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Image : Joséphine Baker en tenue de soirée.

Artiste et militante, décorée pour sa contribution à la Résistance pendant la Deuxième Guerre mondiale, Joséphine Baker fera son entrée au Panthéon cette semaine. Retour sur la vie d’une Franco-Américaine au parcours hors du commun.

« Ce qui m'ensorcelle, c’est Paris. Paris tout entier. »

— Une citation de  Joséphine Baker

En 1930, Joséphine Baker chantait cette déclaration d’amour à cette ville qui l’avait adoptée et sur laquelle elle a laissé sa marque.

Sur la rive droite de la Seine, le Théâtre des Champs-Élysées et celui des Folies Bergère ont accueilli ses spectacles dans les années 1920.

À gauche du fleuve, le théâtre Bobino, rue de la Gaîté, où, 50 ans plus tard, elle présente une dernière série de concerts, avant de mourir.

Dans ce quartier, situé non loin de la tour Montparnasse, la ville lui a rendu hommage en nommant une petite place à son honneur.

Une plaque indique : Place Joséphine Baker.
Une petite place du 14e arrondissement de Paris a été nommée en l'honneur de Joséphine Baker. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

C’est à côté de cette place, assez petite et discrète, que nous nous attablons avec le fils de Joséphine, Brian Bouillon Baker, pour parler de l’honneur, beaucoup plus grand, qui attend sa mère : son entrée au Panthéon, grand monument qui rend hommage aux personnalités qui ont marqué l’histoire de France.

Au menu du café, le cocktail Joséphine Baker : une boisson à base de fruits de la passion, de mangue et de noix de coco. Une boisson qui fait écho à la fraîcheur et à l’exotisme que la jeune artiste américaine a inspirés au public parisien lorsqu’elle a débarqué sur les scènes de la capitale, pendant les années folles.

Née aux États-Unis, l’artiste se fait connaître en participant à La Revue nègre, un concert rassemblant des musiciens et des danseurs noirs américains.

Cet événement, d’abord présenté en 1925, est décrit par le Théâtre des Champs-Élysées, lieu des représentations, comme un spectacle qui oscille entre le goût de l’exotisme de l’époque et ses fantasmes coloniaux. Joséphine Baker y apparaît en dansant avec une ceinture de bananes, une image qui a marqué les esprits et qui demeure, encore aujourd’hui, fortement attachée à la chanteuse.

Pour son fils Brian, au-delà de la curiosité qu’elle a alors suscitée auprès du public français, sa mère a contribué à de grands changements dans l’univers musical de France.

« L'influence qu'elle a eue au niveau artistique, c’est d'amener à Paris, dans les années folles, le charleston, et avec une première revue américaine noire. Cela a un peu fait une sorte de révolution à Paris et surtout durant les années folles. »

— Une citation de  Brian Bouillon Baker, fils de Joséphine Baker

Chose certaine : le coup de foudre entre la chanteuse américaine et le public parisien est rapide et mutuel.

Dans une entrevue accordée à Fernand Seguin sur les ondes de Radio-Canada, en 1968, Joséphine Baker revenait justement sur ses débuts dans la capitale française.

J’ai été tout de suite adoptée par le public parisien, on avait pitié de moi peut-être. Mais on m’aimait assez bien. Mais la jeunesse, parce que j’étais parmi eux, on se tient ensemble, et alors j’ai été tout de suite adoptée par Paris, expliquait-elle dans une réponse qui mêlait humour et humilité.

Joséphine Baker et Jo Bouillon sur un muret.
Joséphine Baker et son mari, le chef d'orchestre Jo Bouillon, le jour de leur mariage en juin 1947, au château de Milandes.Photo : Getty Images

Une Française engagée

Si le public l’adopte, Joséphine Baker, elle, se laisse volontiers adopter par ce pays où elle décide de s’installer et dont elle obtiendra la citoyenneté par le mariage en 1937.

L’essayiste Laurent Kupferman, qui a milité en faveur de l’intronisation de Joséphine Baker au Panthéon, croit que cette femme, née au Missouri d’une mère noire et d’un père hispanique, avait bien des raisons d’apprécier la France.

Portrait de Laurent Kupferman.
L'essayiste Laurent Kupferman a milité en faveur de l'intronisation de Joséphine Baker au Panthéon. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Elle quitte un pays dans lequel il y a la ségrégation. Les autobus pour les Blancs, des autobus pour les Noirs, des restaurants pour les Blancs, des restaurants pour les Noirs. C'est dans la loi, explique l'essayiste. Le racisme est institutionnalisé dans la loi, et elle arrive en France, dans un pays où, bien sûr, il y a du racisme. Le racisme est consubstantiel, malheureusement, à la nature humaine, mais néanmoins pas dans la loi. Et elle arrive dans un pays où on la regarde enfin comme une personne et non plus comme une couleur.

Dans les années 1940, Joséphine Baker, désormais devenue une véritable vedette, sent donc le besoin de servir ce pays qui l’a accueillie à bras ouvert.

Joséphine Baker en tenue de militaire.
Env. 1940 : Joséphine Baker a servi pendant la Deuxième Guerre mondiale dans les Corps des Volontaires françaises.Photo : Getty Images / Hulton Archive

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’artiste s’engage dans la résistance contre l’occupation nazie de la France.

Laurent Kupferman raconte que, armée de son statut de vedette, la chanteuse profite de ses concerts et tournées pour faire passer des messages et partager du renseignement, allant même jusqu’à obtenir des informations qu’elle fait retranscrire à l’encre sympathique sur des partitions.

En compagnie de son secrétaire, lui aussi impliqué dans la Résistance, ils font circuler des informations qui seront importantes pour la France libre, souligne l’essayiste.

Pour servir la cause de la France libre, Joséphine Baker ira même jusqu’à cacher des armes au château des Milandes, sa résidence.

C’est ce que nous révèle sur place l’actuelle propriétaire des lieux, Angélique Delabarre de Saint-Exupéry. Des veuves de résistants m’ont appelée il y a vingt ans et m’ont expliqué : "Voilà, mon mari m’a toujours dit qu’il venait chercher des armes au château". En visitant le domaine aujourd’hui, une pièce est donc consacrée au rôle joué par Joséphine Baker pendant le conflit mondial.

Joséphine Baker devant un lutrin.
Joséphine Baker prend la parole en août 1963 lors de la marche pour l'emploi et la liberté à Washington. Martin Luther King y prononça son célèbre « I have a dream ».Photo : Getty Images / Keystone

Une femme en quête d’un monde meilleur

Ce château des Milandes, qui domine le fleuve Dordogne, est d’ailleurs incontournable pour quiconque tente de mieux comprendre la femme qui entrera au Panthéon cette semaine.

Situé à environ 500 kilomètres de Paris, le domaine bâti au 15e siècle a été loué par Joséphine Baker en 1937, avant qu’elle ne l’achète dix ans plus tard.

Selon Angélique Delabarre, qui a transformé cette résidence en véritable musée qui retrace le parcours de la chanteuse et militante, acquérir le château permettait à Joséphine Baker de montrer qu’elle avait réussi dans la vie, parce que c’était un peu une revanche sur le début assez minable de son existence.

Fonder une famille dans une telle demeure, c’est un rêve pour elle, ajoute-t-elle.

C’est justement dans ce château que l’artiste a fondé ce qu’elle a appelé sa famille arc-en-ciel. À travers les années, Joséphine Baker adopte ainsi douze enfants de différentes origines. Du Japon à la Finlande en passant par la Côte d’Ivoire, l’Argentine et l’Algérie.

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Joséphine Baker et ses enfants à la gare d'Austerlitz en 1968. Photo : Getty Images / BENNATI

Brian Bouillon Baker, aussi connu sous le nom de Brahim, a été adopté en Algérie. Il garde de bons souvenirs de cette jeunesse passée avec ses frères et sœurs, tous membres d’une tribu qu’il décrit comme étant unie et solidaire.

Nous faisions des bêtises, mais nous ne nous dénoncions jamais, quitte à tous être punis collectivement, raconte-t-il.

Il ajoute que si sa mère les punissait, Brian l’a aussi entendue dire à des amis qu’elle était très heureuse et même fière que ses enfants soient solidaires.

Avec cette famille, Joséphine Baker voulait après tout notamment prouver que la cohabitation universelle était possible, comme elle l’a rappelé au micro de Fernand Seguin en 1968.

« Pour prouver que tout le monde pouvait vivre ensemble en fraternité si on voulait bien, même si on venait de différents continents. Même si on était de différentes couleurs. Ou même si les parents pratiquaient différentes religions, que tout ça devait unir au lieu de séparer. Et je dois dire que, sans prétention, j’ai eu raison. »

— Une citation de  Joséphine Baker sur les ondes de Radio-Canada en 1968

Ce combat pour plus de solidarité et moins de division, Joséphine Baker ne l’a pas mené uniquement sur les berges du fleuve Dordogne. Dans les années 1960, l’artiste a aussi pris part au mouvement des droits civiques aux États-Unis, son pays d’origine.

Ainsi, l’artiste franco-américaine est la seule femme à avoir pris la parole lors de la fameuse marche sur Washington d’août 1963.

Ce jour-là, Joséphine Baker s’est présentée aux côtés de Martin Luther King et d’autres militants pour les droits civiques, vêtue d’un uniforme militaire français décoré de médailles qu’elle a reçues pour son rôle dans la Résistance.

Je suis entrée dans les palais des rois et des reines et dans les résidences de centaines de présidents, mais je ne pouvais pas entrer dans un hôtel aux États-Unis pour prendre un café. Et ça me rend folle, a-t-elle lancé à la foule, au pied du mémorial de Lincoln, à Washington.

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Joséphine Baker sur scène au château de Versailles en novembre 1973.Photo : Getty Images

Quel symbole au Panthéon?

Sur les 80 personnalités consacrées au Panthéon français, Joséphine Baker sera la sixième femme à y être intronisée, après notamment Marie Curie et Simone Veil.

Selon Brian Bouillon Baker, cette décision, qui relève exclusivement du président de la République, est surtout due aux faits d'armes de sa mère pendant la Deuxième Guerre mondiale, mais pas uniquement.

C’est une manière de saluer, de célébrer quelqu’un qui était idéaliste, qui voulait la fraternité et qui a donc été exemplaire, croit-il.

Ma mère fait l’unanimité, ajoute son fils en revenant sur les réactions qui ont suivi l’annonce officielle de cet été.

Enfin, il reconnaît que certaines critiques, plutôt timides, ont néanmoins reproché à Joséphine Baker, pourtant très critiques des enjeux de discrimination aux États-Unis, de ne pas avoir suffisamment condamné le colonialisme français.

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Des costumes de scène de Joséphine Baker sont exposés au château des Milandes. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le Théâtre des Champs-Élysées, première scène qu’elle a foulée en France, utilise aujourd’hui les termes fantasmes coloniaux et érotisation raciste d'une beauté sauvage pour décrire le spectacle qui l’a d’abord fait connaître.

Que ceux qui reprochent à Joséphine Baker son manque de critiques ne se mettent pas à sa place, précise son fils. Elle n’avait que 19 ans quand elle a participé à ses premiers concerts de music-hall et Joséphine Baker n’en était pas l’auteure, rappelle Brian.

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La chanteuse Joséphine Baker.Photo : Radio-Canada / Henri Paul

J’ai deux amours, mon pays et Paris

Le fils de la chanteuse rappelle qu’au moment de la mort de sa mère, d’immenses hommages lui ont été rendus dans les rues de Paris. Il s’attend aussi à une réponse très favorable de la population. Ça va être une journée de grande émotion, de fierté et aussi d’exemplarité, car ma mère est venue de l’étranger en France et c’est un exemple au niveau de l’intégration, indique-t-il.

Ces valeurs incarnées par l’histoire de Joséphine Baker, intégration, patriotisme et lutte contre la discrimination, permettent-elles au président français de passer un message politique?

Ce n’est pas neutre, le fait que ça arrive à quelques mois des élections, mais n’en faisons pas trop là-dessus, indique l’essayiste Laurent Kupferman, qui a milité pour l’intronisation de Joséphine Baker au Panthéon.

À son avis, le choix du président français doit surtout être perçu comme un symbole fort qui rejoindra de nombreux Français.

« Ça veut dire faire ce qu’on veut [...] s’émanciper, aller vers autre chose, se bâtir soi-même. C’est ça le projet de Joséphine. C’est aussi ne plus avoir peur de l’autre, ne plus avoir peur de la différence et voir la différence comme un facteur d’enrichissement. »

— Une citation de  Laurent Kupferman, essayiste

C’est moderne et inspirant. Malheureusement, ça n’a jamais été aussi nécessaire, ajoute l’essayiste.

Joséphine Baker, qui a perdu la propriété de son château en raison de problèmes de gestion financière, est morte en retournant à ses premières amours.

En 1975, elle s’éteint alors qu’elle présente une série de concerts au théâtre Bobino de Paris, ville qui l’a adoptée 50 ans auparavant.

J’ai deux amours, mon pays et Paris, chantait Joséphine Baker en interprétant sa pièce la plus connue. Mardi, au Panthéon, ce sera au tour de la capitale française de renouveler ses vœux d'amour.

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