interroger. C’est un long processus qui évolue au fur et à mesure que de nouvelles informations provenant du lieu de la perquisition sont communiquées aux interrogateurs.

Jean-Michel Lapointe

Le sergent-détective Jean-Michel Lapointe raconte comment se déroule l'interrogatoire du suspect.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Pendant ce temps, la lieutenante-détective Joanne Ayotte s’assure que la perquisition se déroule sans problème. Son équipe fouille minutieusement le logement du suspect pour y trouver tous les supports électroniques. De la plus petite clé USB aux consoles de jeu vidéo, en passant par les tablettes et les montres intelligentes, tout ce qui peut se connecter à Internet ou contenir des données peut contenir de la preuve.

Une agente analyse un cellulaire perquisitionné.

Dans le poste de commandement, le sergent-détective et analyste en informatique judiciaire Éric Caron examine en détail chacun des appareils grâce à ses logiciels spécialisés. C’est un homme imperturbable qui procède à son travail avec rigueur.

C’est une première vérification afin de voir si des images de pornographie juvénile y ont été stockées. Le cas échéant, le support électronique devient une pièce à conviction et est apporté au poste de police.

Deux agents regardent des documents sur un ordinateur.
Éric Caron découvre de la pornographie juvénile sur un appareil appartenant au suspect.Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Des images de toutes sortes, allant des photos de Noël aux couvertures d'album de musique, défilent devant le spécialiste en informatique. Puis, une heure et demie après le début de la perquisition, le sergent-détective Caron fige une fraction de seconde devant son écran avant de laisser tomber : J’en ai trouvé.

Des policiers discutent près du voiture de patrouille.
Image : Des policiers discutent près du voiture de patrouille.
Photo: Des policiers discutent près du voiture de patrouille.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Un nombre croissant de signalements, des ressources limitées

Selon le Centre canadien de protection de l’enfance, les signalements de leurre ainsi que de production et de distribution d’images d’abus d’enfant ont augmenté respectivement de 15 % et 27 % entre 2019 et 2020. La sergente-détective Poulin affirme que le confinement n’est pas étranger à ce phénomène étant donné que les enfants et les adolescents ont passé encore plus de temps devant les écrans. Les prédateurs sexuels ont aussi eu plus de temps pour naviguer en ligne à la recherche de contenu et de victimes.

L’augmentation des signalements force les enquêteurs à faire des choix, car ils disposent de ressources limitées. Il est impossible pour eux de suivre chaque piste et d’effectuer une perquisition chez chaque suspect. On pourrait être le double ou le triple à travailler à la section, parce que les dossiers sont de plus en plus fréquents, souligne la sergente-détective Poulin. Ils doivent donc étudier chaque dossier pour identifier celui qui présente le plus de risques pour les jeunes.

Sandrine Poulin

La sergente-détective Sandrine Poulin doit faire des choix difficiles quand vient le temps de prioriser un dossier plutôt qu'un autre.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Les agents qui se consacrent à la lutte contre la pornographie juvénile sont conscients qu’ils affrontent un réseau mondial et que leur capacité à le combattre est limitée. Les frontières n’arrêtent pas la diffusion de pornographie juvénile ni le leurre d’enfants. Il est plus facile que jamais pour ceux qui recherchent ce type de contenu d’en trouver grâce au web caché et aux forums de discussion cryptés.

Un policier met des boîtes dans le coffre d'une voiture.
La perquisition terminée, un des agents transporte les pièces à conviction jusqu'au poste de police.Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

La perquisition fructueuse à laquelle nous avons assisté se démarque d’ailleurs puisque l’équipe du SPVG collabore pour la première fois directement avec le FBI.

Les enquêteurs gatinois enquêtaient déjà sur une personne présente sur leur territoire soupçonnée de distribuer de la pornographie juvénile. La préparation pour une perquisition avait même été entamée lorsqu’ils ont été contactés par l’agence américaine. Les agents du FBI ont informé le SPVG qu’une opération de cyber surveillance avait permis d’identifier un homme de Gatineau.

Les deux corps de police ont alors commencé à travailler de concert et, au fil de l’enquête, l’équipe québécoise a réalisé que l’adresse IP de cet homme correspondait à celle qui était déjà dans leur mire. Cette collaboration internationale a porté fruit et permis aux agents du SPVG d’étoffer leur dossier avant de procéder à l’arrestation.

Une personne tient un outil au dessus d'un ordinateur démonté.
Le sergent-détective et analyste en informatique judiciaire, Éric Caron, tente d'accéder au contenu de l'ordinateur du suspect.Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Le travail des équipes est aussi de plus en plus compliqué en raison de l’augmentation exponentielle de la quantité de données que contiennent les appareils électroniques.

« Ça a énormément changé. Quand je suis arrivé, les supports informatiques ne contenaient pas autant de données qu’on a présentement. C’était des clés USB, des petits supports et des choses comme ça.  »

— Une citation de  Éric Caron, sergent-détective et analyste en informatique judiciaire, SPVG

Le sergent-détective Caron est analyste en informatique judiciaire depuis 6 ans et au cours de cette période il a pu observer l’augmentation de la capacité de stockage de données des appareils. Même les ordinateurs, c’était 250 gigabits, 500 maximum. Maintenant ce n’est pas rare de voir les tours d’ordinateurs avoir 8 téraoctets d’information, souligne-t-il. [NDLR : 1 téraoctet contient 1000 gigaoctets]

Le sergent-détective et analyste en informatique judiciaire Éric Caron.

Le sergent-détective et analyste en informatique judiciaire Éric Caron constate que les outils technologiques à la disposition des criminels se raffinent.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Même si les forces policières améliorent les outils dont elles disposent pour trouver des images de pornographie juvénile, le manque de ressources est une réalité à laquelle elles ne peuvent échapper.

Sandrine Poulin assise devant un ordinateur
Image : Sandrine Poulin assise devant un ordinateur
Photo: Sandrine Poulin, sergente-détective au Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG)  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

Entre douleur et sens du devoir

La perquisition et l’arrestation se sont bien déroulées, mais l’enquête est loin d’être terminée pour l’équipe de lutte contre la pornographie juvénile du Service de police de la Ville de Gatineau. Chaque perquisition réussie est une petite victoire, mais les détectives responsables de l’enquête savent qu’ils vont par la suite devoir passer de nombreuses heures à visionner le matériel et que ce qu’ils s’apprêtent à voir sera difficile à regarder.

Un nombre très restreint d’enquêteurs sont autorisés à visionner les images. C’est un travail essentiel pour cerner la preuve et identifier le type de contenu que le suspect recherche. Cette information sera présentée lors du procès pour caractériser le crime de l’accusé.

Au poste de police, toutes les données qui se trouvent sur des appareils où des images illégales ont été découvertes sont téléchargées et analysées par le logiciel Blue Bear.

Ce programme informatique spécialisé développé par une firme de l'Outaouais vérifie si les images ont été identifiées lors d’enquêtes de pornographie juvénile précédentes. Cela permet de diminuer légèrement le nombre d’images qui devront être regardées par les enquêteurs. Chaque fois qu’on regarde une image, on est exposé [à du contenu perturbant], donc c’est toujours préférable d’éviter, affirme la sergente-détective Poulin. Une de moins, c’est une de moins.

Chaque membre de l’équipe doit trouver sa façon de se détacher du contenu auquel il est exposé, que ce soit grâce aux sports ou aux cercles d’amis. Tous s’accordent pour dire qu’il est important de faire une coupure mentale et émotionnelle entre le travail et la vie personnelle.

La santé mentale est au cœur des préoccupations de la lieutenante-détective Ayotte. Celle qui dirige la Section de la pornographie juvénile du SPVG sait qu’il faut parfois que les membres de son équipe prennent un pas de recul pour éviter de payer un prix trop élevé.

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La lieutenante-détective Joanne Ayotte explique l'attention qu'elle porte à la santé mentale des membres de son équipe.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière

La lieutenante-détective Joanne Ayotte aimerait que la population ait conscience du dévouement dont font preuve les membres de son équipe pour protéger les plus jeunes. Lutter contre la pornographie juvénile implique de faire face à ce qu’il y a de pire dans la nature humaine jour après jour.

Il y en a qui ne seraient pas capables de faire ça et il faut se respecter là-dedans, note le sergent-détective Jean-Michel Lapointe. Tout comme ses collègues, il est animé par un grand sens du devoir et une volonté de protéger les enfants.

Pour la sergente-détective Sandrine Poulin, l'objectif a toujours été d'aider et de protéger les victimes, particulièrement les enfants, mais elle avoue que lorsqu'elle rêvait de devenir policière, ce n'est pas ce type de criminels qu'elle pensait combattre.

Elle ne se fait pas d’illusions et sait très bien qu’elle affronte de vastes réseaux mondiaux qui sont en croissance. Il ne faut pas le prendre comme ça. C’est sûr que si on regarde la charge, on n’en viendra jamais à bout, reconnaît-elle.

C’est malgré tout dans cette équipe qu’elle a l’impression d’avoir le plus d’impact, car à ses yeux, chaque personne arrêtée est une menace de moins pour la sécurité et l’innocence des enfants.

« J’ai un sentiment de faire la différence quand je travaille en pornographie juvénile. J’ai l’impression que je ne travaille pas pour rien. Je travaille pour quelqu’un. J’adore ce que je fais. »

— Une citation de  Sandrine Poulin, sergente-détective au SPVG

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