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Image : Les comédiens Jean-Pierre Masson, Andrée Champagne et Hector Charland.

Durant plus de 30 ans, le radioroman Un homme et son péché et le téléroman Les belles histoires des pays d'en haut ont ravi l'auditoire de Radio-Canada. Le public s'est fortement attaché aux personnages et aux comédiens qui les incarnaient. À travers nos archives, découvrez l'univers des Pays d'en haut tel qu'imaginé par l'auteur Claude-Henri Grignon.

La cinquième saison de la série Les pays d’en haut a débuté le 12 décembre dernier sur ICI TOU.TV EXTRA avec ses personnages hauts en couleur inspirés du célèbre roman de Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché. Le radioroman a été présent sur les ondes radio-canadiennes de 1939 à 1962 et le téléroman de 1956 à 1970.

Claude-Henri Grignon devant sa machine à écrire.
Image : Claude-Henri Grignon devant sa machine à écrire.
Photo: L'écrivain Claude-Henri Grignon écrit le radioroman «Un homme et son péché» de 1939 à 1963 et Le téléroman «Les Belles histoires des pays d'en haut» de 1956 à 1970.  Crédit: Radio-Canada

Un homme et son passé

L’écrivain Claude-Henri Grignon naît le 8 juillet 1894 à Sainte-Adèle, dans les Laurentides. Dès son adolescence, il s’intéresse à la littérature et collabore à de nombreux journaux et magazines à titre de pamphlétaire.

Passionné autant par la politique que par sa région, il devient maire de la municipalité de Sainte-Adèle de 1941 à 1951.

Son père, Wilfrid Grignon, deuxième médecin du village et grand ami du curé Labelle, a lui aussi occupé le poste de maire. Wilfrid Grignon s’établit à Sainte-Adèle à la demande de celui qu’on a surnommé le roi du Nord pour veiller aux soins de santé des colons. Il œuvre également au développement du train du Nord.

Dans cette entrevue qu’il donne à la journaliste Michelle Tisseyre à l’émission Aujourd’hui du 17 septembre 1965, l’auteur Claude-Henri Grignon raconte la région des Laurentides telle qu’il l’a connue dans son enfance. Il se dit nostalgique de cette époque.

Les personnages des Belles histoires, je dirais que les trois quarts je les ai connus personnellement.

Claude-Henri Grignon

Claude-Henri Grignon publie son roman Un homme et son péché pour la première fois aux éditions du Totem en 1933. Le roman recevra le prestigieux prix Athanase David en 1935. L’ouvrage deviendra un classique de la littérature québécoise au même titre que celui de sa cousine Germaine Guèvremont, auteure du Survenant.

Un homme et son péché sera maintes fois réédité et fera l’objet de plusieurs adaptations : radioroman de 1939 à 1962, pièce de théâtre de 1942 à 1953, films en 1949, 1950 et 2002, séries télévisées de 1956 à 1970, puis de 2016 à aujourd’hui.

Les personnages fictifs d’Un homme et son péché côtoient des personnages de l’histoire du Québec tels que le premier ministre Honoré Mercier, le journaliste et écrivain Arthur Buies et le curé Antoine Labelle. Ils évoluent à la fin du 19e siècle dans un environnement rude et hostile où l’entraide et la religion prennent une place importante.

Le 2 septembre 1968, l’animateur Fernand Séguin reçoit Claude-Henri Grignon à son émission Le sel de la semaine. Il décrit l’œuvre de l’auteur en ces mots :

Un univers où les valeurs traditionnelles se dressent comme autant de monolithes. La fidélité aux pratiques de la religion. L’attachement presque organique à la terre. […] La pratique de la vertu civile de soumission réservée aux ménagères.

Fernand Séguin

Dans cette lettre datant du 27 septembre 1965 (Nouvelle fenêtre), Claude-Henri Grignon affirme défendre « l’Église catholique et la paysannerie ». Il ne semble pas faire l’unanimité auprès des critiques, qu’il qualifie de « coupe-jarrets de l’écritoire ». Il ne déteste pas se faire traiter de passéiste et il affiche sans gêne ses réticences face au progrès.

Claude-Henri Grignon est un bourreau de travail. Il s’installe à sa table de travail dès 6h30 le matin pour ne la quitter qu’à 4h de l’après-midi. Ses textes sont toujours prêts à l’avance pour le radioroman et pour la série télé. On le dit efficace et organisé.

Comme le mentionne le journaliste Fernand Côté dans le magazine La semaine à Radio-Canada (Nouvelle fenêtre), « Grignon préfère la régularité de l’effort à la “crise” essoufflante du moment. Il n’est pas homme à se précipiter sur la page blanche deux jours avant l’émission et n’a jamais fait attendre un réalisateur ».

C’est dans sa maison de Sainte-Adèle entouré de cette nature montagneuse qu’il affectionne tant qu’il invente les intrigues qui gravitent autour du triangle amoureux composé de l’avare Séraphin, de la bienveillante Donalda et de l’intrépide Alexis.

Claude-Henri Grignon a 62 ans lorsque le téléroman est lancé en 1956 à Radio-Canada. Il écrit alors à la fois un épisode de 15 minutes par jour pour le radioroman et un épisode pour la présentation hebdomadaire de 30 minutes du téléroman.

Rivière l'Assomption en hiver.
Image : Rivière l'Assomption en hiver.
Photo: La plupart des scènes extérieures des «Belles histoires des pays d'en haut» sont tournées à Sainte-Béatrix dans Lanaudière.  Crédit: Radio-Canada

Les personnages du roman prennent vie

Un homme et son péché, le radioroman

Hector Charland, Albert Duquesne et Estelle Mauffette qui tiennent leur texte devant un micro.
Hector Charland, Albert Duquesne et Estelle Mauffette tiennent respectivement les rôles de Séraphin, Alexis et Donalda dans le radioroman «Un homme et son péché» sur les ondes de Radio-Canada à partir de 1939.Photo : Radio-Canada / Henri Paul

Le 11 septembre 1939, la radio de Radio-Canada diffuse le premier épisode d’Un homme et son péché.

Le feuilleton radiophonique est réalisé par Guy Mauffette. C’est à lui que l’on doit le choix du thème musical de l’émission, un extrait des Saisons de Glazounov.

Les émissions sont diffusées tous les soirs de semaine et ont une durée de 15 minutes.

Hector Charland incarne Séraphin et Estelle Maufette campe le rôle de Donalda. À la radio, c’est Albert Duquesne qui personnifie Alexis Labranche.

Le premier épisode expose tout de suite les traits de caractère de l’homme avaricieux au cœur de pierre et de sa femme douce et soumise.

L’action du radioroman tourne quasi exclusivement autour de Séraphin, la version télévisuelle contiendra plus de personnages et l’auteur se permettra d’aller plus loin dans les intrigues.

Les belles histoires des pays d’en haut, le téléroman

Scène de tournage au magasin général dans «Les belles histoires des pays d'en haut», caméraman et comédiens au travail.
Les émissions sont diffusées en couleur à partir du 17 septembre 1966. Photo : Radio-Canada / André Le Coz

Avec la version télévisuelle, les comédiens changent. L’auteur souhaite rajeunir ses personnages.

Comme Hector Charland est âgé de 73 ans en 1956, on tiendra des auditions pour le rôle de Séraphin. C’est l’acteur Jean-Pierre Masson âgé de 27 ans qui incarnera le célèbre pingre. On donnera le rôle d’Évangéliste Poudrier, le père de Séraphin, à Hector Charland.

Donalda sera jouée par Andrée Champagne, qui n’a que 17 ans au moment où elle obtient le rôle parmi 12 autres comédiennes.

De nombreuses scènes extérieures ne sont pas tournées dans les Laurentides comme on pourrait a priori le croire, mais au parc régional des Chutes Monte-à-peine-et-des-Dalles à Sainte-Béatrix dans Lanaudière. Ainsi ce n’est pas la rivière du Nord qui se déploie dans les images des Belles histoires, mais la rivière l’Assomption.

De 1956 à 1966, l'émission est tournée en direct, en une prise au studio 40 de l’ancien édifice de Radio-Canada dans l’ouest de Montréal. Le téléroman est présenté en différé.

Dessin au crayon de plomb d'une cuisine d'antan dans un décor pour la télévision.
Plan de la maison du Père Laloge au studio 40 de Radio-Canada, 10 juin 1969, décorateur J-P Denis.Photo : Radio-Canada

C’est le lundi 8 octobre 1956 à 20 h que les téléspectateurs de la télévision de Radio-Canada sont conviés à regarder le premier épisode de ce nouveau téléroman.

Comme le veut la coutume à l’époque, l’auteur présente l’émission. Nerveux devant la caméra, Claude-Henri Grignon déclare : « Nous espérons ne pas vous décevoir ».

Ces extraits du premier épisode mettent en scène des personnages historiques : le premier ministre Honoré Mercier (Pierre Boucher), le curé Labelle (Paul Desmarteaux) et le journaliste Arthur Buies (Paul Dupuis). L’épisode met également l’accent sur l’histoire d’amour entre Donalda et Alexis et la relation tendue entre les Poudrier père et fils quand Séraphin accuse son père de négligence dans son rôle d'agent des terres.

Les comédiens répètent du lundi au mercredi et l’émission est enregistrée le jeudi.

Le 1er avril 1958 à l’émission Au fil des images, on assiste à une répétition des Belles histoires des pays d’en haut. Henri Bergeron présente le travail du réalisateur auprès des comédiens.

On aperçoit le réalisateur Fernand Quirion diriger les acteurs Hector Charland et Jean-Pierre Masson. Il enseigne ensuite à Andrée Champagne à se servir d’une brosse à plancher, « corvée à laquelle la pauvre Donalda, elle, est habituée depuis toujours ».

La réussite ultime de l’émission nécessite la collaboration la plus étroite entre tous les divers artisans.

Henri Bergeron, animateur
René Caron (Théodore Bouchonneau) et Pierre Daigneault (père Ovide) soulèvent Jean-Pierre Masson (Séraphin Poudrier).
Lors d'un tournage, dans le décor extérieur du village, René Caron (Théodore Bouchonneau dit Todore Desbouchons), et Pierre Daigneault (père Ovide) soulèvent Jean-Pierre Masson (Séraphin Poudrier) dans un geste amical.Photo : Radio-Canada / André Le Coz

À partir de 1967, l'émission est enregistrée et diffusée en couleurs. Elle sera présentée en format de 60 minutes jusqu’à la fin, en mai 1970.

Comme le téléroman s’est échelonné sur plus de dix ans, des personnages seront appelés à disparaître ou à être remplacés au fil du temps.

Certains acteurs voudront quitter la production, accaparés par d’autres projets. C’est le cas de la comédienne Geneviève Bujold, qui aspire à une carrière internationale. L’auteur lui écrit une lettre afin de lui exprimer sa déception (Nouvelle fenêtre).

Dans le rôle d’Alexis Labranche, le comédien Guy Provost remplace Gabriel Gascon en 1966, quand ce dernier part vivre à Paris.

Délima Poudrier, dite la Grand-Jaune, devra quitter la série en 1966, car celle qui l’incarne, Denise Filiatrault, doit se concentrer sur sa nouvelle série, Moi et l’autre.

Dans le rôle du père Ovide, Pierre Daignault remplacera son père Eugène Daignault, décédé en 1960.

Le dernier épisode, intitulé Une véritable conquête, est présenté le 1er juin 1970. Le curé Labelle voit son rêve se réaliser. Le gouvernement et la population acceptent le prolongement de la ligne de chemin de fer dans les Pays d’en haut afin d’ouvrir la voie à la colonisation des Laurentides.

À la fin des enregistrements en mai 1970, l’équipe technique et les principaux comédiens se réunissent pour une ultime photo de groupe.

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Image : Photo de groupe des comédiens et de plusieurs membres de l'équipe de production.
Photo: «La réussite ultime de l’émission nécessite la collaboration la plus étroite entre tous les divers artisans.» Henri Bergeron  Crédit: Radio-Canada / André Le Coz

Quand le public confond fiction et réalité

À l’occasion des 50 ans d’Un homme et son péché, l’émission Au jour le jour revient sur la conception et l’impact de la série. Le journaliste René Ferron s’entretient entre autres avec la fille de l’auteur, Claire Grignon, qui était aussi sa secrétaire. Elle raconte quelques anecdotes.

Au début des années 1940, certains auditeurs semblaient ne pas toujours faire la différence entre la fiction et la réalité.

Jacques Gouin, président de la Société des Pays-d’en-Haut en 1983, affirme que les gens s’attachaient véritablement aux personnages.

Les gens y ont tellement cru qu’ils envoyaient des choses à Donalda : de la confiture, de la mélasse, de la farine de sarrasin.

Jacques Gouin

Alors que durant quelques épisodes du radioroman Donalda demande en vain à Séraphin de lui rapporter du fil à coudre noir, une auditrice décide de lui en faire parvenir directement au studio de Radio-Canada.

La fille de Claude-Henri Grignon montre le rouleau de fil en question et la lettre qui l’accompagne adressée à « la pauvre Madame Séraphin Poudrier ».

C’est le cas aussi de deux enfants, Gilles et Lise Julien, qui en 1946, décidèrent d’envoyer deux timbres à Donalda Laloge pour qu’elle puisse enfin écrire à sa sœur Julia.

Ces deux enfants ont été retrouvés par une médiathécaire de Radio-Canada, Sara Cousineau. Ils ont été reçus quelque 70 ans plus tard sur le plateau de l’émission Entrée principale.

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Extrait de la lettre de Gilles et Lise Julien adressée à Madame Séraphin Poudrier le 3 février 1946.Photo : Radio-Canada

Alors que son père faisait la tournée théâtrale d’Un homme et son péché avec les comédiens, Claire Grignon se souvient que les gens étaient prêts à sauter à la gorge de Séraphin. Ils lui criaient des insultes.

Quand la salle était réchauffée, il fallait faire sortir Hector Charland par la porte d’en arrière.

Claire Grignon

La province en entier était rivée à son appareil radio lorsque celui qui protégeait son or au détriment de son épouse prenait les ondes.

Comme le mentionne ce petit article puisé dans le magazine La semaine à Radio-Canada (Nouvelle fenêtre), les soirs de semaine en 1952, les téléphonistes pouvaient compter sur 15 minutes de répit, car personne ne téléphonait entre 19h et 19 h 15, heure de diffusion du radioroman.

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Extrait, article de La Semaine à Radio-Canada du 5 au 11 octobre 1952.Photo : Radio-Canada

Une admiratrice écrit au département de l’auditoire pour remercier les artisans du programme (Nouvelle fenêtre). Elle raconte que l’émission est particulièrement appréciée des religieuses qui lui enseignent le dessin et par les vieillards du foyer, qui se remémorent leur jeunesse.

Pour Henri Bergeron, « peu d'auteurs peuvent se vanter d'avoir créé des personnages aussi typés que ceux de Claude-Henri Grignon. Certains rôles marqueront l'imaginaire populaire et viendront s'inscrire dans le vocabulaire de tout un peuple pour identifier les travers des uns et des autres. »

Séraphin ne mourra jamais vraiment.

Il ne peut pas mourir, parce que les gens disent d’un tel, un grippe-sou, un avaricieux : "c’est un Séraphin", alors le mot va rester.

Claude-Henri Grignon, Le sel de la semaine, 2 septembre 1968

Équipe

Recherche et rédaction : Sophie Caron
Recherche d'archives : Valérie Lépine, Sylvie Cournoyer, Service de gestion des documents de Radio-Canada

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