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Image : Olivia Leblanc est vêtue d'un long manteau gris et d'un chandail crème. Elle regarde la caméra, en se passant la main dans les cheveux.

Signé par Ariane Labrèche

Il y a les vedettes sur le devant de la scène, et il y a celles qui font leur marque en coulisses. Elle est la styliste des stars. L’étiquette fait rouler des yeux Olivia Leblanc, une présence constante dans le milieu de la mode depuis 15 ans. Passionnée et authentique, elle s’amuse à redessiner les contours de son métier en pleine transformation, loin des projecteurs et plus près du cœur.

L’adresse que donne Olivia Leblanc mène à un bâtiment aux allures de banque, dans un coin gris de l’avenue Van Horne. Mais pas de guichet ou de planification financière ici : c’est plutôt le son sec du déclenchement d’un appareil photo, le bruissement des vêtements de designer et la musique électronique qui animent l’intérieur dépouillé de l’ancienne institution financière devenue studio de photographie.

Difficile de distinguer les personnes prenant part à ce ballet stylé. Tout le monde est masqué, et le plateau, plongé dans la pénombre. Seule la lumière crue d’un immense flash vient brièvement déchirer l’obscurité ambiante, faisant briller là un collier en or, ici une botte de cuir décorée d’une chaîne en argent.

Une figure se détache du lot, papillonnant entre la mannequin en train de se faire friser les cheveux et les cintres alignés dans l’autre coin de la salle, replaçant au passage le divan servant de décor et inspectant les images qui apparaissent sur le moniteur.

Olivia, c’est ma meilleure , dit le photographe Alexandre Roy-Gilbert, en regardant d’un œil amusé la styliste virevolter d’un bout à l’autre du plateau.

Aujourd’hui, l’équipe est réunie pour la prochaine campagne de la joaillière Anne-Marie Chagnon. Toute de noir vêtue, les cheveux remontés en un chignon où serpente une tresse, celle-ci regarde le moniteur en s’exclamant souvent devant une photographie particulièrement réussie.

Quand est venu le temps de montrer au monde sa prochaine collection de bijoux, Anne-Marie Chagnon n’imaginait qu’une seule personne pour sublimer ses créations : Olivia Leblanc.

Elle est venue comme styliste sur ma campagne l’an dernier. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi préparé et organisé. Cette année, je l’ai rappelée et je lui ai donné carte blanche , dit Anne-Marie Chagnon.

Olivia Leblanc n’allait pas seulement devoir imaginer le look des mannequins, mais elle allait aussi concevoir l’esthétique de toute une campagne. Après 15 ans passés à faire sa place dans le monde du stylisme, elle est en train, une fois de plus, de se réinventer.

Image : Olivia Leblanc est adossée sur un mur de béton, le menton sur le poing.

Commencer au Maximum

Photo: Olivia Leblanc est styliste depuis 15 ans.  Crédit: Ariane Labrèche

Commencer au Maximum

Commencer au Maximum

Il n’existe pas de voie tracée pour le métier de styliste. Aucun diplôme n’ouvre automatiquement les portes de la profession, dont les contours restent flous pour le commun des mortels.

Ça a été long avant que ma famille éloignée comprenne ce que je fais. Ils pensaient que j’étais habilleuse, ou même costumière. C’est juste en voyant un topo que Musimax avait fait sur moi, quand je travaillais à développer le look de Cœur de pirate au début de sa carrière, qu’ils ont finalement compris!, raconte-t-elle en rigolant, assise sur la longue banquette de cuir noir qui épouse un coin de sa cuisine du Mile-End.

Il faut dire que la principale intéressée a elle-même mis un moment à comprendre quelle serait sa place dans l’univers de la mode.

Son premier boulot, elle le trouve à la boutique Maximum, sise rue Saint-Denis dans le temps que c’était fly, en l’an 2000. À 18 ans, elle devient gérante du magasin deux semaines après son embauche, et acheteuse quatre semaines plus tard.

Sans s’en rendre compte, elle devient aussi styliste : les clientes reviennent souvent, lui demandant de choisir ce qu’elles porteraient pour une première ou un cocktail de bureau. C’est le design de mode qui la fait pourtant rêver. La première robe qu’elle crée pour la boutique Maximum attire l'œil d’une journaliste, qui fait passer sa création de la vitrine à la une du Montreal Gazette.

Les signes étaient trop nombreux. Elle s’inscrit à l’Académie du design et se retrouve toujours au sommet de sa classe. La déception est d’autant plus vive, donc, quand ses professeurs lui disent l’un après l’autre qu’elle ne sera jamais une designer de mode.

Je me suis demandé comment c’était possible. J’avais toujours les meilleures notes! C’est là que j’ai décidé que j’allais leur prouver le contraire , dit-elle.

Très vite, la jeune femme se lance dans la marque de distributeur (private label). Beaucoup moins populaire aujourd’hui, cette branche du métier est à la mode ce que le prête-plume est à la littérature. Si une grande marque comme Reitmans ou Moores souhaite, par exemple, lancer une nouvelle collection de polos, elle fait appel à une designer à la pige qui les dessine et crée des échantillons avant que les morceaux soient approuvés et commercialisés sous l’étiquette de la maison.

C’est en étant créatrice de l’ombre qu’Olivia Leblanc fait des rencontres déterminantes. Celle avec Denis Gagnon, notamment, mais surtout celle avec l’artiste et designer Renata Morales, dont elle deviendra le bras droit pendant un an.

Olivia Leblanc est alors pile où elle devrait vouloir être. Mais au fil des mois, le sentiment que quelque chose lui manque se fait de plus en plus insistant.

« J’ai décidé de quitter mon emploi, et la même semaine, le magazine Elle m’a appelée pour me proposer d’être assistante styliste. Je n’avais aucune idée ce que c’était, mais j’ai dit oui. C’est quand j’ai mis les pieds sur le plateau pour la première fois que ça a cliqué : c’était ça que je voulais faire. »

— Une citation de  Olivia Leblanc

À la fin de cet été-là, elle est embauchée comme styliste à l’émission Star système. La réputation de femme passionnée et de travailleuse assidue que se bâtit Olivia se répand, et de fil en aiguille, son nom ricoche entre les plateaux de télévision, les campagnes publicitaires, les séances de photo créatives et les agences d’artistes.

Cette job-là, c’est 100 % du bouche-à-oreille. Il n’y a pas d’autre secret, pour commencer, que d’entretenir ses contacts , dit Olivia, sa voix rauque montant d’un cran pour couvrir le jazz qui joue depuis le début de l’entrevue.

Dans l’aire ouverte de son condo, des cuivres chauds accompagnent la voix caramel d’Ella Fitzgerald. Elle baisse le volume de la musique qui résonnait jusqu’alors bien au-delà de ses fenêtres, couvrant le bruit métallique des rares voitures qui passent dans la rue étroite.

Ella Fitzgerald continue de chanter Summertime, cinq décibels plus bas.

Your daddy’s rich and your mama’s good looking...

Ça me fait tout le temps penser à mes parents , dit Olivia, un brin d’émotion faisant trembler sa voix.

Olivia est assise sur un banc de bois, un chandail à capuchon recouvrant son visage rond.
Olivia Leblanc, enfant, aux Îles-de-la-Madeleine. Photo : Avec la permission d'Olivia Leblanc

La richesse de son père, c’est celle d’un héritage culturel des Îles-de-la-Madeleine, où la styliste a passé ses premières années. Son enfance, c’est le souvenir du sable où elle enfouissait ses pieds, en récoltant des coques avec son grand-père Léo, du vent qui fouettait son visage, ramenant par effluves l’odeur salée du maquereau, et surtout, de cette famille travaillante à l’énergie inépuisable, celle qui mène un homme au quai chaque matin à l’aube et dont a hérité Olivia.

Il y a aussi sa mère, une femme d’origine hongroise adoptée par une famille de Rivière-Ouelle. Si Olivia a une éthique de travail toute madelinoise, elle est habitée par la même passion que sa mère, une femme touche-à-tout qui a travaillé aussi bien comme habilleuse sur les plateaux de tournage que comme photographe et directrice d'un centre d'art contemporain. En prime, elle tient d’elle ses mèches blondes et ses yeux bleu mer.

Je pense vraiment que ce sont leurs valeurs qui font que je réussis. Il y a souvent des jeunes qui m’écrivent pour savoir comment devenir styliste. Dans mon milieu, il faut être humble. Les chichis et les gens snob, ça ne fonctionne pas. Oui, il faut avoir du talent et une bonne vision, mais ce qui compte, c’est ton éthique de travail et ta passion , affirme-t-elle.

Image : Olivia Leblanc est adossée au mur de métal d'une cabine, près d'un porte-vêtements. Un grand miroir au fond de la cabine renvoie son reflet, la dédoublant.
Photo: Olivia Leblanc a la réputation d'être toujours ultra-préparée pour ses essayages.   Crédit: Ariane Labrèche

Bâtisseuse d’identités

Bâtisseuse d’identités

La première fois qu’Ariane Moffatt a rencontré Olivia Leblanc, c’était lors d’un voyage au Mexique. Son énergie de rassembleuse m’a tout de suite attirée vers elle. C’est une leader, une personne qui mord dans la vie. On est rapidement devenues amies , dit la musicienne au bout du fil.

La collaboration professionnelle est venue plus tard. Les essayages, ça n’a jamais été la tasse de thé de l'auteure-compositrice-interprète, qui craignait que les tensions qui émergent parfois entre artiste et styliste dans les cabines viennent affecter leur amitié.

En fin de compte, ça clique totalement. Le fait d’avoir développé une telle proximité a fait en sorte que je me sens à l’aise de lui dire ce que je pense. Elle est capable de cibler ce qui va bien m’aller et n’essaie pas de calquer des tendances sur moi. Surtout, elle me fait vraiment rire, ce qui me permet d’endurer les essayages plus longtemps , dit Ariane Moffatt en laissant justement aller un grand éclat de rire.

Si Olivia adore participer à des séances de photographie de mode, ce sont ses collaborations avec des artistes et des personnalités publiques qui sont, de son propre aveu, les plus beaux moments de sa carrière.

Au-delà du choix des talons hauts qui iront avec une robe un soir de gala, la styliste bâtit carrément l’identité visuelle des artistes avec qui elle travaille. En plus d’Ariane Moffatt, Olivia Leblanc a travaillé notamment avec Pierre Lapointe, Pénélope McQuade, Marie-Mai et Coeur de pirate.

« Au début, je ne comprenais pas trop l’importance du look. Mais c’est un atout : avoir une telle cohérence, surtout à une époque où l’on est bombardé d'images, permet de comprendre l’univers d’un artiste en un coup d'œil. »

— Une citation de  Ariane Moffatt
Alicia Moffet est tout sourire en regardant son reflet, alors qu'Olivia Leblanc ajuste son manteau de cuir.
Alicia Moffet admire un ensemble que lui propose Olivia Leblanc, pendant un essayage pour le gala de l'ADISQ.Photo : Ariane Labrèche

Les jeunes le comprennent de manière aiguë et sont encore légion à faire appel à Olivia Leblanc. C’est le cas d’Alicia Moffet, que la styliste a habillée pour le dernier Gala de l’ADISQ et avec qui la collaboration risque de s’étendre bien au-delà d’une unique soirée strass et paillettes.

Ça n'a pas rapport, ça n’a pas de bon sens! Je ne comprends pas comment tu fais! , crie Alicia Moffet depuis sa cabine d’essayage au magasin montréalais SSENSE, pendant une séance d’essayage, quelques semaines avant le gala. La chanteuse et influenceuse est alors en nomination pour la chanson de l’année pour Ciel, une collaboration avec le rappeur FouKi.

Alicia Moffet est vêtue d’un long manteau de cuir, de pantalons évasés du même matériau et de bottes noires pointues. Pour vrai, c’est sûr que j’ai déjà ça dans ma garde-robe, mais je n’aurais jamais pensé agencer les vêtements comme Olivia le fait , lance Alicia, en se retournant pour admirer son ensemble, qui ressemble à un clin d’œil mode aux costumes de La Matrice.

La chanteuse referme la porte pour essayer une robe en crochet couleur crème. J’ai l’air d’un sac à légumes , l’entend-on affirmer depuis sa cabine métallique. Olivia pouffe de rire, avant de concocter un autre ensemble qui plaira davantage à sa cliente de 23 ans.

Cet aspect relationnel, quasi psychologique, du métier de styliste en est un méconnu. Olivia Leblanc travaille avec une centaine de clients et clientes par année; chaque jour est une rencontre avec une nouvelle personnalité, avec des goûts et des buts différents.

Chaque jour amène aussi la possibilité d’un problème à régler. Un client qui a demandé à ce que les mannequins ne portent que du noir, mais qui veut de la couleur une fois la séance commencée; une cliente qui perd ou gagne du poids sans en informer la styliste, qui arrive avec toute une garde-robe à la mauvaise taille; des projets à petit budget qui nécessitent des vêtements avec une politique d’achat-retour qu’on finit par tacher ou briser sur le plateau : Olivia Leblanc en a vu de toutes les couleurs.

C’est un métier très physique aussi. On est debout toute la journée à transporter des housses et des paquets, même si l’on peut compter sur l’aide de nos assistants. Je me suis blessée à l’épaule en septembre, alors j’essaie de faire attention, mais c’est dur de dire non quand on est travailleuse autonome , dit-elle.

Durer, dans ce métier, est toute une paire de manches. Pour Olivia, la naissance de sa fille Morgane en 2010 est venue tout changer. Plus question désormais de passer ses fins de semaine à faire des séances photo non rémunérées pour garnir son portfolio, ou de courir les vernissages et les soupers d’équipe les soirs de semaine.

Depuis quelques années, la styliste a donc dû apprendre à refuser des contrats. Mais se prioriser, dans un milieu qui carbure aux nouvelles tendances et au renouvellement sans fin, c’est prendre le risque de se faire oublier.

Je suis une mère de famille : je ne peux pas faire compétition aux jeunes qui mettent tout leur temps là-dedans. Je devais revenir à mes forces, à mon côté relationnel et à mes valeurs. Ça a bien fonctionné, mais ce qui est fou, c’est que c’est la pandémie qui m’a permis de remettre tout ça de l’avant comme jamais.

Image : Olivia Leblanc est accotée sur le comptoir de sa cuisine.
Photo: Olivia Leblanc est styliste depuis 15 ans.   Crédit: Ariane Labrèche

Premières fois

Premières fois

Comme bien des gens, Olivia Leblanc est en arrêt de travail forcé pendant les premiers mois de la pandémie. Alors que les contrats s’amenuisent, la styliste voit de petites compagnies locales perdre leurs revenus parce que les gens se tournent de plus en plus vers des plateformes comme Amazon.

Je connaissais plein de créateurs qui avaient de beaux produits, mais pas de photos de ce qu’ils faisaient, ou encore aucune cohésion dans leur direction artistique. Je me suis dit que j’allais donner un coup de main, pour montrer ce qui se fait de mieux ici , explique-t-elle.

Le résultat se nomme Première adresse, un site web rassemblant des dizaines de produits tirés d’ateliers montréalais, allant de blouses en coton à des vases faits main. Le tout mis en scène en usant souvent de couleurs douces évoquant les dunes madeleinoises des souvenirs d’Olivia.

Depuis, le téléphone de la styliste ne dérougit pas. Ce sont maintenant des créateurs et créatrices qui la contactent directement pour qu’elle façonne leur univers, comme celui qu’elle a mis sur pied pour Anne-Marie Chagnon.

C’est une des choses que j’aime le plus, quand les gens arrivent avec un objet et que j’ai la liberté de créer tout ce qui va l’entourer. Même si, parfois, je me surprends à faire des mood boards la fin de semaine dans mon lit, dit-elle en riant.

C’est tout un changement de stratégie pour celle qui a commencé sa carrière en devant se faufiler en douce dans les défilés de New York pour apercevoir les dernières tendances sur le podium. Quand j’avais l’âge d’Alicia Moffet, je partais deux mois par année en Europe juste pour marcher dans les rues de Barcelone ou de Berlin, parce qu’on n’avait pas de moyen d’avoir accès à ces nouvelles idées. Maintenant, tout est au bout de mes doigts. C’est quand même fou, comme le milieu a évolué rapidement , souligne-t-elle.

Même si elle peut faire défiler d’un coup de pouce toutes les photos qu’elle a sauvegardées sur Instagram, ses sources d’inspiration n’ont pas changé. Sur sa table de salon se côtoient des livres de Nan Goldin et d’Ethan James Green, empilés au milieu des couvertures glacées des magazines de mode. Et elle est encore du genre à flâner, récoltant des idées dans une exposition d’art contemporain ou en passant près d’un édifice à l’architecture unique.

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Olivia Leblanc a choisi les éléments de son décor avec la minutie qui la caractérise. Photo : Ariane Labrèche

Malgré tout, Olivia Leblanc est en quelque sorte à la croisée des chemins. Deviendra-t-elle un jour directrice artistique à temps plein? Comment jonglera-t-elle avec cette nouvelle passion et le stylisme, pour lequel elle est reconnue? Et surtout, comment fera-t-elle pour continuer à travailler tout en prenant soin d’elle?

Ce qu’elle sait, c’est que l’amour qu’elle éprouve pour son métier s’est renouvelé, avec en prime des rêves de voyages et de projets d’envergure où sa vision pourra se déployer tout entière. L’autre certitude, c’est que l’avenir qu'elle s’invente sera fait de fins de semaine en famille, de soupers qui s’étirent jusqu’à tard et de journées à faire la grasse matinée avec sa fille.

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