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Une forêt verdoyante l'été pleine de verdure.
Radio-Canada

La Terre subit un dérèglement climatique sans précédent. Au même moment, elle vit aussi une grave crise de la biodiversité. Partout sur la planète, des espèces disparaissent à un rythme alarmant. Pour sauvegarder cette précieuse biodiversité, de plus en plus de citoyens, allochtones et autochtones, réclament de toute urgence que l'on protège certains écosystèmes fragiles.

C’est le cas de la communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord, qui veut assurer la protection d’une partie de son territoire ancestral. Mais l’ajout d’aires protégées dans des secteurs alloués à l’industrie forestière fait craindre des pertes d’emplois en région. Pour les Innus, la partie s’annonce difficile.

Est-ce que la protection de la biodiversité et l’économie sont vraiment incompatibles?

L’aire protégée du Pipmuakan

Une brise en provenance du fleuve Saint-Laurent souffle sur Pessamit en ce matin ensoleillé de juillet. Autour d’une camionnette, une dizaine de Pessamiulnuat discutent dans la bonne humeur. Notre équipe va les accompagner au cours des prochaines 48 heures.

Devant nous, dépliée sur le capot, une carte de la Côte-Nord et du Nitassinan, la terre ancestrale des Innus.

Une fois l’itinéraire convenu, c’est le grand départ. Direction le nord, vers la forêt boréale. Trois heures de route nous attendent, en grande partie sur des chemins forestiers, qui nous mèneront jusqu’au réservoir Pipmuakan. C’est là que la communauté de Pessamit veut créer une aire protégée.

Au centre du projet : la sauvegarde du caribou forestier ainsi que de la langue et de la culture innues. C’est une question de survie pour les Pessamiulnuat, explique le conseiller en environnement Éric Kanapé.

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Éric Kanapé est conseiller en environnement au Conseil des Innus de Pessamit, sur la Côte-Nord.Photo : Radio-Canada

« Le caribou, c'est l'animal qui nous a permis d'être ici aujourd'hui. Pendant des milliers d'années, le caribou a nourri nos ancêtres, les a habillés, les a outillés. »

— Une citation de  Éric Kanapé, conseiller en environnement, Conseil des Innus de Pessamit

Celui que les Innus nomment minashkuau-atiku est un animal sacré, au cœur de leur identité depuis la nuit des temps.

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Les Innus de Pessamit veulent la création d'une aire protégée pour sauver l'habitat des derniers caribous du Nitassinan, leur terre ancestrale.Photo : Radio-Canada

« Ça représente qui on est. Le lien qu'on a avec le territoire, notre langue, notre culture, nos savoirs traditionnels, ce que nos ancêtres ont vécu, qui ont marché sur ce territoire-là. C'est ce que ça représente. C'est très important pour nous autres. »

— Une citation de  Éric Kanapé, conseiller en environnement, Conseil des Innus de Pessamit

Tout au long du trajet, la rivière Betsiamites. Un cours d’eau d’une grande importance pour ce peuple nomade, souligne Éric Kanapé.

« C'est une rivière patrimoniale pour nous autres. C'est notre autoroute à l'époque de nos ancêtres, quand ils montaient vers le territoire. »

— Une citation de  Éric Kanapé, conseiller en environnement, Conseil des Innus de Pessamit
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La rivière Betsiamites, au cœur du territoire des Innus de Pessamit, servait autrefois de voie de transport lorsque les Innus avaient un mode de vie nomade.Photo : Radio-Canada

Le convoi s’arrête. Nous prenons une pause pour observer la rivière qui coule au loin en contrebas. Tout autour du cours d’eau, les coupes forestières sont bien visibles. Elles sont venues changer complètement le paysage et menacer l’habitat des caribous forestiers.

À ce moment, un camion chargé d’arbres se dirige en notre direction. Le visage d’un des aînés qui nous accompagne s’assombrit.

Ça me fait pleurer. Tout mon territoire de chasse est déboisé. Ça me fait mal au cœur, déplore Robert Dominique.

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Selon Robert Dominique, aîné de la communauté de Pessamit, il y a urgence d'agir pour protéger leur territoire.Photo : Radio-Canada

Devant le camion qui passe devant lui, il peine à cacher sa tristesse. Ça s'en va vers la mer. Ça va devenir en papier. Alors que nous autres, on se servait de ça pour faire des toboggans, pour faire du bois de chauffage, pour faire des raquettes, pour faire des rames et tout ça, raconte Robert Dominique.

L'exploitation forestière empiète sur les territoires de chasse.

Deux autres aînés accompagnent Robert Dominique dans cette expédition : Desanges St-Onge et Philippe Rock. Leurs connaissances du territoire et des savoirs traditionnels vont être utiles pour documenter et faire avancer le projet d’aire protégée qui germait depuis des années dans le cœur des Pessamiulnuat.

Des traditions autochtones menacées par l'exploitation de la forêt.

Les choses se sont accélérées en février 2021, quand Québec a modifié la Loi sur la conservation du patrimoine naturel. Le gouvernement y a alors introduit un nouveau concept : celui des aires protégées d’initiative autochtone. Les Premières Nations peuvent désormais proposer des projets sur leur territoire afin d’y conserver des éléments de la biodiversité et de leur culture.

L'aire protégée Pipmuakan, c'est une aire qui est créée par et pour les Pessamiulnuat, nous explique Marie-Hélène Rousseau. Cette ingénieure forestière est responsable du projet pour le Conseil des Innus de Pessamit. Elle croit que cette protection est essentielle pour s’assurer qu'on puisse sauvegarder à perpétuité au moins un endroit dans lequel les Innus peuvent poursuivre leurs pratiques traditionnelles afin de les transmettre aux générations futures.

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Le lac à Moïse est situé sur le territoire de la nation huronne-wendat.
Radio-Canada
Photo: En 2021, un projet pilote d’aire protégée d’utilisation durable a été créé pour préserver la forêt vierge du lac à Moïse, au nord de Québec, de toute coupe forestière.   Crédit: Radio-Canada

Qu’est-ce qu’une aire protégée?

Pour désigner ce qu'est une aire protégée, le Canada et le Québec se sont inspirés de la définition proposée par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Une aire protégée est un espace géographique bien défini qui est géré de façon à y assurer à long terme la conservation de la nature, des services écosystémiques et des valeurs culturelles qui y sont associées.

Au Québec, les aires protégées doivent répondre au premier critère de classement défini par l’UICN qui stipule que : toute activité ayant cours sur le territoire ou sur une portion de territoire ne doit pas altérer le caractère biologique essentiel de l’aire considérée.

Les différentes catégories d'aires protégées (UICN)

  1. Réserve naturelle intégrale
  2. Parc national
  3. Monument naturel / élément naturel marquant
  4. Aire gérée pour l’habitat et les espèces
  5. Paysage terrestre ou marin protégé
  6. Aire protégée avec utilisation durable des ressources

Au-delà de la conservation, les États doivent s’assurer que la biodiversité qu’ils protègent soit représentative des espèces animales et végétales qui se trouvent sur l'ensemble de leur territoire. Il leur faut aussi privilégier la mise en place de corridors écologiques afin de faciliter la libre circulation des espèces.

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Photo aérienne de la région de Pessamit, sur la Côte-Nord.
Radio-Canada
Photo: La future stratégie pour la sauvegarde du caribou va peut-être nécessiter la protection de vastes territoires.   Crédit: Radio-Canada

L’urgence d’agir

Au jour 2 de l’expédition, c’est en bateau avec les aînés que nous découvrons une partie de la future aire protégée des Innus de Pessamit. Ancré autour du réservoir Pipmuakan, son territoire couvrirait une superficie de 2761 km2 et chevaucherait la limite entre le Saguenay–Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord.

Les Innus veulent que ce dossier devienne une priorité. Ils sont inquiets, car la situation du caribou forestier se dégrade rapidement. Depuis 2005, il est désigné comme espèce vulnérable au Québec. En 2020, un inventaire aérien a révélé que la population du secteur Pipmuakan était en baisse. On n’y comptait plus que 225 individus.

Pour endiguer la baisse du cheptel de caribous dans le Nitassinan de Pessamit, les Innus ont volontairement arrêté de les chasser depuis 15 ans. Mais ce n’est pas suffisant, croit Adélard Benjamin, qui lance un cri du cœur aux allochtones.

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Adélard Benjamin est agent de projet, secteur Territoire et ressources, au conseil des Innus de Pessamit.Photo : Radio-Canada

« C'est comme si le caribou nous criait : "Aidez-moi! Je suis en train de disparaître." Comme les Innus sont en train de disparaître, notre langue est en train de disparaître. »

— Une citation de  Adélard Benjamin, agent de projet, secteur Territoire et ressources, Conseil des Innus de Pessamit

Le caribou forestier est menacé de toutes parts. Et c’est la perte de son habitat qui est le principal facteur de son déclin. On peut montrer du doigt les changements climatiques, les feux de forêt, les ravages causés par la tordeuse des bourgeons de l’épinette et l’augmentation de la villégiature. Mais le cœur du problème, c’est l’exploitation forestière.

Les travaux de l’industrie ont considérablement modifié la composition de la forêt. Ce qui représente tout un défi pour les caribous. En hiver, ils ont de plus en plus de difficulté à dénicher le lichen dont ils raffolent et que l’on trouve surtout dans les vieilles forêts.

Les prédateurs sont aussi beaucoup plus nombreux, comme l’a constaté l’ingénieure forestière Marie-Hélène Rousseau.

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Marie-Hélène Rousseau est ingénieure forestière pour le Conseil des Innus de Pessamit.Photo : Radio-Canada

« La coupe forestière amène des chemins forestiers sur le territoire, puis les chemins forestiers sont utilisés par le loup, ce qui fait que le loup peut plus facilement attaquer le caribou. »

— Une citation de  Marie-Hélène Rousseau, ingénieure forestière, secteur Territoires et ressources, Conseil des Innus de Pessamit
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Ces dernières années, d’importantes coupes forestières sont venues changer complètement le paysage de la Côte-Nord et menacer l’habitat des caribous.Photo : Radio-Canada

Pour réussir la mise en place de leur aire protégée, les Innus devront convaincre l’industrie forestière de cesser les coupes sur une partie du territoire. Mais c’est hyper difficile de créer une aire protégée dans la forêt aménagée, s’exclame Marie-Hélène Rousseau. Elle souligne que la priorité du gouvernement est beaucoup basée sur l'économie et l'impact que cela peut avoir sur la possibilité forestière.

« C'est ça, le frein numéro un à la création d'aires protégées. »

— Une citation de  Marie-Hélène Rousseau, ingénieure forestière, secteur Territoires et ressources, Conseil des Innus de Pessamit

Éric Kanapé est sensible aux inquiétudes de ceux qui craignent de perdre leur emploi. Mais il est convaincu qu’il faudra bien un jour ou l’autre trouver un terrain d’entente.

« C'est important. Les gens veulent travailler. Nos gens veulent travailler aussi. Mais moi, je demande à ces gens-là de comprendre, de nous comprendre aussi. Notre culture, tout ce qu'on fait en forêt, c'est important ça aussi que les gens reconnaissent ça. C'est important pour nous autres. »

— Une citation de  Éric Kanapé, conseiller en environnement, Conseil des Innus de Pessamit
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Vue aérienne de l'immense cour à bois de la compagnie forestière Boisaco.
Radio-Canada
Photo: Sur la Haute-Côte-Nord, à Sacré-Cœur, près de Tadoussac, se trouvent les installations de l'entreprise forestière Boisaco.  Crédit: Radio-Canada

L’économie ou la protection?

Notre périple nous mène à Sacré-Cœur, pas très loin de Tadoussac, en Haute-Côte-Nord, où se trouvent les installations de Boisaco. Cette entreprise forestière détient des droits de coupe sur des territoires situés à l’intérieur du projet d’aire protégée des Innus de Pessamit. La création d’une zone dans le Pipmuakan, où il ne serait plus possible de couper des arbres, soulève des craintes.

« C'est clair que, pour nous, ça pourrait engendrer des impacts importants. Particulièrement dans notre territoire d'approvisionnement où il n'y a aucune marge de manœuvre. »

— Une citation de  Steeve St-Gelais, président, Boisaco
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Steeve St-Gelais est président de Boisaco, une compagnie forestière qui génère 600 emplois à Sacré-Cœur, sur la Côte-Nord.Photo : Radio-Canada

Le président de Boisaco a à cœur le maintien de bons emplois dans sa communauté. Il insiste pour dire qu’il faut être prudent quand vient le temps d'envisager de nouvelles aires protégées.

Pour nous, la forêt, c'est une richesse collective, explique Steeve St-Gelais. L’ensemble des activités de Boisaco en forêt et en usine fait travailler 600 personnes. C’est majeur dans une région où l’indice de vitalité économique est faible par rapport au reste du Québec.

Ici, depuis des générations, la communauté gagne sa vie grâce à l’exploitation de la forêt. C'est notre milieu de vie, nous explique avec passion Steeve St-Gelais.

« Que ce soit pour le travail, pour les activités récréatives, pour les matériaux dont on a besoin pour construire nos maisons. Nous dépendons tous de la forêt. »

— Une citation de  Steeve St-Gelais, président, Boisaco

L'importance de l'industrie forestière au Québec

  • 152 municipalités pour lesquelles l’industrie du bois représentait une force économique majeure
  • 60 000 emplois à travers la province (en forêt, dans les usines de pâtes et papiers ou dans la fabrication de produits en bois)
  • 2 % du produit intérieur brut du Québec

Les dirigeants de Boisaco sont persuadés que l’industrie forestière a toujours sa place dans le Québec de demain. Le bois est le matériau le plus écologique et c'est celui qui crée le moins d'émissions de carbone dans sa production, renchérit son président.

« Il faut enlever dans notre esprit l'aspect qu'une récolte implique la disparition de la forêt. Cette forêt-là revient, puis ça se fait avec le temps. »

— Une citation de  Steeve St-Gelais, président, Boisaco

Steeve St-Gelais demande à ceux qui militent pour l’ajout d’aires protégées de comprendre la dynamique des régions en soulignant que personne n’a de mauvaises intentions. On dirait qu'on est quand même dans une vague où on veut protéger pour protéger. Il faut qu'on protège, pour des bonnes raisons, soutient Steeve St-Gelais, président de Boisaco.

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Paysage du territoire de Mashkiki en Outaouais.
Radio-Canada
Photo: Un groupe de citoyens et de scientifiques a milité pour que le territoire de Mashkiki, en Outaouais, soit enfin protégé.  Crédit: Radio-Canada

Y a-t-il assez d’aires protégées dans le sud du Québec?

En décembre 2020, le ministre de l’Environnement a annoncé avoir réussi à protéger près de 17 % des territoires terrestres et d’eau douce de la province. En apparence, cette bonne nouvelle permettait au Québec d’atteindre les objectifs internationaux qu’il s’était engagé à respecter.

Mais, en y regardant de plus près, on se rend compte que la majorité des nouvelles aires protégées n’étaient pas situées au sud, mais plutôt au nord du 49e parallèle.

À ce moment, le ministère a rejeté 80 projets d’aires protégées dans le sud du Québec, issus d’un consensus au sein des communautés. D’une superficie de 22 000 km2, ils auraient certainement contribué à atteindre la cible de 17 % de protection des territoires terrestres et d’eau douce de la province, se désole le biologiste Alain Branchaud. Le directeur général de la Société pour la nature et les parcs croit savoir ce qui s’est passé.

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Depuis 30 ans, Alain Branchaud, biologiste et directeur général de SNAP Québec, milite pour la création d’aires protégées au Québec.Photo : Radio-Canada

« Notre compréhension est que le lobby de la foresterie est trop puissant au Québec. »

— Une citation de  Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

Alain Branchaud en a long à dire sur l’influence qu’exercerait l’industrie forestière auprès du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs quand vient le temps de créer des aires protégées. À preuve, souligne-t-il, les quelque 80 projets d’aires protégées mis de côté se retrouvent presque tous à l’intérieur de la vaste zone attribuée à l’industrie forestière.

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Les projets d'aires protégées rejetés en 2020 étaient tous à l'intérieur de la zone attribuée aux compagnies forestières, soit au sud de la ligne pointillée noire.Photo : Radio-Canada

Mais ça ne s’arrête pas là. Des documents internes indiquent que le ministère de l’Environnement semblait favorable aux projets d’aires protégées du sud. Cependant, de hauts fonctionnaires du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs auraient mis du sable dans l’engrenage.

« Ils ont réussi exactement ce qu'ils voulaient. Ils ont bloqué tous les projets pour lesquels il y avait un potentiel forestier. »

— Une citation de  Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

On a un gouvernement qui, de bonne foi, veut atteindre un objectif, s'engage à atteindre un objectif. Et là, il y a un joueur dans ton équipe qui joue contre toi. Ça n'a pas de bon sens, s’insurge Alain Branchaud.

Nous avons rencontré le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs à son bureau de l’Assemblée nationale à Québec. Pierre Dufour croit que ces accusations sont sans fondement.

« C'est sûr que si, moi, je suis avec ma vision tunnel, puis que je veux dire que le ministère n'est que Forêts, bien, je ne peux pas les empêcher de le penser. Mais je vais vous dire une chose : moi, je suis très à l'aise avec la manière qu'on a travaillé nos dossiers jusqu'à présent. »

— Une citation de  Pierre Dufour, ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs
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Pierre Dufour est le ministre québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs.Photo : Radio-Canada

Le ministre a un message pour ceux qui critiquent ses actions.

« Puis je m'excuse pour ceux qui nous accusent d'être le bunker, mais ils devraient venir passer une journée au ministère, ils verraient qu'on s'occupe pas mal plus que juste de la foresterie. »

— Une citation de  Pierre Dufour, ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs

Toujours à Québec, à deux pas de là, au 30e étage du Complexe G, le ministre de l'Environnement maintient qu’il prend ses décisions en toute indépendance. Il reconnaît cependant que la pression est parfois forte.

« Moi, quand j'ai mon collègue à la foresterie qui me dit : "Benoit, ce secteur-là, pour nous, c'est plusieurs centaines d'emplois ou c'est un village à travers sa scierie qui en vit." Je dois en tenir compte. Parce qu'il faut l'habiter, ce territoire-là. »

— Une citation de  Benoit Charette, ministre de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques
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Selon le ministre Benoit Charette, le Québec est la première province à avoir atteint ses cibles de protection de la biodiversité.Photo : Radio-Canada

Dans ce contexte, Benoit Charette prétend qu’il arrive à tirer son épingle du jeu.

« Et à l'inverse, quand moi, je leur dis : "Ce secteur-là, en termes de patrimoine naturel, est d'une valeur assez inestimable." Ils le considèrent. Donc c'est beaucoup de concertation. »

— Une citation de  Benoit Charette, ministre de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

Un pas dans la bonne direction

Dernièrement, la mobilisation pour réclamer davantage d’aires protégées dans le sud du Québec a pris de l’ampleur, tant chez les allochtones que chez les Autochtones. Et Québec a fait un bout de chemin.

En 2021, le gouvernement annonçait la protection des territoires de Mashkiki et de L'Île-Bizard ainsi que la création de deux projets pilotes d’aires protégées d’utilisation durable. Un sur l'île d’Anticosti et l’autre dans le secteur du Lac-à-Moïse en collaboration avec la nation huronne-wendat.

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Sur l'île d'Anticosti se trouve un des deux projets pilotes d’aires protégées d’utilisation durable, créés en 2021.Photo : Radio-Canada

Et puis, en février 2022, il a ajouté 10 nouvelles aires protégées dans le sud du Québec. D’une superficie de 300 km2, ces territoires sont situés dans les régions de la Côte-Nord, des Laurentides, de Lanaudière et de l’Outaouais.

C’est un pas dans la bonne direction, mais il reste encore beaucoup à faire, selon Alain Branchaud. Au moins 70 des quelque 80 projets soumis en 2021 sont toujours en suspens.

« Avec un peu plus de 300 km2 annoncés sur les 22 000 km2 en projets d’aires protégées consensuels, il faudra poursuivre le travail pour lever les obstacles et augmenter la cadence des annonces si le gouvernement veut capitaliser sur ce fort appui de la population d’ici la fin de son mandat. »

— Une citation de  Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec
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Vue sur la mer depuis l'île Grande Basque.
Radio-Canada / Ann-Édith Daoust
Photo: L'archipel des Sept Îles, sur la Côte-Nord, fait partie des 10 nouveaux territoires qui seront protégés, selon l'annonce faite en février 2022.  Crédit: Radio-Canada / Ann-Édith Daoust

30 % de protection en 2030?

Le Québec est lié aux objectifs de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.

Des discussions sont en cours et, si la nouvelle cible de protection passe à 30 % du territoire d’ici 2030, Québec dit qu’il va s’y conformer. Mais il faut faire attention, dit le ministre de l’Environnement.

« On parle de 30 % de protection, ça ne veut pas dire que ce ne sont que des aires protégées. Parce qu'il y a différentes possibilités de protection. Mais si la communauté internationale tend vers cet objectif-là, ça deviendra l'objectif du Québec également. »

— Une citation de  Benoit Charette, ministre de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

Pourra-t-on atteindre cette cible ambitieuse de 30 % quand le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs annonce qu’il va quasiment doubler la récolte de bois au Québec d’ici 2080? En même temps, ce ministère tarde à mettre en place sa stratégie pour la sauvegarde du caribou. Un plan qui va nécessiter la protection de vastes territoires en collaboration avec les Premières Nations.

Le ministre Dufour croit que c’est possible et il a mis sur pied une commission itinérante pour prendre le pouls des régions.

« C'est pas les experts que je veux. »

— Une citation de  Pierre Dufour, ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs

Il estime avoir fait le plein des avis scientifiques.

« Les experts, ils nous ont fait part des problématiques. Là, ce qu'on veut savoir, c'est : au niveau social, au niveau économique et au niveau des communautés autochtones, c'est quoi les enjeux si on fait telle action ou telle action? C'est ça qui va nous permettre, par la suite, de donner les orientations pour la stratégie. »

— Une citation de  Pierre Dufour, ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs

Au cœur du Nitassinan, on sait que les ponts restent encore à bâtir, mais on peut y arriver, affirme Éric Kanapé.

« On espère que les gens vont comprendre que l'importance du caribou dans notre culture, pour les écosystèmes, dans les habitats où on retrouve le caribou, bien, c'est important de garder ces territoires, ces écosystèmes, pour le futur, pour le futur de nos jeunes, pour tout le monde. Pas juste pour les Innus. Ça va profiter à tous. »

— Une citation de  Éric Kanapé, conseiller en environnement, Conseil des Innus de Pessamit

Optimistes, les Innus de Pessamit croient toujours que la réconciliation est possible. Elle devra toutefois être accompagnée d’actions concrètes aux plus hauts niveaux.

« Moi je pense que ce n'est pas juste d'en parler. Il faut agir. Ce n'est pas dans les 13e ou 14e étages dans les grandes villes qu'on décide ça. Il faut être sur le terrain pour voir. Pour voir la réalité. Comme vous autres, vous voyez la réalité aujourd'hui. C'est triste à voir. »

— Une citation de  Robert Dominique, aîné

À Sacré-Cœur, l’espoir de trouver des solutions est aussi présent et il passe, selon Steeve St-Gelais, par une approche collaborative qui est fondamentale pour nous.

« On est ouverts à toute forme de collaboration, puis de possibilités qui vont permettre de s'assurer qu'on continue à aménager correctement la forêt, puis de le faire de la bonne manière. Mais il faut qu'on se parle d'avance. »

— Une citation de  Steeve St-Gelais président, Boisaco

Le temps presse. Au moment où la planète vit une crise climatique sans précédent, jumelée au déclin fulgurant de la biodiversité, on ne peut pas être dans cette dynamique inefficace de lutte continuelle pour la mise en place des aires protégées, plaide Alain Branchaud.

« Il faut le faire. Protéger le territoire, c'est le geste politique le plus stratégique actuellement. »

— Une citation de  Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

Le reportage de Maxime Poiré et de Michel Rock Poirier est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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