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Image : Vue d'ensemble de la communauté : des maisons, un chemin enneigé et deux personnes qui marchent sur le chemin.

Ce sont les invisibles. Ceux qui vivent à 15 dans des maisons délabrées. Ceux qui survivent grâce à une génératrice. Ceux qui traversent une vague de tentatives de suicide. Et malgré tout, avec aplomb, ils essaient de résister et font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont.

Texte et photos | Delphine Jung

Le désespoir de la communauté anichinabée de Mitchikanibikok Inik (Lac-Rapide, à 130 km de Mont-Laurier) ne se voit pas dans ses petites rues. Il ne se voit pas dans le rire des enfants qui jouent dans la neige. Ni dans le regard de ce voisin, qui marche d’un pas décidé vers la maison d’à côté.

Un panneau d'indication routière pour Val-d'Or et Lac-Rapide.
Mitchikanibikok Inik est facilement accessible par la route qui traverse la réserve faunique La Vérendrye.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Derrière les portes de ces demeures, toutefois, les sourires s’effacent. Celui de Mindy Nottaway fait partie de ceux qui sont partis définitivement. En septembre 2021, cette jeune mère de neuf enfants s’est ôté la vie.

Ses enfants sont orphelins maintenant. Leur père était déjà mort d’un cancer l’année dernière, raconte Michel Thusky, un aîné de la communauté, l’un des rares à parler français ici. Contre lui, il serre une chandelle à l’effigie de la jeune femme.

Michel Thusky tient une bougie à l'image de Mindy Nottaway.
Mindy Nottaway s'est ôté la vie en septembre 2021. L'aîné Michel Thusky a mis son portrait sur une bougie en sa mémoire.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ces trois derniers mois, 13 personnes ont tenté de mettre fin à leurs jours à Mitchikanibikok Inik. Quatre d’entre elles y sont parvenues. Une tragédie, pour cette communauté d’environ 800 membres (450 dans la communauté même, 150 dans le bois, 200 qui sont partis s’installer en milieu urbain).

Quand le souvenir de Mindy revient à Michel, il pense à la petite fille qui vient de claquer la porte de son salon. C’est l’une des enfants de la jeune femme à la chevelure de feu. Elle demande souvent où est sa mère. Elle ne connaîtra plus jamais l’amour inconditionnel de sa maman, laisse-t-il tomber.

Michel Thusky dans son salon.
Michel Thusky se souvient du racisme qu'il a subi lorsqu'il était jeune et qu'il allait à l'école à Amos. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Désillusions et promesses brisées

Selon le chef Tony Wawatie, élu au mois de mars, la communauté traverse une grave crise sociale. Et l’une des nombreuses causes est le manque de logement.

Depuis la fin des années 90, aucune nouvelle maison n’a été construite. Pourtant, raconte le chef, une entente avait été signée en 1997 avec le fédéral. Elle prévoyait la construction de 10 maisons par an et tout un plan pour préserver la culture.

Tony Wawatie marche dehors.
Le nouveau chef Tony Wawatie explique que les gens de la communauté n'ont plus confiance dans le gouvernement, car ils ne se sentent pas respectés.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Selon les habitants, la vision que la communauté avait de ce plan ne convenait pas au gouvernement.

Le Canada a juste créé de faux espoirs, assure le chef Wawatie. Tous rappellent que c’est le gouvernement qui les a parqués là, dans la réserve, avec ces maisons préfabriquées qui mériteraient quelques rénovations.

Hector Jérôme boit un café, installé dans un canapé.
Hector Jérôme se sent insulté par le gouvernement du Canada et toutes ses promesses qu'il estime « non tenues ».Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Celle d’Hector Jérôme, un aîné, comporte un salon-cuisine, une salle de bain et deux chambres. Ils ont déjà été 20 à y vivre. À se marcher dessus, à faire la queue pour aller aux toilettes.

Aujourd’hui, ce problème de logement semble insoluble. Pour avoir l'électricité, la communauté est branchée à une génératrice qui ne peut pas prendre en charge un nombre plus élevé de logements. La communauté est donc en train de discuter avec Hydro-Québec pour trouver une solution.

Un homme sur un toit enlève la neige avec un balai.
Cet homme indique que 90 toits doivent être réparés dans la communauté.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Les habitants estiment que les gens n’ont à payer ni pour la construction de nouvelles maisons ni pour l’électricité.

« Vous nous avez pris assez de ressources. Pendant plus de 40 ans, vous les avez exploitées. Des millions et des millions de dollars en sont sortis et nous n’avons pas reçu un cent. »

— Une citation de  Casey Ratt, ancien chef de Mitchikanibikok Inik
Une maison au bord d'un lac.
La crise du logement pèse très lourd sur le moral des membres de la communauté.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L'ancien chef Casey Ratt rappelle que le gouvernement a l’obligation fiduciaire de s’occuper des Premières Nations. Et il ne le fait pas, dit-il en demandant au gouvernement d’honorer ses engagements.

Sauf qu’ici, plus personne n’y croit. Michel Thusky parle de promesses brisées, de rêves envolés. Ce qui a, selon lui, poussé Mindy à se suicider.

Les gens voient qu’il y a beaucoup de suicides dans les autres communautés et au bout d’un moment, ils arrivent eux-mêmes au bout de la route… au bout de la corde, devrais-je dire. Ils n’ont aucune aide, laisse tomber Hector Jérôme.

Vue d'une fenêtre de cuisine avec des ustensiles déposés sur une tablette et accrochés au mur.
Depuis la fin des années 90, aucune maison n'a été construite à Mitchikanibikok Inik alors que la population continue de croître.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Une rancœur profonde

Plus personne ici n’attend quoi que ce soit du gouvernement.

Beaucoup n’ont toujours pas digéré leur mise sous tutelle en 2006 qui les prive du contrôle de leurs finances. Cette situation a créé depuis un manque de services qui accentue la crise sociale, selon les dirigeants actuels.

Et qu’on ne leur parle pas de réconciliation.

« Ça m’écœure. Tout ce qu’ils ont à faire, c’est respecter nos demandes. C’est hypocrite ce que Justin Trudeau est en train de vendre au public. »

— Une citation de  Michel Thusky, aîné
Une route enneigée bordée de sapins.
La communauté de Mitchikanibikok Inik est à demi isolée. Elle est située à mi-chemin entre Mont-Laurier et Val-d'Or.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

On s’est toujours sentis abandonnés. Les autres communautés grandissent, construisent des maisons, disposent de services… Pourquoi on n’a pas ces services, nous? La plupart du temps, on nous dit qu’il n’y a pas assez d’argent. Pourquoi le gouvernement donne tellement d’argent aux pays du tiers-monde? Hé! On est là! On a besoin d’aide aussi. On vit aussi dans des conditions de tiers-monde, poursuit Hector, amer.

« On est à la fin de la liste des priorités du gouvernement. Ils ne sont pas là pour aider. Ils ne sont pas là pour aider à rendre nos vies meilleures. Ils sont là pour qu’on reste comme on est : pauvres et rien… On ne voit pas d'avenir. Je ne vois pas d'avenir dans cette communauté. »

— Une citation de  Hector Jérôme, aîné

Pas de police

L’absence d’une police dans la communauté pèse aussi lourd. Elle a pourtant existé. Cependant, avec un financement de 392 000 $ par année, c'est impossible, selon Casey Ratt, de la faire fonctionner correctement.

Casey Ratt devant un bâtiment.
L'ancien chef, Casey Ratt, a encore des responsabilités au sein du conseil de bande. Lui aussi plaide pour la construction de logements supplémentaires.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Alors désormais, la Sûreté du Québec (SQ) est chargée du territoire, mais selon Casey Ratt, les officiers de la Sûreté du Québec ne servent pas à grand-chose. Lorsqu’on les appelle pour gérer une crise, ils viennent deux heures après. Parfois, ils ne viennent même pas. La communauté se sent fourrée, explique-t-il en ajoutant que même le 911 est un service inutile.

La sergente Anne Mathieu, responsable du service des communications de la Sûreté du Québec, assure qu’une voiture patrouille tous les jours dans le secteur, prête à intervenir en cas de besoin.

Si un service de police est demandé ici, c’est parce que la drogue fait des ravages. On a parlé de ce problème à la Sûreté du Québec, mais ils ne font rien, ils se fichent de nous, assure Hector Jérôme.

Une voiture de la SQ roule sur un chemin de neige.
Des officiers de la Sûreté du Québec passent de temps à autre à leur bureau qui se situe dans le bâtiment abritant la clinique.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Il y a au moins une clinique pour tenter d’aider, installée juste à côté du bâtiment du conseil de bande. À sa tête, Nicole Ratt, une mère de famille de la communauté. Des infirmières mises en place par Services aux Autochtones Canada et d’autres attachées à des agences sont aussi présentes et bénéficient d’un logement dans la clinique.

Nicole Ratt dehors.
Nicole Ratt souhaite que ses enfants et ceux de toute la communauté puissent grandir dans un environnement sain. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais selon Casey Ratt, elles ne veulent pas ou ne peuvent pas aller dans les domiciles pour des questions de sécurité. C'est donc aux membres de la communauté, en cas d’urgence, de se rendre à la clinique pour que l’infirmière appelle une ambulance.

Selon Services aux Autochtones Canada, elles se déplacent lorsque la nature de la consultation le requiert et que la situation permet d’offrir des soins de façon sécuritaire.

M. Ratt affirme que les infirmières ont des contrats de trois mois et que le taux de roulement est important. Difficile de créer des relations de confiance avec les gens de la communauté dans ces conditions.

Un père de famille et ses deux enfants marchent dans une rue enneigée.
Les enfants de Lac-Rapide peuvent aller à l'école de la communauté jusqu'à la fin du primaire, puis ils doivent aller jusqu'à Maniwaki pour l'enseignement secondaire.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Depuis que Nicole Ratt est en poste à la clinique comme directrice, elle se bat pour demander plus de services.

On a fait des demandes pour avoir des professionnels en santé mentale, plus de formations, de meilleures infrastructures pour loger les professionnels de la santé qui viennent de l’extérieur. Je travaille fort pour avoir des travailleurs sociaux, détaille-t-elle.

L’idée est aussi que la communauté puisse prendre en charge elle-même la guérison des membres, en leur permettant de participer à des séances de partage, à des cercles de guérison, etc. Loin de la médecine occidentale.

Un panneau en forme de chandail orange accroché à un poteau de bois. On peut y lire de l'anichinabé.
À l'entrée de la communauté de Mitchikanibikok Inik, des panneaux rappellent le drame des pensionnats.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Encore faut-il que les gens viennent demander de l’aide. Beaucoup ont honte, veulent s’en sortir par eux-mêmes, montrer qu’ils sont forts... Ils s’enferment dans un silence qui tue, raconte un passant. C’est difficile pour eux de s’ouvrir, alors on aimerait développer des techniques plus holistiques, explique Mme Ratt, qui plaide pour un plan sur le long terme.

Si la douleur n’est pas palpable au premier abord, il suffit de parler quelques minutes avec les habitants pour la sentir. Michel raconte que lui-même a déjà tenté de se suicider au pensionnat.

Hector hausse le ton lorsqu’il parle des orignaux qu’ils ne peuvent plus chasser. Une autre femme ne croit même plus au leadership de la communauté.

Des peaux de bête suspendues à un poteau de bois.
Les habitants de la communauté tentent de préserver leur culture. Ces peaux d'orignal seront tannées et serviront à fabriquer des mocassins.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Au milieu de ces promesses brisées, de ces espoirs envolés, les habitants tentent de faire de leur mieux avec ce qu’ils ont pour tenir debout, rester fiers.

Survivre malgré tout

Dans sa petite maison, Grace, la femme d’Hector, fabrique des mukuluks (bottes hautes traditionnelles). Dehors, des peaux d’orignal sont étendues et attendent d’être tannées.

Devant son perron, des chiens se délectent de restes de viande qui rougissent la neige. Sans laisse, ils errent, vont à la rencontre des visiteurs, se collent à leurs jambes. Attacher un chien n’est pas ancré dans les cultures autochtones. S’ils ne partent plus en traîneau pour de longues expéditions, les gens d'ici diront que les chiens sont devenus d’excellents compagnons de chasse.

Dans chaque maison, il y a au moins un attrapeur de rêves, une paire de mocassins ou une coupelle avec de la sauge, parfois un ragoût d’orignal sur le feu.

Un peu plus loin, Waylon fait tout pour aménager sa maison dans l’ancien poste de police quand il ne peint pas. Je ne veux pas de votre argent, je veux vos déchets! lance-t-il en montrant son beau comptoir, fait d’une porte d’armoire.

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Waylon prend plaisir à décorer sa maison avec des objets qu'il récupère à droite et à gauche. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Suzanne Jérôme, elle, fait tous les jours la route jusqu’à Maniwaki, à environ 130 kilomètres de la communauté, pour conduire plus d’une dizaine d’enfants à l’école secondaire. C'est 260 kilomètres aller-retour. Tous les jours.

Sa sœur, Tyrahh, fredonne en berçant le petit Cyrus, un bébé dont elle a désormais la charge. Tandis que Thunder et Jaju, sept ans, mangent sur le canapé.

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Ces enfants doivent aller à l'école à 130 km de la communauté, à Maniwaki.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Dans les discussions, tous prennent plaisir à raconter combien la nature est belle autour d’eux et combien ils sont fiers d’être anichinabés.

Michel et Hector pourraient parler des heures durant de leur lien avec le territoire, leur cabane dans le bois, le lac qui borde la communauté, le calme.

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Le territoire des Anichinabés de Mitchikanibikok Inik s'étend sur 10 000 km2; pourtant, leur communauté n'occupe que 0,30 km2.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Michel, Hector, Grace, Waylon, Suzanne, Tyrahh et tous les autres savent que les difficultés que doit affronter leur communauté sont grandes. Certains parlent de survivre. Alors qu’ils aimeraient juste pouvoir vivre.

La réponse du gouvernement :

La députée libérale du secteur (Pontiac), Sophie Chatel, explique que du financement additionnel sera versé par Services aux Autochtones Canada et par le gouvernement du Québec afin de combler certains besoins de ressources humaines en santé mentale, et pour soutenir des actions préventives auprès des jeunes et des familles. Les deux gouvernements analysent également une demande de financement supplémentaire transmise par la communauté.

Quant au Secrétariat aux Affaires autochtones du Québec, il fera le suivi auprès du ministère de la Sécurité publique pour voir quels sont les enjeux du côté des services policiers, ajoute-t-elle.

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